Elle avait en creux
des iris d’un bleu
noir
comme deux flaques de poix
des terrains vagues
où l’esprit divague
en miroir.
Elle avait de tout temps
des cils de paon
d’un vert audacieux
éventail merveilleux
en roue libre comme son cœur
battant vite à toute heure
soufflant cendres et poussières
sous ses paupières.
Elle avait un nez
joliment retroussé
d’éphélides parsemé
et des pommettes rondes
volontiers rubicondes
à fendre les armures
de toutes les figures.
Elle avait à la bouche
les mots sucrés qui touchent
inondant de lumière
le corail de ses lèvres.
Elle avait au vent
des cheveux safran
qui enflammaient son corps
nu, vaporeux et blanc.
Son visage
comme une plage
se redessinait
à chaque marée.
Ô Baigneuse de Renoir
ton paysage est
tout entier gravé
dans ma mémoire !
Tag / Écrire avec Pina Bausch et Dostoïevski
Le visage
Ton visage contre la falaise
contre l’oreille
ourlée d’une libellule
je compte jusqu’à 3
elle s’envole
l’anneau s’ouvre
le tympan brûle
les osselets craquent
un bruit blanc perce
la glace du quaternaire
avance dans le vide
dans l’immense silence
le fossile d’un nombre
la membrane d’une cellule
le brillant jet d’écume
quelqu’un dit à l’oreille
je suis ici
ici je commence
dans l’orbe et le lobe
à la fonte des neiges
un lièvre respire
dans les crevasses
je compte jusqu’à 3
il s’échappe
l’anneau s’ouvre
la narine s’enflamme
le vestibule se perfore
le vagissement du vent
insistant
s’enfonce en vagues bleues
dans les orifices
souffles et nuages
concert des cartilages
strates de granit roses
quelqu’un soupire
je suis ici
ici je commence
dans l’affleurement des roches
un ruissellement sans fin
un poisson primordial
entre dans l’estuaire
entre les commissures
je compte jusqu’à 3
il se dédouble
l’anneau s’ouvre
la langue se creuse
la rivière se soulève
sous l’effervescence et la pluie
quelqu’un crie
je suis ici
ici je commence.
Une gueule
Mes parents ne m’avaient jamais parlé de mon grand-père maternel. Une nuit une voix au timbre fêlé me tirait du lit ; je descendais l’escalier et découvrais un être dont le visage aurait dû me faire prendre les jambes à mon coup. Ce fut le contraire. Ce grand-père qu’on m’avait caché, c’était enfin lui. J’en étais certain. Il était là, en chairs et en os. Sa gueule il l’avait perdue sur le front au début de cette guerre innommable qui avait fait tant de morts et de blessés. Lui était un Baveux, une Gueule cassée qui méritait la majuscule, et pour cause. Il lui manquait la moitié de la face. En se rapprochant de lui, je découvrais un masque, plutôt un demi-masque en carton modelé, symétrique de l’autre partie de son visage. Décrire ce masque, c’est décrire cette gueule. Le nez était assez bien reproduit, la pommette gauche imitait celle de droite, avec peut-être un renflement légèrement trop accentué. Allez donc reprocher à l’artiste qui avait tenté l’impossible, allez lui reprocher de lui avoir sculpté et peint une moitié fidèle à l’autre partie de la face! L’artiste avait peint un sourcil qui manquait forcément d’épaisseur. Une mèche de cheveux très brun, trop foncée, retombait jusqu’à ce sourcil. L’œil gauche ne bougeait pas, et pour cause, c’était un œil de verre, bleu comme l’autre. Les lèvres étaient surmontées d’une moustache fournie, en vrais poils drus, poivre et sel ; l’artiste avait anticipé sur le vieillissement du soldat et je pouvais dire qu’à droite comme à gauche cette moustache était réussie. Je suis en train de parler de mon aïeul avec un détachement où l’affection ne pointe pas, j’en suis désolé, croyez-le! Comment cela aurait-il été possible ? La voix qui l’avait amené ici s’était tue. Était-ce l’émotion ou étais-je en face d’un fantôme ? Moi-même j’étais si stupéfait que j’étais muet. Qu’ajouter à cette description ? Sinon que le menton vu de face ne choquait pas ; de trois-quarts ce masque baillait par endroits, laissant deviner des creux que je n’avais pas envie d’explorer. Mon examen cessa quand mon grand-père me quitta en agitant gentiment la main droite comme un au-revoir, je devrais dire un adieu. Je décidais en remontant de ne parler de cette rencontre, ni à ma femme, ni à mes enfants.
