Il y a

Il y a du sable collé sur mes joues
ou peut-être est-ce autre chose
mes jambes qui
plus vite que moi
mes jambes qui
vont et viennent
toujours plus vite
vont et viennent
toujours plus loin
mes jambes qui
plus vite que moi
comme folles
vont et viennent
repoussant loin
l’horizon
quand je deviens
quand je deviens
papillon ou
peut-être autre chose
quand je deviens
un truc léger
une luciole
une fumée
une mouette
une plume
un papier de soie
un voile blanc
quand je m’envole
quand je deviens une
ou bien un
quand je deviens un
ou bien une
que sais-je
presque rien
un cerf-volant écarlate dont
on a lâché la ficelle pour
qu’il s’échappe
froufroutant dans
le vent et sous
les jupons
de la mer mousseuse.

La danseuse

Elle, c’est la danseuse,
On dit, ici, qu’elle tourne pas rond,
Toute la journée,
Fait la même chose …

Elle danse
Sur les gesticulations vaines de l’humanité,
Elle danse
Trace sa ronde pour effacer celle du monde,
Elle danse
Sur l’immobilité des gens,
Les solitudes de ces milliers de grains de sable,
Elle danse
Se fond dans les glaces des pôles,
Extrapole ses mouvements dans les miroirs,
Voit dans leur ampleur un espoir.
Elle danse
Dans les lumières aveuglantes des nuits noires,
Les déferlantes, un exutoire,
Elle danse
Evite les faux-pas, les pas de deux, les danses en ligne,
A contre-temps,
Elle danse
Sur l’éternité passagère des nuages et des ciels étoilés,
Elle danse
Entre les chats, avec trois chats, un cha-cha-cha,
Elle danse
A en avoir le tournis, à en perdre la tête, l’équilibre,
Pieds et mains déliés,
Elle danse
Que pourrait-elle faire d’autre, à part danser ?
Déplacer l’air pour le changer ?
Comme la Terre dans son espace,
Inlassablement tourner,
Tracer sa ronde pour effacer celle du monde.

Et son corps à la craie parfois se demande
S’arrêter ? Et après ?
Que dira-t-on d’elle, ici ?
Qu’elle a perdu pied, sans doute…

Alors, il trace sa ronde pour effacer celle du monde.

Aujourd’hui
Ou peut-être Hier
Elle prépare ses affaires
Elle inventorie
minutieusement
Pour ne rien oublier
C’est impératif
Les médicaments
La trousse de toilettes
Deux pyjamas
L’étui à couture
Un jeu de cartes
Le vernis pour les pieds

Il viennent la chercher 
Aujourd’hui 
Ou peut-être demain
Elle ne sait pas où elle va
Ni quand elle reviendra
Peut-être est-elle revenue hier
Mais parce qu’elle ne sait plus
Elle emballe
Ses breloques
Ses reliques 
Et tout le toutim.

Elle voudrait emporter 
Rien 
Elle voudrait juste s’endormir
Et se réveiller
Jamais
Mais parce qu’elle ne sait plus 
si c’est déjà fait
Elle emballe
Tout le nécessaire
C’est son grand qui vient 
Non pas le grand
Il est mort
L’autre, le cadet
Sa fille elle ne sait pas, si loin
À quelle heure déjà ?

Dehors les arbres 
se balancent
Ils agitent leurs gros doigts
Allons donc, disent-ils, prépare-toi
Elle ne sait plus trop pour quoi
Elle ne sait plus grand chose
Tout ce qu’elle espère
C’est que son mari est mort
Et qu’elle était là.

