Vertige

Combien de temps faut-il pour oublier un nom

Combien de temps faut-il pour oublier les yeux le nez la bouche la peau le sentiment ton sang entre mes lèvres après mes dents pincées 

Combien de temps il faut pour soutenir le reste des ans sans ta langue ta voix et le chant des sirènes 

Pour tenir la barre sans prendre l’horizon comme un mur et le ciel à l’envers et ta lune sans ma bouche et tes seins sans mes mains 

Combien pour que la pulpe des doigts ne retienne plus ton visage et la couleur des feuilles que les phalanges se démêlent de nos poils sans vertus 

Combien faut-il à mon être pour se dessaisir de toi sans chuter en néant dans un vertige béant 

Pourquoi

Pourquoi
Trop jeune pour les questions
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Encore moins pourquoi moi ?
Elle pense, c’est comme ça
C’est ainsi, c’est ma vie
Une toute petite fille qui n’avait pas compris
Juste quatre ans, un bébé presque
Alors elle a baissé la tête
Ça a duré dix ans.
Elle n’imaginait pas sa vie autrement
Un peu comme on se brosse les dents
Elle savait compter le temps
La porte s’ouvrait sur lui
Maman était partie
C’était ainsi
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Ni pourquoi moi ?
Quelques minutes et ce sera fini
Serre les dents
Trois petits tours et puis s’en vont
Combien d’enfants dans la pièce du fond ?
Combien d’enfants aux aguets ?
Combien ?

Sans cris, ni pleurs
Juste des corps
Des petits êtres inertes, survivants
Mais comment ?

Pass-age

C’est la vieillesse – ses rides, chemins creux et tortueux foulés par des pas sur sa peau aux stigmates des restes de joies et de peines.
Ses dents, blanches puis cassées, lourdes de plomb, d’avoir trop mâché, sont des cailloux écrasant le crapaud mou de sa langue. Ses rires sont des gouffres rougis par le feu de l’air.
Ses ongles jaunis, feuilles d’un automne avancé, molles d’humidité stagnante dorment sur ses pieds déformés. Des fleurs fanées dans ses oreilles.
Un nez qui ne s’enivre plus de la senteur des arômes du plaisir.
Sa bouche bave comme un escargot sans coquille. Flasque et lent.
Son sourire toujours le même phare d’espoir. Il clignote de moins en moins mais il éclaire toujours la pénombre de son monde.
Ses yeux, des puits presque taris par les veines bouchées d’un temps assassin. Si l’on se baigne dans son regard, on peut encore s’envelopper d’amour.
On ne sait où est passé sa jeunesse. Il faudrait ouvrir son crâne. Le coffre-fort de ses années, couvert par l’argent de ses cheveux sent bon la fraîcheur. La clé de ce coffre, ce sont ces mots prononcés comme un courant d’air, rapidement avant qu’elle ne les oublie.
Elle attrape les silences pour gagner du temps. Le pinceau de ses souvenirs dessine dans son corps des arc-en-ciel immobiles.
Ils illuminent sa lenteur. Ils illuminent le tunnel. Ce qu’il y a au bout de ce tunnel, s’éteindra comme un feu de camp sous la pluie.
Dans son crâne, il y aura les cendres d’un vie écrite ravagée par l’incendie du temps.
C’est une prière- l’espoir tend des mains sales. La terre s’abrite des chapeaux de genoux croisés. Elle compte les doigts des pieds nus silencieux puis doucement s’endort.
Les offrandes chatouillent le nez de la nuit. Le ciel éternue des étoiles. La nuit se couvre d’un drap blanc de pureté. Les mots prononcés sont un silence de l’âme. Pendant un court moment tout ne fait qu’un. Les corps, l’invisible, les mots, les astres et la terre. Collés d’espoir, tout flotte dans la puissance du moment.
C’est un instant- posé là délicatement sur le temps, savoureux, doux, vaporeux, donne une saveur aux heures amères d’une journée. Une crème chantilly qui s’engouffre dans un café, des mains qui chatouillent le corps. Une vapeur s’échappe de l’air et anesthésie l’âme. L’enfant attrape l’instant de rires éclatants. L’amoureux attrape l’instant d’un regard puissant. Le pauvre attrape l’instant d’une main tendue dans le vide. Le malheureux ne veut pas toucher cet instant.
L’heureux lui l’enlace, se prélasse, embrasse les instants un par un pour former une chaîne de libertés partout autour de lui.

Asile collectif

Combien de médicaments faut-il
pour assommer un fou ?
Quelle est la dose requise
pour me canaliser au sein de cette époque remplie de fous ?

Quels moyens financiers tant réclamés faut-il
pour humaniser la psychiatrie moderne ?
Combien de neuroleptiques faut-il
pour coudre des camisoles chimiques confortables
– rendre l’horreur supportable –
pour me libérer ?

