Le cœur tordu

Tu voudrais fuir
dans la neutralité la plus totale
des espaces noirs ou blancs ou rien en s’est encore passé
Retrouver ou ne rien retrouver
Exactement là se trouve l’ambivalence ambiguë
Tout effacer pour voir recommencer
une infime probabilité
d’attente de vie de passé retenti ressenti dépéri
Explorer un gouffre qui n’a pas d’odeur
Tous les souvenirs encerclés dans un filet
sont mélangés et je ne sais comment déjà
la chance et le hasard, toutes les corrélations
c’est une foire en tourbillon de visages et de cris
des couleurs diluées qui décortiquent
un cœur, nos cœurs, le cœur, tordu.

Parce que les cigarettes me fatiguent
Parce que nos frères nous trahissent
Parce qu’on décide de s’enfermer
Parce qu’on ne sait pas ce qui est le mieux
Parce qu’on voudrait ne plus seulement imaginer
Parce que tout me traverse
Parce que je m’enthousiasme et m’émeut dès que je le peux
Parce que c’est l’inconnu
Parce que je ne me sens comblée que quand je suis dans la mer
Parce que Papa et Maman sont de plus en plus loin
Parce que je suis la méchante, c’est comme ça
Parce que je suis une petite fille
Parce que je suis une grande reine
Parce que je propage la lumière et la joie
Parce que j’aurai toujours la tristesse au fond de moi
Parce que je bois trop
Parce que tout le monde boit tout le temps.

La quitter

Comme on quitte sa source devenue méconnaissable

Grise

Un pied dans l’abîme effrayant concocté par les dieux tutélaires.

La quitter

Et y laisser sa part la plus aimante

sa part d’enfance ô déchirement

Parce que trop de douleur sinon –

La quitter

Et ramasser la faute à pleines mains

Et partir revêtue de ce nouveau costume.

Moi la devenue claudicante

L’indigne. Courir

Ne pas se retourner

Parce que trop de nuit sinon 

trop d’engouffrement.

Ô vous chers soleils qui vous éteignez un à un

soyez doux et réconfortants !

Et toi mon âme tais-toi

Et toi mon âme contiens-toi

Dans mon dos Cerbère achève son sinistre travail.

Entendez ce cri silencieux

Parce que nous avons tourné le dos aux mythes
Parce que nous préférons ignorer ce que la folie a à nous dire
Parce que nous érigeons de nouveau des idoles
Parce que les furieux dirigent le monde
Parce que leurs rêves d’immortalité transcendent les foules
Parce que la horde se ravive


Je voudrais me couper de tous ces discours de haine
Ne plus entendre le brouhaha, les monologues
Et les blablas sans sens
qui pervertissent la langue, sans cesse et sans honte
Je voudrais être
Hors de portée, hors d’atteinte
Ne plus être entamée que par la beauté des choses,
Sons et lumières, odeurs et délices manifestes


Je voudrais partir,
Partir loin
Loin de l’endroit qui m’a vu naître
N’être plus rien
Rien que ce que je choisirais
Image nouvelle et sans reflet


Me tenir, toujours, à la lisière


Parce que la poésie m’appelle
Parce que les mots me sont doux
Parce que la lumière est mon guide
Parce que l’Amour est premier
Parce que la mort arrivera
Parce qu’il est temps d’en profiter
Aimer
Respirer
S’attarder
Tendre
La main
encore un baiser…

Parce que je te vois marcher sur la passerelle, dans un sens puis dans l’autre

Parce que tu as le visage de chaque passante mal frippée

Parce que tu te gares parfaitement sur cette place de parking

Parce que tu fais tes courses dans ce magasin qui fait le coin

Parce que tu habites dans ces quelques rues qui furent terriers

Parce que tu bois dans ce bar, et ce bar et ce bar encore

Parce que tu danses sur chaque pizza

J’ai soufflé les lumières de la ville et le paysage urbain s’est éteint. De ma chambre sombre, je vois les arbres qui jaunissent et brunissent jour après jour. Un nichoir vide me dévisage de son œil creux de l’autre côté de la vitre. Sur la colline d’en face, il y a une maison, je n’ai jamais été jusque là. Aucune route en vue, aucun homme non plus, trois câbles électriques seulement traversent le ciel feuillu. Je suis loin de tout. Je suis loin de toi. Je dois être loin.

