On dit que je suis le socle de moi-même. C’est ce qu’on me demande. On me demande d’être le moteur de moi. Je dis que je est ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et elle n’est pas revenue. Je est une autre. On dit que je dois descendre les épaules quand je parle aux grandes personnes. Parfois on dit que je suis une grande personne. Je dis presque. Grande par endroits minuscule ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et ils ne l’ont pas rendue. Elles disent que je laisse trop souvent les autres me nourrir. Que je mange trop, que j’ai un problème avec la bouffe, que je me consomme comme un paquet de clope à quatre euros. Mais je n’est pas rentrée hier soir, et j’aimerais faire un portrait robot, mais je ne sais pas à quoi je ressemble. Alors je demande. On dit que je suis parfois l’ombre de moi-même. Que je me noie dans les discours, que je saute des avions en plein vol pour me sentir en vie. On dit que je suis vivante. Je demande comment on le sait puisque je n’est pas là. On dit on le sait c’est tout, on a confiance en je. Je rêve. Morceaux de je en bouts de magma, je est magma en morceaux. On dit que je suis ce que les autres voudraient dire. Que je poursuis les rêves et les cauchemars sans faire de distinction. Que c’est pour ça que je ne trouve pas je, qu’elle se terre dans les songes comme un lièvre pétrifié par la forêt. Je n’a pas peur. Je vole au-dessus des arbres. Les grandes personnes disent qu’elles savent ce que je suis, qu’elles ont tout vu, elles voient tout, elles me matent mais ne viennent pas me chercher, elle disent que je dois venir me chercher, qu’il faut que je me trouve pour être le socle, le moteur de moi. Je s’éparpille dans l’air et se dilue dans l’eau. Je suis une aspirine effervescente. Peut-être que je est moi. La chercheuse et la cherchée. Ce qui s’effondre, ce qui se dit, ce qui ne se sait pas encore, ce qui tient debout. Je est quelque part dans la notice du puzzle. Je est l’image sur la boîte.
Tag / Qui sommes-nous ?
Qui suis-je ?
Qui suis-je ?
Je n’ai pas l’âme bien née
Je n’étais pas désirée
N’ai pas désiré venir
Je ne suis pas née aimée
Avec un bel avenir
Sur mon berceau
Pas de don soufflé
Je suis à moitié
Je ne suis pas droite
Je ne suis pas penchée
Je suis maladroite
Je suis bancale
Je suis devant derrière
Je suis sur un côté
Je suis là
Où on ne m’attend pas
Je suis transparente
Pas indifférente
Je suis différente
Je suis volontaire
Ne sais pas me taire
Je suis volontiers
De l’autre côté
Je ne suis pas intellectuelle
Mais plutôt conflictuelle
Je ne suis pas diplômée
Je ne suis pas diplomate
Mais plutôt échec et mat
Je n’ai pas les idées claires
Ni le son ni la lumière
J’ai connu la pâleur
Et la peur qui domine
J’ai appris la douceur
Je suis devenue câline
Je ne suis pas jolie ni belle
Sex symbol ou top model
J’ai trouvé la force d’aimer
À mes petits donne des baisers
Je suis celle qui vous guérit
Je vous rassure et vous sourit
Je ne suis pas la fée méchante
Je suis une main bienveillante
J’ai appris la gentillesse
La tendresse d’une caresse
Je suis une nymphe adulée
Le soir venu je fais rêver
Je suis la déesse du vent
Femme avant tout, je suis serpent
Je suis la muse du sorcier
Sensible et gaie je fais vibrer
Je rythme les peines et les joies
La vie, l’amour, la mort, la foi
Rien ne se décide sans moi
Je donne le tempo des émois
Je sais vous sortir du néant
Je sais vous guérir des tourments
Je rends visible le soleil
Je m’écrie pour qu’en vous s’éveille
L’envie de vivre, étonnamment
Ils disent
Ils disent
Ils disent que je suis cinglée
C’est le mot qu’ils emploient
Ils ne connaissent rien de moi
Ils n’entendent que mon silence
Je sais ce qu’ils pensent de moi
Leurs mots envahissent mon âme
À leurs yeux je suis coupable
Je ne suis pas perméable
Je sais bien qu’ils ne me croient pas
Je suis si seule
Si seulement ils savaient
Ils disent que je suis plusieurs
Des petits bouts de moi partout
Je ne suis pas en morceaux
Je suis enfermée dans mes mots
Je ne pense qu’à demi-mot
Je suis rongée de l’intérieur
Je suis agitée par des maux
Je ne suis pas malléable
Je sais bien qu’ils se rient de moi
Je suis si seule
Si seulement je pouvais
Ils disent que je suis malade
C’est ainsi qu’ils me perçoivent
Je ne connais pas la sentence
Car déjà je ne suis plus là
Je suis emportée par la danse
Je suis debout sur l’arc en ciel
Je frôle un rayon de soleil
Mon cœur s’éclaire en points brillants
Du bout de mes doigts scintillants
Je ne suis plus seule
Si seulement ils m’oubliaient
La porte s’ouvre délivrez- moi
Ils disent que je suis cinglée.
