La nuit des nuits

Il y a un trou sur ton ventre
une balise qui vague
au gré de tes absences
ton repère et ta perte


Il y a un trou sur ton ventre
un fossé autour de ton nombril que tu désherbes
au printemps
avec des gants de vaisselle
une fosse septique bouchée par tes chimères
qui déborde
te disparait
te promène au-delà de toi-même
dans un pays sans nom et sans drapeau
où tu erres
à t’en cogner les tempes au check-point
comme tu as erré
entre une main et un mur
avant de t’échapper
avec ton cœur et tes poumons
le reste
laissée-là
sur le drap
ta dépouille
trouée


Il y a un trou sur ton ventre
qui circule
créée des embouteillages
des chocs
un court-circuit
tellement de routes qu’il n’y a plus de route
tu t’endors avant d’arriver
à ton point de départ
mais tes yeux restent ouverts :
tu ne sais plus marcher qu’en sentinelle
Il y a un trou sur ton ventre
tu plonges ton poing à l’intérieur
pour remettre ta figure en place
tu la colories en rouge avec un quatre couleur
dessine un soleil autour de ton téton
une mer sur ton sexe
un palmier sur ton nombril
une saignée sur ta plage
tu as chaud
tu sues
mouilles
enfonce ton pubis dans le matelas
chute à l’horizontal
tu fuis sans faire d’efforts
c’est pratique
tu répètes : très pratique


Avant tes nuits érigeaient ton royaume
bleutés étaient les murs de ta chambre
argentés les rideaux irisés par les lunes
et tu croyais aux monstres
aux créatures
aux humains et à leurs avatars
tu te vouais aux confins
aux lisières
aux extrémités
à l’extrême bord
là où le jour ne t’emmenait jamais
ces monstres, tu les voyais accoster
en débandade
à l’orée de ton lit
plus tu avais peur et moins tu avais peur
tu les accueillaient
ils vivaient
se disputaient
conversaient
sous la membrane de tes paupières closes
tu les faisais grandir comme ton tamagochi
allongeant tes périmètres
vous vous agrandissiez
et ils se prolongeaient dans la lumière
en ta mère en ton père en ta sœur
en chaque être
ceux qui marchaient de travers et ceux qui marchaient droit
les clochards d’en bas
les fous les criminels
chaque nuit tu aspirais au repos
pour les ausculter comme des songes
et les recomposer le lendemain


Il y a un trou sur ton ventre
la trace d’une main
tu as coupé ses doigts et tu les as pliés dans tes oublis
quand une autre main s’est posée sur ta peau
ils ont dit non non
tu as senti leur froissement dans tes muscles
tu les as repassés
avec le fer à vapeur
de ta belle-mère
celui qu’elle ta offert pour ton mariage
mais sur ta robe blanche

il y avait une tâche de sang
tu as frotté frotté
Il y a sur ton ventre
un trou
une surface lisse et un mot blanc
un segment de nuit
la nuit des nuits
celle où ta tête a quitté ton lit

Au bord de la route

Et cela fit frémir ton dos
comme un duvet constellé d’aiguilles repoussant les caresses

Et cela fit gémir tes yeux
embués de plaisir à regarder au-delà du jour 

Et cela fit pâlir ta peau
ornée de perles légères nées de la brume du soir

*
Assise sur une antique balancelle, tu oscilles entre chien et loup
pourtant, l’aube marine est pleine de promesses

*

alors affluent les eaux troubles de la mémoire,
et tu hésites à te laisser emporter
au gré des courants
au fond des abysses utérines du monde

alors, tu te souviens
tu te souviens avoir plongé dans des eaux brunes et profondes
tu te souviens de la caresse brutale de l’air
tu te souviens des mains qui saisirent tes poumons

Et tu inspiras comme pour la première fois
le parfum froid de la neige

brûlure au fond de la gorge
brûlure au fond des yeux
brûlure dans les entrailles

Et cela, emplit le dedans et le dehors
Et cela, devint quelque chose
Et cela, donna un corps entier

Nos âmes érodées

C’est là
là dans la nuit, là sur la dune
là dans le souvenir qui bat et qui déchire
là sous la pluie
là dans l’orage, les éclairs, le tonnerre et les vagues d’une mer
d’un océan, qui avance et recule dans la nuit
qui gronde, qui hurle dans ma poitrine

C’est là
à l’intérieur et dans tes yeux
comme l’effarement qui se devine
dans la froideur d’une mécanique désincarnée
à laquelle on se remet
pour sa survie

C’est là
un dard enfoncé dans la peau
jamais extrait
qui s’est dissous au fil du temps
a diffusé son poison dans le corps, les veines, l’esprit

qui s’est dissous, délayé, délayé, délayé
et coule dans mes failles depuis 35 ans
un ruisseau qui creuse
mais polit les parois

facteur d’érosion d’un parcours de vie

à petits pas ouatés

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

Elle ne vous donnera pas son nom, ce qui lui ferait peur, ce qu’elle aime, ce qu’elle est.

Elle se fera discrète dans votre chambre, au jardin, au salon ; Fera sienne votre maison.

Elle changera lentement, lentement , les couleurs pour du gris et du blanc; Le noir lui-même lui est trop éclatant.