Parce que tu rôdes dans les théières et le chocolat

Parce que tu flottes dans les bouteilles de cava

Parce que tu m’épies sous les t-shirt de ma garde-robe

Parce que tu dors dans chaque lit, chaque drap, chaque pli

Parce que tu gis dans les paquets de clopes froissés

Parce que tu m’attends derrière les portes ouvertes des toilettes

Parce que tu glisses encore sur la tyrolienne

Mais tu as trop de cachettes. Alors je ferme les volets. Je clôt le monde. Je me resserre autour de moi. Dans la chaleur du corps, il ne peut y avoir que la paix. Les murs sont ma peau, la tuyauterie mes veines, je me nourrirais de ma propre chair et boirait les larmes qu’il me reste. Mais ce n’est jamais assez profond.

Parce que tu danses sur le revers de mes paupières

Parce que tu ris dans le silence de mes oreilles

Parce que tu chantes cette playlist que je n’écoute plus

Parce que tu m’as offert de précieuses insomnies

Parce que tu peuples le sommeil quand je le trouve

Parce tu veux toujours plus de temps

Parce que je ne peux pas me fuir

Parce que « nous » disparait sans un mot, sans même un fracas,
Dans l’indifférence grandiloquente de ton silence,
Fuis l’amour.


Parce que ta lâcheté tache ta chemise blanche,
Pour la maculer rouge sang
Fuis la maladie qui grandit.


Parce que la lune n’éclaire plus nos nuits
Lasse de nos insomnies et de nos distances,
Parce que tu te caches sous les draps,
Parce que tu as peur,
Fuis nos ébats.


Parce que le soleil ne réchauffe plus
Nos éveils arc en ciel, nos éclats de joie,
Comme nos coups bas
Fuis le jour qui se lève.


Parce que le temps est assassin
Ne pardonne pas le moindre faux pas,
Les battements de cils, les orages au loin,
Fuis nos premiers déclins.


Parce que ta voix n’a plus de sens
Que mes appels, mes mains tendues
Ne te suffisent plus
Fuis mes mots.


Parce que ma peau n’a plus de saveur
Que les parfums de nos souvenirs, lentement,
Se meurent
Fuis la quintessence de nos sens.


Parce qu’abandonner c’est plus facile,
« Parce que choisir c’est renoncer »,
Parce que superficiel c’est plus futile,
Fuis la vérité.


Parce que la lumière n’est pas toujours celle que l’on croit,
Celle que l’on croise dans la nuit,
Celle qui brille à vos côtés et qui luit,
Fuis l’ombre de nos pas.

Parce que m’aimer te semble un danger,
Parce que je lis, je pense, je danse,

Parce que je pleure, je ris, j’écris,
Parce que je joue, je jouis,
Chaotique, sur le fil de la vie
Fuis, ne te retourne pas.

Parce qu’au détour d’un couloir
Tu pourrais croiser, au hasard d’un soir,
Tes yeux chimères dans un miroir,
Parce que tu verrais ta conscience
Que tu traines en chien de faïence,
Fuis, ne te regarde pas.

Le magenta de l’arc-en-ciel

Parce que le blanc est la pureté du nouveau-né et de la mariée sacrifiés.

Parce que le rouge est l’éclat offert à leur regard, à leur volonté et l’éclat du sang méprisé.

Parce que le noir surpasse le rouge en soie fantasmée quand il ne prédestine pas à la tristesse obligée du deuil insaisi.

Mon enfant ces couleurs tu voudras fuir. Ne fuis pas leurs nuances fait les tiennes et fais en ta force singulière.

Tu fuiras la pureté mais ne refuse ni le blanc des neiges dont les reflets rendent heureux les frimas ni la transparence des nuages.

N’oublie pas la joie de t’allonger dans l’herbe pour les voir naviguer.

Tu fuiras le rouge soumission mais ne fuis pas celui de la passion partagée qui transporte si loin que rien ne pourra t’y préparer.

Tu fuiras le noir des deuils lourds mais il se fera beau, éclairci des ocres dorés des constellations et des lunes pâles ou rousses. 

Tu pourras fuir le rose, s’il ne te sied non plus! Il ne t’es en rien obligé… Il est pour moi gaieté des bourgeons au printemps , nuances aux soleils couchants et magenta de l’arc-en-ciel ! Une sœur, un porte -bonheur!