La chanteuse

Le matin, elle se lève et elle se dit : « et maintenant je vais chanter ». Elle se le dit tous les matins parce qu’il le faut, elle ne peut pas faire autrement. Car c’est son métier. Si elle ne chantait pas, elle serait virée du chœur. Comme elle ne veut pas être virée du chœur, elle chante. Tous les matins. De toute façon, même si elle ne faisait pas partie d’un chœur, elle chanterait. Parce que c’est comme ça, c’est dans sa nature.
Alors tous les matins, dès qu’elle est levée, au saut du lit, elle s’entraîne. Elle s’échauffe en faisant des vocalises pour étirer ses cordes vocales. Elle vérifie si sa voix est bien placée. Si ce n’est pas le cas, elle la change d’endroit, jusqu’à trouver l’emplacement juste. Elle s’aide en tapant sur le la du piano pour avoir un repère.
Elle est très rigoureuse avec elle-même, comme un athlète : si sa voix tombe, elle la force à se relever et à recommencer. Inlassablement. Parfois, les voisins se plaignent. Ils tapent à sa porte jusqu’à ce qu’elle leur ouvre, ce qui prend du temps car sa voix couvre le martellement de leur poing sur la porte. Ils lui disent de changer de note, parce qu’ils ont les nerfs usés par la répétition du même son. Elle leur répond qu’elle cherche la note juste, et qu’elle est obligée de se répéter. Inlassablement.
Alors les voisins rentrent chez eux et attendent patiemment qu’elle trouve la note de juste.
Quand c’est le cas, une couleur rose se répand dans l’immeuble. Tous les habitants de l’immeuble soupirent de satisfaction car le rose est la couleur de la bonne humeur.
La chanteuse, nimbée de rose, est prête à se lancer dans un « ave Maria» resplendissant.
Des applaudissements pénètrent par la fenêtre entrouverte.
La journée a bien commencé.

Chaque matin chaque après-midi chaque soir
à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure
Il fait ça.

Il se lève du banc
pose le sac en plastique sur le banc bien au milieu
fait le tour du banc dans un sens
fait le tour du banc dans l’autre sens
s’assied à côté du sac en plastique
et le vide en posant toutes ses affaires sur le banc
toutes ses affaires une à une toujours dans le même ordre
à la même place sur le banc
il les regarde
il vérifie.

Puis il les remet dans le sac en plastique
une à une toujours dans le même ordre
il repose le sac en plastique par terre
il se lève du banc
fait le tour dans un sens puis dans l’autre
toujours le même sens en premier
se rassied sur le banc.

Chaque matin chaque après-midi chaque soir
exactement à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure


Ses affaires toujours les mêmes depuis toujours
il les place
toujours à la même place sur le banc
le journal daté du 16 juillet 1986 – le petit bouddha écaillé – la bouteille en plastique avec
l’eau bénite de Lourdes – le carnet avec les noms les adresses les téléphones – le
couteau suisse qui n’a plus de lame – la manche en tricot rouge – la petite poupée
dans cet ordre-là toujours
sur le banc
puis retour dans le sac plastique.


Il fait ça.

Il regarde bien chaque objet
sa place sur le banc
il vérifie
à la même heure exactement bien qu’il n’ait pas l’heure
trois fois par jour
en toute saison.


Il ne regarde pas autre chose
les gens qui en marchant s’écartent un peu du banc
les enfants qui montrent du doigt et qu’on tire par le bras
ceux qui ne dévient pas de leur route parce qu’ils le connaissent depuis longtemps
ils l’appellent le vieux fou mais il ne le sait pas


il ne les regarde pas.
Il sait seulement qu’il doit faire ça
ses affaires
vérifier
le tour du banc dans un sens
le tour du banc dans l’autre sens
toujours le même sens en premier
et se rasseoir.

Bloc 7

J’enfile des gants jetables, entre dans le bloc, l’opération a eu lieu, des morceaux sur le sol.
Je t’ai vu par la porte, je ne t’ai pas souri, tu étais sous anesthésie.


Je commence par les surfaces, nettoie les tuyaux des machines, du produit pour la Bétadine,
de l’eau chaude pour la graisse.
Je ne te connais pas, tu es un patient, ils t’ont amputé la jambe.


Je ne change pas de gant, prends le balais, trois bandeaux, je poursuis par le sol. Des bouts
d’os et fils de suture, des restes de toi sur mes pompes.


Et je porte avec moi l’odeur de ton sang.
Le sol est lavé.
Et je porte avec moi le poids de ta jambe.


Je transporte la jambe dans le bac à poubelle, j’ai gardé les gants, l’odeur de ton sang partout.
J’ouvre le grand container, le sac en plastique menace de percer et te jette à l’oubli. J’enlève
mes gants, change de charlotte et de blouse, l’odeur de ton sang partout.


Il faudrait me passer au Kärcher chaque fois que je te quitte, pour éviter que le soir, chaque
fois que je te quitte, te retrouve et te cherche, l’odeur de ton sang, traque et renifle, des
poignets jusqu’aux coudes, des coudes aux poignets, l’odeur de ton sang.


J’aurais beau me laver, mettre des gants une charlotte, respecter le protocole entier de
nettoyage, rien n’enlèvera.
Des insomnies de Bétadine et des réveils au goût de fer.

