aveuglée je te retrouve toujours exactement au même endroit où tu es apparue seule au centre d’un espace absenté par la violence de ta simple présence cheveux tressés de jaspe en attache nuque droite menton haut face avant tranchant l’épaisseur des regards épaules et buste enflammant le désert entre toi et les autres engloutis par tes cils tu es la foudre qui brûle le néant quand tes yeux se relèvent c’est de ton évidence que ma perte naîtra voilà les mots qui déclenchent l’avalanche

Rappelle toi, tu étais là toi aussi
tes yeux étaient là, ils ont vu
ras les cils ce qui s’infiltrait d’insupportable
tes yeux n’ont rien dit de l’effroi
ils sont restés silencieux

Je sais très bien pourquoi et je vais te le dire
la pluie du déni les a lavés
chacun des deux yeux visibles
et de tous les autres yeux
de ceux qu’on a à même la peau
ou sur le bout de la langue
chacun a chassé l’image passée sous silence
le reflet visible et invisible chaque effet de nos désertions
nos yeux à tous restés intouchables

Toi et moi tirons au sort nos regards
captifs des illusions
quelque chose chante dans le nerf optique
quelque chose qui berce
que fait germer la lumière
et ça nous pousse à l’intérieur nous sort par les yeux
et c’est une clarification soudaine
chaque situation nouvelle
couchée dans le regard jusqu’à l’éveil
jusqu’à sa révélation nécessitera un relevé de paupière

Es-tu conscient de ce que tes yeux emprisonnent ?

Nos yeux

J’écoute tes yeux pour tenter de comprendre Mais je ne t’entends rien, tes yeux se taisent Tes yeux voilés comme des miroirs sans tain Tes yeux barbouillés par je ne sais quelle ombre qui s’échoue comme la mer, au bord de tes paupières 

 Tes yeux ronds nuageux comme ceux d’un oiseau dans la gueule d’un chat 

 Ne pense pas que je veuille traverser les frontières 

 Même si mes yeux te mangent quand les tiens distants s’accrochent au plafond 

 Je sais que nos yeux regarderont un jour l’océan sans savoir que c’est l’eau qui bleuit l’horizon

Tu ignores encore tout de l’histoire que je vais te conter. 
Tu ignores encore tout du lieu et des actions passées. 
Je perçois une curiosité dans ton regard, un appétit pour la nouveauté. 
Mais je viens de l’affirmer : cette histoire est passée. 
Tes sourcils interrogent, dessinent à la plume une ligne de questions. 

Je ne le dis qu’à toi : dans ce massif de l’étoile, il y a une grotte.
Un ermite y a vécu presque deux années, puis a repris la route. 
Un autre a séjourné 30 ans, ce n’est pas rien 30 ans, ce n’est pas rien, jusqu’à sa mort. 

Mais ce n’est pas dans cette grotte que mes yeux se sont plissés pour mieux écouter. 

C’est dans une autre, une qui parle de vie, une grotte formant chapelle pour la parole d’une poétesse habituée aux falaises de craie. 
Pupilles dilatées en découvrant le lieu, bougies dans anfractuosités attirent nos yeux, forment couronne pour celle qui va nous dire, nous souhaiter d’être nous, nous éveiller aux regards du dedans, aux regards du dehors. 
Aux aguets, nos rétines transforment les signaux lumineux en ouverture de l’esprit et du corps. 

Il fait froid, et ce n’est pas un détail dans mon récit. Il fait froid. 
Visualise le lieu comme un endroit où nous nous sommes couverts, où nous nous serrons les coudes, où nous sommes très proches, où nous cherchons chaleur humaine afin que nos yeux brillent. 
Les paupières se ferment de temps en temps, goûtent les paroles nues. 
Les paupières s’ouvrent à nouveau sur celle qui lance trois dés, forme des poèmes pour une personne présente, et pour une autre, et pour une autre encore. 

Est-ce divination ? Est-ce présage ? 
Dans les cavités de nos globes oculaires, les mots se déplacent, diffusent un parfum récolté sur le chemin. 
Dans les profondeurs de nos cellules, les lettres se mélangent avec les fleurs, avec les graines et les cailloux. 
Nous gagnons ensemble une vue à 360 degrés.