Sois libre ,ma chérie,libre de fuir et de choisir; seule juge à ton prétoire.

Et si tu préfère le vert et le bleu du ciel et de la terre; profonds émeraudes ou clairs ; rien ne t’y oppose, prends ton choix au plus profond de toi !

Si tu choisis Le Brun changeant de cette terre que nous avons souillée sois en fière tout autant !

Fuis bien, fuis bien ma fille ce qui t’entravera mais je t’en prie ne te fuis pas toi-même, ta liberté en dépendra.

Les murs volent

C’est la ville – ce va et vient incessant de corps articulés. Fourmis foulant le béton, fouillant les marchandises. Les visages défilent, défiant le temps, tentacules de corps pressés comme des oranges mécaniques.
Les gardiens grattent le ciel, griffes suspendues entre deux mondes naturels.
Les corps s’effacent dans les fumées de l’industrie. Les humains se trient par des regards furtifs.
Des corps défilent, s’empilent filent sur les lambeaux de la chair de la terre étouffée par le béton.
Les ponts font la roue, leurs plumes dressées se baignent pour se désaltérer de la chaleur humaine.
Un chien pisse sous un lampadaire un soir de clair de lune.
La journée a le feu aux fesses, elle brûle les yeux des gens aux terrasses d’un café.
Le parc pleut des enfants joyeux.
Un pigeon s’est perdu. Il traverse en dehors du passage piéton. Piétiné par les bottes de voitures, sur un champ de pantins désarticulés par une course contre la montre.
L’église entame sa chorale. Elle chante la paix. Elle apaise les grondements des gratte-ciels, effrités, prêts à s’effondrer sous une pluie d’humains.
Les rues s’ouvrent tandis que les yeux et les cœurs se ferment.
Une petite boutique aux couleurs de la nature tinte comme un rossignol.
Un havre de paix collé au port, lignes élégantes ouvertes vers l’horizon d’un départ vers d’autres destinations.
La danse endiablée des bateaux de pêches, vides mais plein d’espoir sous les vapeurs des petits matins brumeux.
Un banc attend à l’ombre d’un arbre, son conteur d’histoire, son moment de répit face à l’ennui.
Collés contre le mur du lycée deux amoureux enveloppés par leur désir, seuls au monde. Voilà que la ville devient une île déserte.
Le sable de l’innocence d’un bac dans la cour de maternelle gratte l’œil des solitudes.
Un arrêt de bus, habillé de ceux qui ne se voient pas, ne s’entendent pas, devient le symbole de l’arrêt de l’humanité.
Un vieux monsieur dessine des ronds avec sa canne. Il lance des fumées de détresse à des pieds chaussés de bottes de mille lieux
. Autour de lui, la crasse se répand. Les poubelles vomissent, les déchets sont des vautours qui rodent. Ils veulent tuer la terre. Ils se déploient. Une armée de puanteur attaquent tous les sens.
Invisibles sont les hommes, collés comme des chewing-gums aux pavés déformés. Déformés eux-mêmes par la course contre leur montre.
Chaque âme est un tictac incessant. Chaque corps est une bombe sans retardement. Le retard, c’est le bonnet d’âne.
Tout le monde se croise. Personne ne se respire, ne se voit. Pourtant tout le monde se touche de l’instant pas présent. Déjà passé, déjà peint sur la route par une ligne blanche.
Le feu rouge hurle l’arrêt.
Écrasées sont les secondes de celui qui stoppe sa course.
Un porche surfe sur la vague humaine. Il éclabousse de l’ombre aux passants qui patientent.
L’air est un acide de transpiration qui boue d’impatience. Il a envie de dormir.
Un arbre pleure, emprisonné derrière un grillage, coupable de faire de l’ombre et d’arrêter le mécanisme de la ville.
Une voiture embrasse un train trop fortement. Elle s’est coupée la langue et s’est cassé les dents. Il y a des morts. Il y a une fuite du temps, aussi dangereuse qu’une fuite de gaz. Ça pue la mort. Ça pue le temps qui s’arrête dans une ville. La voiture sera emprisonnée derrière des barreaux gelés. Des stalactites de regrets. Ne pas avoir de remords d’avoir ôté des vies. Juste un regret, celui d’avoir cassé les aiguilles du compteur électrique du temps.

