Le moment du retour

A l’été
La faim de revenir
De revenir au village

Deux routes, deux verrous
Le col escarpé
Le col de la vallée

Plus jeune, le col escarpé
Tunnels sombres et humides
Peur de croiser une voiture
Coups de klaxon lancés dans la nuit
Ventre qui se serre du précipice
Yeux ébahis des falaises en surplomb

Derniers virages
Avant l’horizon familier des cimes
Le rocher en forme de langue de chat
Et enfin
« Beau Soleil », le village en contrebas

L’accueil du chêne blessé par le panneau indicateur
La haie d’honneur des brins d’herbe du talus
Le rose de la joubarbe dans le mur de pierre
La girouette affolée par le vent du retour

Désormais, le col de la vallée.
Des kilomètres à porter l’envie, le désir, la soif
Des kilomètres à entendre en moi le gargouillis régulier de la fontaine
A anticiper
Le goût de l’eau
La poussière chaude du chemin qui mène aux framboises
L’ombre fraîche du Riou
La forêt aux airs de contes où pister l’odeur des champignons
Les portes des maisons grandes ouvertes

Enfin
La maison
La trace de l’aveu d’un grand-père
« Quand j’arrive ici, je me sens chez moi »

Comme lui,
Sans pouvoir m’en empêcher,
Comme un aimant
Être aspirée toute entière vers cette terre
Cette roche, ce pays où deux vaches, une chèvre suffisaient pour vivre
Une grange
Du foin qu’il faut rentrer avant la pluie.

Le reste de ma vie suspendu au porte-manteau
Je revêtirai la chemise à carreau usée aux coudes et aux poignets
Je revêtirai la fille du pays, la lointaine cousine, la voisine

Ici il n’y aura pas d’ailleurs
Lieu-centre,
Centre d’un millénaire de chemins

En germe, déjà, le départ
Accepter de se laisser contenir
Pour mieux en repartir

Repartir au petit matin, avec la brume
Par la petite gare que l’on menace de fermer
Seule, ayant prolongé plus loin le séjour,
Pour gouter jusqu’au bout de l’été la saveur des fruits, les chemins familiers

Le jour du départ, s’arracher

Mes yeux pleureront l’effacement des marques du passé
Mes yeux pleureront tous ceux qui ne sont plus

Je me laisserai emporter par le mouvement des roues
Je me laisserai emporter par les paysages que déroulent les fenêtres.

Et déjà penserai au retour.

Presque cinq heures

L’heure s’est éteinte. Quiétude paisible au travers du corps. Il est quatre heures quarante huit ce matin. Le plus dur est derrière ses yeux qui cherchent encore à transpercer la nuit. Les lumières du village sont encore éteintes. Pour quelques minutes, ou pour quelques siècles d’insomnie.

Le corps, lui, ne dort pas. Il lutte, avec ses démons insomniaques, qui taraudent l’esprit sain, ou du moins ce qu’il en reste la nuit vers les quatre heures quarante huit. Ni tôt, ni tard, le temps se suspend aux lèvres assoiffées prêtes à tout, à rien, et pourtant enfermées au mitard sans plus rien à boire de décent.


Doucement le chant de la nature change, il s’éveille et me résonne dans tous les muscles. Tendu, harassé, et en vain se jeter contre ce vide subtil, dans cette plénitude entière, qui me débarrasse enfin d’une nuit de plus passée à écrire, car au fond, c’est la seule véritable forme de lutte possible.

Il est quatre heures quarante neuf, hagard, je laisse s’en aller le train de nuit démoniaque de mes obscurs tourments. Le prochain départ, prévoit la nuit d’après, une folle cavalcade cérébrale vers des lieux de silence, où résonnent en chœur les corps encore éveillés.

Mon ami, prends donc ta plume et toi aussi, gratte la nuit afin d’en déchirer sa voûte céleste, pour qu’au travers ta lumière la transperce.

5h du matin

Cinq heures
s’écoulent dans ma bouche—-
n’importe laquelle ;
qu’elles le veuillent ou non
préservées des chants sourds de la veille.
Cinq heures
s’écoulent à travers mon silence—-
immémoriales ;
toutes à moi et si lointaines à la fois
aussi lointaines que le réel.
Cinq heures
veulent boire à la fontaine de mes rêves—–
avant qu’elle soit tarie ;
jamais ne me seront rendues
pas plus que les eaux rêveuses
de cette nuit.
Cinq heures
Filent comme un éclair—–
Hors champs ;
mais la clé de leur temps
restera toujours gravée dans ma mémoire

Quelque part