Du manque de ressources humaines,
à l’indisponibilité des soins requis
jusqu’aux chambres capitonnées,
Des premières trépanations à Emil Kraepelin,
de -7000 avant notre ère à nos jours
des millénaires à vouloir soigner.
Moi, 37 ans, NORMAL et vivre à la marge.

Des siècles depuis l’Antiquité :
la curabilité de la folie en question
et ses chaînes pour les aliénés,
pour m’attacher à ma condition
Toujours sain d’esprit ?

Quand commence la raison de l’autre
et s’arrête la nôtre,
la folie, elle
blague pas.

Pourquoi regardent-ils le corps de papa ?
ses jambes qui chancellent
et ses mains qui tremblent

Pourquoi méprisent-ils le corps de papa ?
comme un corps sans importance
un corps qu’on peut laisser par terre

Pourquoi délaissent-ils le corps de papa ?
couché dans un lit
comme s’il n’avait pas d’autre destin

Pourquoi détestent-ils le corps de papa ?
son beau corps tordu
et son dos voûté

Pourquoi excluent-ils le corps de papa ?
comme s’il n’était pas comme le nôtre
comme s’il n’était pas des nôtres

Ce corps qui a subi tant d’assauts
tant de regards
et tant de traitements 

existe bien 
Ce corps
le sien

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans ?

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
dont le mari est mort
dont les filles ont fui
dont le fils a été tué

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
et celles de ses frères
et celles de ses sœurs

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
fille de Hongrie
fille d’un village à la lisière entre deux pays

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
descendante d’opprimé·es
née ici et grandie ailleurs

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
qui porte un nom lourd comme un sac de briques
Combien pèse ta vie, Gisela, mon amour ?

Les pétales de l’acanthe

Comment l’impact a fendu
les pétales de l’acanthe
gueules ouvertes
mille langues blanches
supplient les fils
partis à la lisière
des exactions perpétuelles
au jardin des oliviers
Comment la torture a tatoué
l’aveu des coquelicots
petites flammes rouges vifs
sur les robes à pois blancs
des mères à la taille serrée
les seins comme des grenades
allaitant les coccinelles
Comment dans l’angle mort
le milan noir a obscurci
l’ivoire des os éparpillés
petits tas amoncelés
brûlis resserré à l’orée
des plumes et des entrailles
un souffle entre les doigts
Comment les disperser?
Comment les papillons
ont conquis le pollen
dans les recoins des fleurs
poussière de météorite
pluie de miel cristallisée
collée à leurs corps
ils atterrissent transparents
Comment compter les débris
de verre sur la terre ?

Pourquoi ?

Pourquoi cette force des sentiments au détour de la vie ?
Pourquoi la puissance d’un Amour envahit-elle la page ?
Pourquoi cette communion se passe-t-elle de mots?
Pourquoi cette osmose s’imprime-t-elle même dans l’air ?
Et pourquoi cette douleur en si gros caractères ?

Pourquoi tous ces amants, deux cœurs une même fréquence ?
Pourquoi tous ces amants, leur Amour impossible ?
Pourquoi tous ces amants, leurs âmes plus que sœurs ?
Pourquoi tous ces amants, leurs corps séparés ?

Pourquoi sont-ils maudits ?

Pourquoi Orphée et Eurydice ?
Pourquoi Tristan et Iseut ?
Pourquoi Roméo et Juliette ?
Pourquoi Bonnie and Clyde ?
Et pourquoi Toi et Moi ?

Combien d’accrocs aux contrats
de crochets, capitaines, rien
ne régit nos vies pas vous
pas vos règles pas vos coups
Combien de poings sur les i
pour étancher vos soifs
pour assener vos vérités sur nos corps
Combien de bleus aux yeux de contusions
d’ecchymoses nous laissent pour mortes
aux portes mêmes de nos vies
Combien de rouge aux larmes
nous remaquille nous remet à quelle place
dites-moi nous ravale à quel rang
nous condamne à quel terme
Combien d’alertes faudra-t-il
Combien de battues à mort
dans la chasse quotidienne
Quel chiffre vous fera trembler
vous semblera suffisamment terrible
pour que vous preniez la mesure
que vous constatiez l’ampleur
de l’inhumanité de l’homme
Combien de femmes seront sacrifiées
sur l’autel entaché combien de mâles
assassinats combien de crimes impunis
Dites-moi combien

Pourquoi regarde-t-on de si loin
nos mains nos membres
ce qui saccage se voit sur les images
ou à l’œil nu on n’a pas besoin de loupe
ni de télescope
Pourquoi la réparation qui s’impose
semble impossible
Ce sont des gestes qui ne peuvent pas être défaits
ne peuvent pas être repris
le chemin inverse n’existe pas
On essaie de ramasser nos gestes
à la petite cuillère
une goutte d’eau dans notre océan salé
dans l’effondrement dit
dans le feu de l’action la fonte des glaciers
On ouvre la bouche mais on ne sait plus prononcer
on ne sait plus dire ce mot
on se demande pourquoi
ce cri de colère ne veut pas exploser
Est-ce que tu sais pourquoi ?