Je creuse en spirale
Accumule la terre aux épaules
Épanche les peines
Plonge les mains étanches
Perce


Parce que toujours elle pâlit
L’opacité m’enserre
Au large on crie plus grand
Parce qu’élimée, deviens ulcère


Tu crisses au vent, penche la nuque
Ongles rompus, colonne cousue
L’échappé au fond des pierres
Descente au creux de nous, prière


Parce que l’hiver, dormance,
pensées perçantes
Le fracas en vient à bout
Nouée aux cils, je retourne mes trames
Je déchire l’étoffe, m’y fonds


Parce qu’elle tremble sous sédiments
Mon ventre n’accueille plus
Parce qu’hurler recouvre la nuit
Parce que les constellations
m’ont accueillie
Parce qu’asséchèrent, parce qu’éblouie
Corps en névé, s’encrevasser


Mémoire qui penche, s’extirper du néant
Le gouffre aspire quelques bribes arrimées
Sublimation de mes solides
Le langage me passe au travers
Éther


Parce qu’au-delà du dicible, l’océan
Au creux du coude, ton adresse
Parce que le sol égratigné, tapis tiré
Parce que je suis l’ancêtre
Je suis la nuit


Creux creux, crève
Carrousel de litanies tordues
J’inspire l’atmosphère des sous-pentes
Je luis plus bas que les vers
Au creux de l’être terreux
Je bruisse en nuage

Traversée tectonique

Si seulement se dissoudre

Tu coules dans la baignoire
une pierre dans chaque poche
tu imagines un lac profond sous l’émail
une eau glacée torpeur spéciale
un engourdissement des organes
une grande sieste un peu visqueuse
tenter le geste, se noyer


Parce que tu restes sur la berge alors qu’elle nage
Parce que le sable est coupant
Parce que la mer est toxique
Parce que tu as peur en fait
Parce qu’elle te montre un minéral hanté par le visage d’une autre
Parce que tu as seize ans


Tu marches dans la rue
la morsure froide d’une lame contre ta gorge
tranche net et disparait
la main n’appartient à personne
ton sang poisse le bitume sale
les voitures t’évitent avec politesse
tenter le geste, se reposer


Parce qu’elle t’embrasse seulement les soirs d’ivresse
Parce que la texture inouïe de sa langue
Parce que sa paume contre ta nuque son avidité soudaine
Parce que la nuit tombe plus tôt dans son oeil gauche
Parce que trop souvent il fait jour
Parce que son oeil gauche regarde ailleurs
Parce que tu as vingt ans


Tu bois un café en terrasse
ta tête pulvérisée par un objet lourd tombé du ciel
le trottoir constellé de confettis de cervelle
tu colles à la semelle des passants pressés
les relents moite de ton crâne polluent la ville
tenter le geste, s’anéantir


Parce qu’elle ne rentre plus beaucoup la nuit
Parce qu’elle sèche ses larmes dans la fourrure du chat
Parce que sa peau se recroqueville sous tes doigts
Parce qu’elle a croisé une inconnue à Franprix et l’a prise pour toi
Parce que le vide sans l’attrait du vertige
Parce que tu as vingt-sept ans


Un matin enfin tu peux tenter la dissolution sereine
(je te le souhaite)
Parce que tu as rêvé qu’elle rêvait de toi


Tu as l’âge parfait, alors

L’attrape-rêves

Tu voudrais fuir
Au milieu de nulle part où tout est à construire,
Dans une lame de fond vers l’immensité,
Où l’âme de la vague me souffle recommencer.
Parce que la pluie est pluie et les oiseaux mouillés,
Parce que l’orage gronde sans trop savoir pourquoi,
Parce que labyrinthe est un mot difficile,
Parce que de ce dédale j’en ai perdu le fil.
Tu voudrais t’évaporer
Dans les rayons tout doux des soleils d’automne,
Dans les guimpes de brumes recouvrant la vallée,
Je voudrais saisir la première occasion
Pour m’éclipser : un départ imminent, a last minute travel,
les ailes d’un vent coulis, destination l’ailleurs,
Et pourquoi pas Le Cap,
Tu voudrais t’échapper, t’exiler
Bannir les prisons, les poisons et les grilles,
Les belles cages dorées d’un monde qui vacille,
Partir… avec un attrape-rêves,
Tu voudrais …
Attirer les plus beaux.