Se mêlent, dans l’effervescence de l’instant, nos regards.
Après s’être cherchés,
ce soir,
incessamment,
entre les danses, les chants, les passages ;
et l’ivresse, aussi.
Nos regards se mêlent soudain.
Ainsi canalisés, le reste glisse en arrière-plan :
____ les rires qui s’allongent avec le tumulte de la célébration
____ les va-et-vient des invités qui ralentissent et se saccadent,
____ comme le ferait des lucioles, drapés de tissus aux couleurs d’été.
____ la lumière ocre qui contraste la nuit et harmonise ces bleus, verts, jaunes, rouges.
____ la chaleur qui cède à l’air porté par une mer qui enlace le territoire proche
____ qui happe l’espace de cette terrasse côtière.
Et mon sourire qui s’esquisse naturellement, bientôt rejoint par le tien.
Les secondes s’étirent.
Signe qu’un souvenir est entrain de s’imprimer vivement.

Plus tard,
Comme porté par des desseins qui nous échappent,
Nous nous croisons hors de la foule,
dans le recoin d’une cour qui se dérobe aux lumières artificielles.
Il ne nous faut que quelques secondes,
Ici, tapissés d’ombre,
pour reconnaitre nos goûts communs de séduire,
nos caractères d’enfants,

qui jouent avec la vie
qui dansent avec les mots
avec le langage des oiseaux.
Plusieurs âmes s’aventurent par-là,
même les jeunes mariés à qui nous devons notre réunion.
Nous couvrons nos désirs à leurs oreilles et nos baisers à leur vue,
en prétendant philosopher sur Aristote et Platon,
Je découvre ton rire
authentique et marin.
Nous nous laissons sur des mots sans importances,
ma main glisse hors des plis ta robe rouge,
aspirés à nouveau par les évènements du soir.

Puis,
Nous nous retrouvons, encore plus ivres,
dans ce bâtit à flanc de coteaux,
qui,
flanqué d’une piscine où se reflète la lune,
a l’indécence de la bourgeoisie,
Un ami nous arrange une nouvelle entrevue.
Nous nous étreignons dangereusement,
trop vite, trop parfaitement,
seulement retenus dans nos contorsions,
par l’éventualité qu’ils soient mis au jour,
par une entrée fracassante,
qu’esquissent des voix inconnues dans le couloir.
Dans l’étroit de cette chambre,
nos souffles s’accélèrent, leurs rythmes se modulent,
nos échanges ont perdu de leur pudeur.
Je trouve ma force dans la manière dont je te fais voler,
je découvre ta folie, dans laquelle je noie la mienne.
Ces souvenirs appartiennent au domaine lubrique,
sans linéarité.

La lune en a fini de se lever, et le soleil ouvre les yeux.

Au jour suivant,
nous nous évitons,
par fierté et par jeu.
Mon cœur balance,
entre désintérêt et amour brûlant.
Autour de moi, ces hommes louent tes charmes,
aucun ou presque ne se doute que j’étais sous leurs étaux,
dans le fond de la nuit passée.
Nous reprenons vite nos langages codés,
Au milieu des groupes,
qui trinquent et mangent, encore.
À nous écouter, personne ne pourrait saisir de quoi nous parlons,
mais il suffirait de s’arrêter sur l’intensité de nos regards
toujours mêlés,
pour comprendre :
nous nous félicitons de notre poésie,
de notre cadence.

Des amis finissent par surprendre notre éclat.  

Au soir,
nous prétextons l’horizon offert par la plage,
pour nous éclipser.
Quelques minutes.
Nous échangeons des promesses,
de voyages outre-Manche, d’aventures corporelles.
Nous ne savons pas que ces baisers sont des adieux.
Il ne nous reste que des traces virtuelles,
ersatz de notre union déjà fanant,
comme si trop vite consommée.
Nous y échangeons,
maintenant,
sans saveurs,
avec un ton et des messages,
craintif et peureux.

Putti

Moi, Michelangelo Buonarroti, pour que ma sculpture soit parfaite, il faut toujours que je procède à une sélection rigoureuse. Je choisis les meilleurs modèles de bambini pour être fidèle à la fraicheur de l’enfance. 

Alors quand j’aurai réussi à disposer aux pieds de Cupidon ou Diane, tel ou tel petit putto, rond et délicat, je mettrai deux cierges tout à l’heure à la basilique Sainte-Marie de Trastevere. Je dois terminer la commande de Jules II, il Santo Padre, en fondant chaque petit ange dans le même caractère de l’innocence charmante et ingénue. 

Bien sûr ces petits anges, certains sont de petits démons, n’ont pas forcément la qualité d’endurance pour poser longtemps. Je paie leurs géniteurs, bien contents d’avoir laissé couché à l’atelier, chacun d’eux des jours et des jours, maintenant leurs têtes rondes bouclées, le poing sous la joue. Il est malaisé d’être jeune modèle. Je préfère de loin les modèles masculins  auxquels je fais subir des tensions pour révéler leurs magnifiques muscles. 

