Rendez-vous au hasard

Je marchai, le nez planté au ciel.
Comprimé par un bout de tissu pour éviter que le sang coule.

Travail, le rendez vous était important.

Je hatai mon pas, mais l’instant m’arrêta.
Je plantai le nez au ciel sans mouchoir et sans me mouvoir.

Les nuages moutonneux accrochés aux arbres, donnaient des formes que mon imaginaire interprétait, une feuille de figuier, un bateau, un gros animal qui ressemblait à un bœuf ou une vache… Mon esprit se troublait un peu.

Le goût du sang finit par m’arriver à la bouche.

Je l’eusse accueilli si je n’avais pas été pressé.

Souvenir, le rendez-vous était important.

À cet instant précis.
C’était à un autre ciel que je pérégrinais.

Enfant, de l’autre côté de la méditerranée, mon sang avait eu le même goût et le bleu du ciel déchiré par les nuages, m’offrait les mêmes images : une traversée en bateau et une vache à l’ombre d’un figuier.

Plus de trente ans plus tard.

Je n’avais pas le temps, et pourtant je venais de traverser une mer, deux ciels, des villages et des années… sur des nuages au goût de mon sang.

Le sang a le même goût sous n’importe quel ciel, hâté ou pas par la vie.

Je ne crois plus, aujourd’hui je sais.
Mes rendez vous sont toujours importants !

Au printemps, elle roucoule dans l’arbre, sur l’herbe aux fleurs ou sur les toits,
tremblement sourd de la mémoire et du sang dans les veines…
La tourterelle, figure du Cantique des cantiques, égrène ses trois notes,
infini leitmotiv, de l’aube au soir serein.
Image d’harmonie, de renaissance, de Gaia nourricière qu’elle picore,
elle est pour moi vibration de la mère perdue
qui se sentait happée vers la fin de sa vie
par ces notes distillées,
comme les trois syllabes de son prénom.
Se sentait-elle appelée là bas par ce chant au point d’entrevoir
l’envers des choses ou l’éclat du ciel ?
Oiseau messager d’un ailleurs invisible,
d’une terre natale qui l’accueillerait pour un autre voyage ?
En elle peut être un visage, une parole enfin perçue
qui cheminait depuis l’enfance de son nom
et qu’elle comprenait à présent,
évidente certitude.
Et moi je l’écoutais s’ouvrir à cet appel
et s’éloigner déjà de sa chair et du monde.

Peut être me parle-t-elle quelquefois,
dans ce chant qui mesure l’espace,
de ce séjour nouveau…

j’emprunte la ruelle qui se nomme oasis

car elle se terre derrière la vieille église inaccessible

mes pas sont lourds de l’air du temps

qui étouffe chaque inspire

ne laissant s’échapper qu’un demi sourire

lorsque le soleil veille avant le couvre-feu

comme s’il défiait les autorités

moi aussi j’essaie d’avoir le dernier mot

un autre espace où se lover

une allée verte fluorescente dont on prend soin

comme le jardin communautaire en hiver

moi aussi j’aime faire l’amour

dans les coins libres du village gai

Je déchire le filet de pommes de terre.
Je choisis les plus charnues
Mets à la poubelle
Celles qui sont trop abimées.
Je les épluche.
Je deviens cet assassin en série
Dépeçant les corps
Collectionnant les peaux.
Je sens sur mes doigts
Couler le jus de l’amidon.
Les gouttes de frayeur
Des minorités décimées
Les larmes de peur
Des camps de concentration.
De ces patates,
J’ai le destin entre les mains
Comme toutes les nations
Sacrifiant l’humain.
L’apparence,
Sélection
L’utilité,
Motivation
Pour faire tourner le monde,
Rester dans cette ronde
De la société.
Enfermés,
Enchainés
Entassés sur la terre
Nous sommes tous des pommes.

Les voilà, nues, sous mes yeux.
Elles s’illuminent
Otées de leur habit rugueux
Soleil luisant de fraicheur.
Elles sont l’adolescente, insouciante, en maillot de bain, sur la plage
Transpirant de fraicheur
Portant son corps
Comme un trophée fougueux.

Je les ai laissées trop longtemps à l’air libre.
Elles noircissent
Semblables à nous autres
Rongées par le temps qui passe
Tatouant nos corps et nos âmes.

Alors que je vais les rincer, l’une d’entre elle s’échappe.
Elle tombe à terre.
Elle est espoir
Croire en sa chance
Elle est la danse
Des plus courageux
Elle est le risque
Elle est la vie.

À l’heure bleue
l’heure de tous les possibles
marcher dans une forêt
– cela veut dire respirer –
et laisser ses pas aller
un pas puis un pas
– tel le souffle –
et malgré les ombres gourmandes
se retrouver près d’un tronc d’arbre
celui qui appelle
désencombre le regard
on épèle sa peau
comme une langue étrangère
néanmoins familière et
on redevient l’enfant près du petit pin
où chaque été se mesurait la taille
et il grandissait si bien
même un peu tordu
que les rêves de grandir  se miraient en lui
on parlait tous deux par nos peaux d’enfants
et des poèmes se murmuraient
– un souffle lent et continu –
par les interstices de peau
où échange de chaleur de sève
d’intensité de soi
comme si un feu
– un souffle comme le premier –
et la peau  – dans cet appel d’air –
se modèle, se sable
– respire ce qu’elle sait –
et la main de l’enfant est là
qui tremble encore

on continue le chemin
un éclat dans la paume
– un peu d’air –

Éblouie, aveuglée par cette lumière blanche qui émane de la voûte céleste, je ne le vois pas mais j’entends et hume le vent qui fait frissonner ses feuilles qui tardent à s’ouvrir, encore assoupies et engourdies par le froid de l’hiver. Majestueux, au milieu du champ des possibles, il est debout face à moi et je voudrais l’enlacer, puis me gorger de sa sève , plonger dans ses racines jusqu’au plus profond du sol, mon ADN au sien accolé, goûter la terre-mère nourricière et grimper jusqu’au ciel, sentir l’illusion du vertige, suspendue dans le vide, et me balancer, légère, à son rythme, docile et cadencé, bercés et embrassés tous deux par les nuages floconneux qui laissent place à la douceur du soleil qui réchauffe nos écorces diaphanes et ternes et ravive nos sangs mêlés, m’emmêler à ses branches ancestrales dans un corps à corps, un pas de deux, une danse sensuelle et animale qui rallume nos flammes et animent nos âmes végétales pour ne faire plus qu’une seule et même entité : l’Arbre de Vie.