Vois,
J’ai pris l’émeraude de son regard et l’ai glissée sous mes paupières,
J’ai élimé son tranchant, j’ai battu son cœur au rythme de mes cils,
Je l’ai cerclée de khôl comme on trace une frontière
Comme les cendres d’un feu te tiennent loin des loups
Vois,
Son visage est doux maintenant
Il ne connait plus de foudres

Regarde,
Glisse tes yeux entre mes doigts
Qu’ils coulent là leurs larmes comme poignées de sable
Qu’ils roulent leurs terreurs comme boules de brindilles
Virevoltent dans les plaines désertes
Regarde,
Comme ils entrainent avec eux
Les grains d’une mémoire meurtrie

N’aie plus peur
Les ombres sont hagardes maintenant
Elles plissent leurs cernes dans les draps fins d’une peau
Que tu as connue tendre
Je vais te dire
Tu peux plonger sans crainte dans son amour maintenant
Ramasser les éclats de ses pupilles
Comme autant de billes
De pardon

Deux mots

Inconnu qu’amènes tu ?

Tu es né inconnu. D’où viens-tu ?
Inconnu, un être inconnu, une chose inconnue…  
Que signifies tu ?

On te nomme. Tu deviens méconnu, peut-être.
Inconnu, t’enfanter est-ce t’arrimer au monde, ou 
Te dépeindre ?

Inconnu, création imaginaire 
Ou existes-tu ?
Accouché par des inconnus, le mystère prend corps, la peur du vide s’estompe, l’angoisse diminue…

Tu as un vocable, tu existes, rassures, parfois tu as évolué. 
Inconnu, recherche proscrite, la messe est dite.
L’ordre règne.

Certains te croient figé dans l’histoire. 
Sur d’anciennes tables tu étais cinq cent soixante, tu es un mot facétieux ; tu es devenu unique.
Qui t’a mis au monde ?

Mot, quel sens… 
Qu’exprimes-tu ? Que révèles-tu ? Quel rôle ? Où nous emmènes-tu ?
Tu es né. Pourquoi ? 

Ne dis rien.

Ceci n’est pas ta condamnation.

C’est le simple constat que tes yeux immobiles ont fracturé le jour de leurs iris bleu translucides, réveillant avec eux ces mille vies d’avant dans une danse diabolique qui traque les pas qui s’effacent en silence comme autant d’abandons que ton regard perçant sème en jouissant du pouvoir de l’absent.
Mes yeux fanés te crient l’absurde insomnie, l’impossible parole d’un chaos permanent qui déchire la nuit de secousses karmiques arrachant à mon ventre tes racines assassines qui repoussent aussi sec, arrosées de promesses volubiles dérobées à la hâte dans tes pupilles dilatées par tes rayons cosmiques.

Que reste-t-il quand ta vision argentique transperce le cœur sanguinolent de ta proie sibylline, ses globes oculaires qui gisent à terre vidés de leurs rêves d’amour ?

Et toujours ce regard …

Après que mes yeux épuisés

Il me faut revenir à un temps hors du temps
après que toutes les heures d’un jour
et celles d’une nuit
se soient accouplées pour former
un bloc de douleurs et de vagues
après que mes yeux épuisés
aient perdus leur pouvoir de voir
à force de chercher dans mes replis

si tu ne t’en souviens pas
je peux t’affirmer que c’est de là que tu viens
que c’est de là que nous venons tous.tes
êtres à poumons et à poils
de cette nuit immense à traverser
de ma vision imprégnée d’histoires
cherchant à rebours un chemin
la trace d’un passage
après que mes yeux épuisés
aient perdus leur pouvoir de voir
à force de se fendre pour trouver la lumière
si tu ne t’en souviens pas
je peux de nouveau te faire entendre la puissance
impossible à contenir
force nue des cascades
courant qui m’emporte
je me gorge de lui
chant – plaintes – cris
te dire comment
j’ai vu surgir
frêles, volontaires
toutes les grands-mères
parce que nous sommes nées pour le temps qui passe
le vent qui glace, la peau qui dore et le dos qui tire
parce que nos mains savent se refermer
et nos ventres s’ouvrir
te rappeler comment
toutes frontières évanouies
je t’exhorte à sortir
à décoller nos peaux
comment je te pousse au dehors
s’ouvre comme deux poings
ce que certains essaient de faire passer pour fleur
après que mes yeux épuisés
aient perdus leur pouvoir de voir
à force de se fermer pour endurer
te confier comment du refus de devenir ton tombeau
la vie s’étire jusqu’à déchirer et
comment ton crâne d’enfant
perce
un trou dans le jour

j’attrape ton visage
j’interroge tes yeux
gouffres ouverts sur l’infini
nous contenant tous les deux
tu clignes des paupières
tout se referme
(vertige)
ta présence redessine le passé
attente aveugle jusqu’à toi
rien n’était écrit
tu as toujours été là