Bombe
Cerne droit rétine puit oeil profond / le globe s’enfonce sous l’arcade encore haute le sourcil fronce en ligne V / marque de séparation partage des eaux / cartilage ciselé hélix bord extérieur rose / arête bombée ailes refermées profil antique / et la larme glisse bas de joue sans retenue à peine juste un peu avant le cou fripe et la lèvre inférieure cédant à la mélancolie et au temps frustre / noir brûlé braises au ventre feu outrage / la cage en bord de bouche murée à double détour de tempe braquée et barillet / cervelle bousillée et front plissé / pommettes saillantes maxillaires creusés pleurs pour demain / travers gris et teint blafard / il y a le port de tête sans amarre et la bouche sans delta / le cœur qui déverse la peau qui s’affaisse la fronde du muscle des mots le sentiment l’amer les reflux en bascule / revers visage / revers enveloppe / revers corps / revers coup droit / revers et tripes battues / contours tristes / j’ai le regard dur de ce qui se garde en de celles qui s’encavent de ce qui n’a pas été dit de ce qui n’a pas su pu du de ce qui a été tenu / détenue entre l’épiderme poussière et l’entrebâillement des côtes / rien ne se referme plus tout cède sous les lumières du monde / les engloutir de nuit sans nuit / traversées diagonales entre le nez force et la lèvre supérieure rage / se relève le menton et s’écartent les narines / fierté tenue mâchoire crue proéminence aiguë / il y a le derme cramé sous l’oreille abrasive / s’immiscent les langues les cris les bleus / je m’encaverne sans arme à l’arrière de la nuque mon tour de bouche dévalant dans un écoulement imminent / je suis sans goupille ni détonateur une bombe à retardement
des vaguelettes du menton aux oreilles perdues dans la noire forêt de ses cheveux
les joues fatiguées d’avoir accueilli le vent et des viandes sans tendresse
le nez généreux gourmand de ce qui se peut respirer
la bouche plus fine que prévue derrière le buisson qui l’entoure une pudeur en pleine
figure
les yeux n’ont pas résisté voudraient décrocher
les sourcils sont puissants
le front est un rappel des vaguelettes
Teint cassable de porcelaine, rompu au translucide, à l’évanescence, une figure qu’on dirait de poupée mais non pas rond de fillette, tracés aiguisés, affirmés, d’un visage déjà adulte sous l’adolescence austère des traits, piqué d’acné léger sur les ailes du nez qu’elle a fin et droit sous la mâchoire arrondie qu’on devine carrée sous la peau tendre, et le menton s’avance comme pour parler. Le bas de son visage semble vouloir dire quelque chose mais se tait, par timidité ou pudeur, lèvres closes la plupart du temps. Ce qui parle le mieux c’est le regard, noir, fiévreux, brûlant. Un regard de passion grand ouvert sur l’extérieur mais animé de l’intérieur, flamboyant. Sous l’arcade sourcilière bien dessinée, l’œil se fait fixe pour embrasser et regarder loin. L’œil ne vacille pas, il veut tout voir, tout appréhender, tout comprendre. L’œil est le centre du désir. Et l’oreille dégagée, cheveux tirés en queue de cheval ou en chignon de danseuse, l’oreille palpite et capte tous les sons, analyse d’instinct la musicalité des choses, dans un mouvement imperceptible qui la fait se décoller très légèrement du crâne, l’oreille comme une aile de papillon ouverte.