Et, si se mêle, un matin, à l’atelier, un difficile caractère, comme celui d’enfants  mal levés, je ne dis pas mal élevés,  sur ce troupeau de cherubini, alors il sera pris de contorsions difficiles à supporter par  de jeunes êtres craintifs et peureux. Mon travail en sera certes ralenti, je serai furieux, et il faudra me séparer de certains et reprendre inlassablement le ciseau, le maillet et la pointe. 

Marinette & domino

A table ils ont dit l’amour c’est plus comme avant.
Pour la énième fois ils ont raconté Marinette & Domino.
Les lettres qu’ils s’écrivaient pendant la Guerre d’Algérie.
Une par jour ça souvent c’est ma mère qui le précise.
Marinette a gardé les lettres de Domino.
Domino celles de Marinette – même après la séparation.


Marinette est morte la première.
Ma mère a récupéré les lettres à la mort de Domino.
Elle a jamais laissé personne les lire.
Ni moi.
Ni ses deux frères assis à table.
Le troisième frère – absent – a vendu la maison de famille.
Les lettres c’est son trésor à elle.


Plusieurs fois elle a dit on écrira un livre avec.
Elle est comme ça ma mère – pleine de rêves :
planter du safran aux Garguettes
tailler la pierre, faire de la mosaïque
acheter une p’tite bicoque sur l’Atlantique – l’iode ça soigne la thyroïde
Le grand amour ça a jamais été son truc.


Elle dit vous en verrez d’autres les filles faut vous endurcir
Ma sœur répond maman t’as pas de cœur
Moi je baisse les yeux
J’ai déjà couché sans sentiments
Au réveil renfilé les vêtements de la veille
pris le premier métro
tête lourde, joue contre la fenêtre du compartiment de quatre.


Mon père a tort quand il s’énerve
quand il dit t’as le même caractère que ta mère
J’arrive pas être aussi dure qu’elle – même en se calquant sur le modèle
fumant clopes sur clopes
portant un cuir et de lourdes boucles d’oreille
regard froid, phrase sèche
la fragilité aux bords des lèvres nique tout.

Kintsugi

Il faut toujours

pour retrouver l’enfance

un objet rond et délicat

un galet poli – donc passé

et oublié sur le bord d’une fenêtre,

ou toute autre chose écrite

dans le même caractère

de la langue disparue.

Car les enfances ont essaimé à la dérive

laissé traîner sur nos chemins

couché sur nos talus

de frêles fragments :

un souvenir de joue

rond et délicat

que le galet poli modèle.

Ainsi se mêle

à chaque objet trouvé

un caractère d’enfants perdus

un murmure une gifle un baiser

et chaque mémoration s’élabore

sur ce trésor.

Dans la contorsion du temps

tout se recrée se réécrit

autre et pareil,

nous laissant incrédule

ébloui désorienté

fragile

heureux

craintif et peureux

Enfance

Il faut toujours garder, pour l’enfance,
Ce regard rond et délicat
Et cette curiosité infinie
Sur le temps béni des premières années.
Il faut donc garder un esprit vif, en alerte,
Et, dans le même caractère,
Ces gestes agiles et joyeux
Si caractérisques de l’enfance.
Ces sautillements à choche-pied
Ont laissé leur trace indélébile dans notre mémoire.
Couché parmi les souenirs diaphanes,
Ce sautillement, d’un pied sur l’autre
Qui joue à passer d’idées en idées
D’imaginaire en imaginaire
Et modèle à chaque fois un monde nouveau
Où la fantaisie se mêle à la réalité
Il faut sans cesse revenir à son caractère d’enfant
Sur la grande liberté qui le distingue
Sur la force qu’il procure
Sur ce fragment de soi
Où se tissent toutes les autres contorsions de la vie
Car, nullement craintif et peureux,
Il regarde toujours devant lui

Fragments du temps

Il faut toujours marcher en sens inverse
pour mieux contempler
la richesse de sa propre existence,
l’enfance de ses jardins solitaires
au milieu d’un sous-bois,
rond et délicat.


Au moment où le soleil se couche,
alors on peut changer d’avis,
donc de peau, en quelque sorte,
et cheminer à nouveau
sur le fil de nos circonvolutions.


Y voir passer nos pensées,
dans le même caractère
unique et changeant,
presque semblable
au cours d’un ruisseau.


Accrochés au ciel, les nuages blancs
ont l’air de s’amuser
à dessiner des traces éphémères.


L’enfant les a interprétées,
puis il les a laissées passer,
s’est couché sur le ventre,
joue contre l’herbe fraîche.


L’enfant
modèle le monde,
comme s’il n’était
qu’à lui.


Et les nuages
le regardent,
avant de changer
de forme.
Rien que pour ses
beaux yeux ébahis.


Se mêle à ce tableau,
des années après,
un homme,
au caractère d’enfant.
On le reconnaît bien !


Il se penche lentement
sur un fragment du temps,
et le ciel d’automne,
ce majestueux ciel d’automne,
invoque les nuages à nouveau.


L’homme tourne la tête,
dans une drôle de contorsion.

Enthousiaste et courageux,
craintif et peureux,
il retourne sur la terre
de ses ancêtres.