Un ciel clair

Un cumulus qui touche l’horizon

Pour bien gravir les nuages mieux vaut apprendre avec un cumulus un seul d’abord assez gros, assez dessiné,

S’entraîner dans un ciel clair et transmettre à l’enfant

Je tiens la main de l’enfant Il a la bouche grenadine et son parfum qui s’échappe dans le ciel clair

Nous levons le pied, ensemble il m’imite et le posons un peu plus loin, un peu plus haut

Ce n’est pas très différent de monter un escalier

C’est juste plus approximatif

Le pied tâtonne pour trouver la dureté sous la surface molle puis prend appui, l’autre se lève alors à son tour mouvement itératif

La main de l’enfant serre la mienne Je serre la sienne pour trouver la dureté sous la surface molle

Étape par étape, nous montons

Les sons s’amenuisent, le bruit du monde s’éteint

Juste mon souffle et le souffle de l’enfant qui font danser l’édifice

Juste nous deux, qui progressons, ensemble

Nous deux liés, loin du bruit du monde.

Il se tient debout. Il est seul dans sa cabine de pilotage. Il tend son bras droit. Il pointe de sa main droite. Il prononce des mots. Toutes les minutes. S’il ne le fait pas, il ne se concentre pas sur sa tâche. Il peut faire une erreur. Il faut qu’il répète le geste, pendant tout le parcours, toutes les minutes.

Il est seul dans sa cabine de pilotage. Personne ne le surveille. Personne ne l’accompagne. Si le train était vide, s’il parcourait un désert ferroviaire, il le ferait quand même. Il répèterait ce geste, le bras droit pointé, le doigt pointé, le regard fixe, concentré. 

Shisa Kanko.

Pointage et appel.

Il pourrait aussi être sur le quai. Il pourrait aussi lever le bras, pointer le doigt, dire le mot.

Il pourrait être seul. Ou entouré d’une foule, silencieuse, qui glisserait autour de lui, de quai en quai. Le jour ou la nuit. L’hiver ou l’été. 

Par temps de pluie ou de vent.

Il serait là. 

De toute façon, ce qui compte, ce n’est pas le temps qu’il fait, ni la foule qui l’entoure, ni la saison, ni aucune autre circonstance qui peit sembler primordiale.

Ce qui compte, c’est le geste accompli parfaitement. Puis la parole dite précisément. 

L’ordre et l’harmonie qui arrangent le chaos, des éléments, des tsunamis, des tremblements de terre, des maisons de papier qui sont soufflées, des jardins de pierre qui sont inondés, des lanternes qui sont renversées. 

Shisa Kanko.

Il porte des gants blancs. Des gants immaculés. Ils dessinent des gestes simples, purs, essentiels, assurés. 

Il a le visage de ceux qui savent. Il pourrait avoir n’importe quel âge. Venir de n’importe quelle région. Il a un visage immémorial. Il est celui qui fait pendant que les autres passent.

Autodafé intérieur

J’ai déchiré un livre en deux
Dans la largeur
C’était mon livre préféré
Car il parlait
De science-fiction, d’une planète-organisme, de son étrange
attraction sur l’homme et la conscience
J’ai déchiré un deuxième livre en deux
Dans la longueur
(Ce fut plus long)
C’était mon deuxième livre préféré
Celui qui narrait
L’histoire d’un homme-boîte, d’un homme
poussé vers l’invisible sous l’effroyable action de répulsion du
monde et de la société
J’ai déchiré un troisième livre dans le biais
(C’était difficile – je n’aime pas lire les livres en diagonale)
De quoi il voulait me parler, je ne me souviens plus
C’était mon troisième livre préféré, pourtant
Les mots étaient trop
épars sur les pages déchirées
comme les pensées de cette femme qui aimait tant la vie dans un
autre livre dont j’ai oublié le titre, et organisait des parties dans la
Londres d’entre-deux-guerres ; voyait revenir un amour de
jeunesse éconduit ; doutait de ce qu’elle était devenue ; se
confrontait à la futilité de sa vie
J’ai déchiré mécaniquement
Tous les livres
Qui passaient à portée de ma main
Des livres que je ne lisais plus des livres de poche des livres pour
enfants des magazines des bandes dessinées des livres d’art des
beaux livres des essais des livres scientifiques des livres des livres
des livres
En me disant que ce serait plus facile