Elle préférera le vide aux nuances qui charment : les accords sortis du gramophone; et  les feuilles aux changements des saisons; les images, les photos qui unissent joyeuses le passé au présent; les rires sans raison…Elle en ôtera le sens et la force du sang.

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés 

Insidieuse, sans s’inviter.

Elle fracassera tout et la pauvre maison gémira du sol à la charpente; Son toit en craquera, paralysé de ne pouvoir vous protéger.

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

Certains de ceux qu’on aime sauront la deviner dans d’infimes changements d’iris, d’imperceptibles tremblements, des tours petits changements de souffles.

Oui mais comment la déloger de votre corps et du foyer.

Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

Malédiction diraient ceux qui se croient immunisés. Bataille de chaque jour pour ceux qui savent encore en tempête s’aimer.

Orgie

Les murs sont partout

J’ai la fièvre

En attente, je m’enveloppe dans la matière épaisse du temps, des heures, elles s’écoulent

Mes yeux sont centrés, mes pieds veulent partir

Mes mains quittent, les bras se décollent lourdement de ma poitrine, je frôle mes jours avec curiosité,

appréhension,

envie

Le monde n’est pas à ma porte il est dans mon lit

Balance, oscillation, perfusion, percussion, éclat, retour

Ma peau est en équilibre, fureur funambule

Penchée, voûtée, mon milieu, mon pays, mon antre, oscille sur le seuil et attend la pluie  

Mes nerfs sont terminés, ils fument de décharge en volutes qui exhalent et s’exilent par mes pores

La terre est sèche, et fume après l’orage

La visite du froid dans le chaud prend toujours par surprise, pour un temps la maison est louée 

J’aimerais bien mettre des claques à des gens

Si ça pouvait aider à comprendre par exemple, mais non

Quand même c’est bizarre de désirer la violence

Court-circuit qui me survit, l’amour est nourrissant, à condition de manger équilibré

On a le plaisir de ses vagues à soi

Je naquis dans un éclat et gagnais le combat contre mes poumons, poissons plats bien décidés à se maintenir en forme

Palimpseste de sensations chuchotées à mon oreille, plafonds de verre qui n’en finissent pas d’éclater

Mon visage écorché se désolidarise des pensées qui font salon

Ras-le-bol du thé, l’amertume fatigue

L’écume se dépose sur la plage quand le voyage est terminé

Mon corps éclate entier sous la pression

Vibration de la base au sommet dans le profond

Je luis

Le train a quitté la gare

J’ai troqué mes vêtements, gants, mots de trop et gestes de pas assez

Pour me délecter au toucher de cette nouvelle peau.

Chaque doigt porte sa plume

Chaque doigt porte sa plume
les mains sont deux ailes que l’on ne voit pas pousser
elles grandissent lorsqu’on ne se voit plus derrière un geste
le désir a la forme d’un oiseau qui quitte son nid
et les mains, avant le grand départ, bougent partout dans tous les sens
Si l’on avait des mains qui marquent toutes les caresses combien de passages d’oiseaux
aurions-nous sur la peau ?
Dans cette dernière seconde comment savoir à quoi je ressemblerai la nuit d’après ?
Je vole vers le repos dans une chambre que j’ai toujours voulu sans appui

Le père de mon grand-père

Mon grand-père disait : le mois de septembre est particulier, c’est celui où ta grand-mère est morte, c’est celui où ma mère est morte, c’est celui où mon père –

Son père –

Peut-être que les arbres étaient beaux, peut-être que le soleil brillait
Peut-être qu’il ne l’a pas vu.
J’ai toujours aimé le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, le chant des oiseaux, toutes choses qui me relient au monde
Peut-être qu’il ne les a pas entendues alors que le monde s’éloignait de lui.

Son père –

Sur les photos son visage est resté le même, sur les documents son nom est resté le même, mais nous autres voyons qu’ils ont changé de couleur.
Une couleur qui ne se trouve sur aucun arc-en-ciel, sur aucune palette
La couleur des gouffres
Une couleur qui se diluera non pas dans le sang de ceux qui viendront mais dans leur chair – et dans mon encre
Projections.

Son père – le père de mon grand-père.

L’indicible

De mon corps de coton
Je vous vois et vous entends
Mais je suis prisonnière
De fils de barbelés
De fourmis meurtrières
De sensations éphémères
De décharges électriques
D’envies pressantes
De fatigue constante
De sautes d’humeur incessantes
De colère contenu
De cris retenus
De troubles de la vue
D’une dignité perdue
De jugements permanents
D’inutiles incompréhensions
De batailles anarchiques
D’un combat contre soi
D’une course contre le temps
D’une cohabitation avec l’ennemi sournois
Qui sommeille puis se réveille
Et frappe encore là où on ne l’attend pas
De vertiges en trois dimensions
D’une marche au ralenti
D’un cerveau engourdi
De Besoin de solitude
D’une cargaison de pilules électrons
D’une peur dans le regard de l’autre
D’un acronyme qui vous nomme
Et sonne comme une injure
De discriminations

L’indicible est invisible
Au dehors la normalité
En dedans le chaos