De s’en délivrer que de vivre avec.
Je les ai déchirés
Dans tous les sens j’ai essayé
Sans dessus dessous des confettis de papier
Et ce geste
: déchirer une main
sur la tranche l’autre
sur le bord extérieur
Formation en ciseaux
Pour avoir la force
D’effectuer
Ce geste
Destructeur
Vide
Était la pièce remplie de poussières
De pages de miettes de mots la lumière
Passait à travers cette brume épaisse de matières
Et de savoirs suspendus qui tamisait la pièce
Ça sentait
Ça sentait
Le papier la poussière l’encre les années les fleurs séchées la
sueur
Comme des larmes sur le tapis de feuilles
De papier déchirées
Par le vent de mes mains le souffle de mes doutes

J’ai déchiré toute ma bibliothèque
Je pensais avec incertitude
Que ce serait plus facile de ne voir que la moitié du monde
De ne garder que le commencement de chaque page
Laissant le reste libre
À l’invention d’une autre histoire, quelque chose à venir
Je me trompais  à travers ce geste
De déchirement
Je me suis retrouvée
Emmurée dans des paroles contraintes
confuses, condamnées
comme des
fragments de voix
à consoler et composer
avec des mots à redire
et des idées à relire
et retourner
dans tous les non-sens possibles, comme un rituel pour refermer
une déchirure à repriser, un manuscrit à relier
d’une vie à recoller
Par morceaux réassemblés
Dans le désordre
Par un autre geste, à délier, à contresens, mouvement
Du corps délivré

Geste

Un geste
Un seul
Geste de
Ma main à
Mon front
J’essuie
Ma
Sueur
Des gouttes gouttes gouttes
Roulent roulent roulent
Dévalent dévalent dévalent
Mon front mon front mon front
Mon dos mon dos mon dos
Depuis la racine de mes cheveux humides
C’est l’été il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été indien il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’automne il fait chaud
La chaleur des feuilles bleues J’essuie mon front de ma main
C’est l’hiver il fait chaud
La chaleur d’un plat mijoté de mon pull
J’essuie mon front de ma main
C’est le printemps la chaleur remonte
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été de nouveau
Et ce geste toujours J’essuie mon front de ma main
Essayer encore et toujours d’essuyer encore et toujours
La sueur sur mon front
Dégoulinant d’une rosée d’eau salée pesant et dévalant la
pente de mon front, gouttes de pierre cristalline que je remonte
dans un effort croissant sans fin
Au sommet de mes tempes tempête hors du temps
Sur mon front, des traces blanches sur ma chemise
Auréoles de cette eau salée

Qui s’évapore de mon corps, que je sens
Sale, actif immobile endormi, que je sens à l’ombre du soleil la nuit
l’été, ce que je sens ! la pluie la sueur
Je sens je sens je sens
Qu’on me regarde et pourtant
Ce geste si
Naturel, personne ne le voit
Personne ne me voit
Effectuer ce geste
Répétitif
Vague
Après vague
De chaleur,
Thermorégulation
Excessive intempestive
Qui échoue
Sur les rives de ma peau
La falaise de ma conscience
S’effondrant
Un peu plus
dans
l’abîme
du
mal-être
à
mesure
que
la
sueur
inonde
mon
front
Que
le
dos
de
ma
main
essuie
éponge
essore
et dans ce geste, l’éternité
À supporter
La chair qui peine
À vivre
engloutie
par
la
marée
issue
d’un
dérèglement
climatique
De mon corps
Les gens
Ils me regardent
Pas les gens
Je sue je transpire je sens ma sueur
Sur le dos
De ma main
Dans mon dos le creux du genou le creux
Des aisselles
Et les gens ignorent cela
Je ne supporte plus
La moiteur de mon corps
Et les gens ignorent cela
L’air est chaud
L’air est tiède
L’air est froid
L’air est glacé
De ma sueur refroidie ma sueur froide ma sueur sur le dos de ma
main que j’essuie
Car elle est pleine de ma sueur
Et les gens ignorent cela
Je jette les gouttes hors de moi
Je jette ces gouttes qui dégoûtent
Loin de ma chair
Loin
De moi
Dégoutée de mon corps dégouttant
Et les gens ignorent cela
Gouttes à gouttes
Le geste
Pour survivre
Essuyer
De ma main ma sueur, de ma main qui essuie en continu
De mon corps, cette eau salée et usée
Qui s’évacuant évacue
mon âme
ma raison
mon être
Je sens mon corps perdre
Cette eau et ma main
L’essuyer l’évacuer
Ma main essuyant sa paume
Sur ma chemise
Comme un suaire
Qui recueillant ma sueur
Tenterait de préserver
Quelques reliques de ce que j’étais