Nous sommes les sans voix
Les sans voix, c’est comme ça qu’il me vient de vous nommer
D’autres avec moi
Nous sommes les sans voix
Notre langue on nous l’a coupée
Un morceau de chair qui pèse son poids de langue dans la bouche
Notre langue a goûté le lait chaud et le vin léger
Elle a goûté le soleil dans les fruits murs et la mer dans la chair des poissons
Elle a goûté aux chants aux rires et aux baisers derrière les meules et les oliviers
Je suis faite de langues de livres et de lettres
Je sais des langues anciennes, des langues mortes
Notre langue nous avons appris à la replier dans le creux de notre bouche
A la garder bien au chaud de notre silence
Le silence est notre lointain
Notre horizon et notre passé
Nous sommes ce silence
Vous êtes
Silence
Vous êtes la langue dans le lointain
Cette langue ignorée, je voudrais la porter
Hors de moi porter les mots pour dire
Vous dire
Vous êtes les sans voix
Je voudrais, je voudrais le faire entendre
Leur faire entendre
Vous faire entendre
Nous sommes les sans voix
Parfois nous sommes ce Nous
Le plus souvent nous sommes seuls
Nos corps, ils s’en sont servis
Ils ont gardé la force et donné l’usure
Ils ont gardé l’argent et donné des médailles
Nous avons été honorés de serrer leur main fine
Et pour la fête du travail recevoir en cadeau les objets
que nous avions fabriqués de nos mains sombres
Nous avons été fier de la qualité de l’ouvrage
Vous êtes les sacrifiés
Nos corps ont su avant nous
Nous sommes ceux qui ont cru
Qui malgré tout ont cru
Nos corps ont lâché et nous avons cessé de croire
Après cela, ils nous ont laissé
Vous êtes les sacrifiés
Ils vous tuent, ceux sont eux !
Eux qui vous tuent
Eux, ils ne sont personne
Ils sont l’ordre du monde
Ils sont le désastre
Nous sommes dans notre silence
Face au monde, nous sommes dignes
Je me débat
Au milieu du monde,
Au milieu du désastre, je vous porte
Je voudrai vous porter.
Encore.
Encore vous porter
Le plus souvent, je suis seule
Notre langue est rouillée
ma petite
Tu peux bien crier
Nous sommes les sans voix
Je suis ta petite
Je voudrais te porter
Encore
Je suis ta petite
Celle qui cherche ta langue
Je suis celle qui invente une langue
Je suis celle qui sait que des langues s’inventent
Je suis celle qui écrit
Vous êtes le silence écrit
Nous sommes la voix qui ne se dit pas
Tu es de celle-là
Légère
Je suis une femme légère. J’aime les bulles de savon qui remontent vers le ciel pour éclater, inconsistantes.
Je suis légère et je crois que parfois cela dérange.
À ma naissance on a béni l’émerveillement
Le regard nouveau porté sur le monde.
La bénédiction consistait
A me donner le choix
De mes désirs profonds
À me laisser porter
Au gré des courants d’air
À soulever les images
Qui heurtent l’imaginaire
Je suis légère et c’est ainsi
Le rire jaillit souvent pour révéler
L’élan de vie
Plus tard quand j’ai grandi
A la verticale
J’ai compris que ma légèreté pouvait peser
À ceux qui préfèrent accrocher
Les ballons d’hélium à leurs branches
Qu’il faudrait tailler dans le vif
À chaque saison nouvelle
Les attaches superflues
Jouer aux rites mortuaires.
Pour voyager léger
Je porte les racines dans mon ventre
Aujourd’hui je sais reconnaître ce que la légèreté provoque d’insoutenable. Je laisse filer les rayons de lumière.
Le vent souffle sur la colline
Et moi je m’amourache
Des étés indiens
Du soleil qui se propage
J’ai conscience que l’autodérision est la seule manière de survivre à la pesanteur.
Alors je ris encore
Et dans les fines particules
S’envolent les oiseaux
Elémentaires
Loin de nos perpétuelles déconvenues
Trop terre à terre
Colères ordinaires
Ils disent je suis jolie
Moi je suis en colère
Ils pensent avoir le droit
De dire qui je suis
Que ça puisse me plaire
J’aimerais les forcer
À regarder
Le fond de mon âme
Si vraiment c’est joli
La colère
Pourtant je veux parfois
Baisser la garde
Et la culotte
Pour le plaisir
Rallier la chair
Un autre tour de manège
Le sexe souillé par leur désir
Et mon désir d’être désirée par eux
L’effraction sanctuaire d’un pieux dans mes entrailles
Oui mais ce silence
Me vrille
Combien de fois faut-il répéter
Abyssal
Pour le faire exister
J’aime danser la nuit sur le parvis des églises
Mais je ne peux plus le faire
Seule
La rue ne m’appartient pas
Leurs mots parlent pour moi
Ils disent je suis bonne
À force
Presque aimable
Moi je me tais
Je désire le silence
Ma parole intérieure
Me divertir
De l’anéantissement moral
D’une civilisation collectionneuse d’enveloppes
Parce qu’elle ne sait plus lire
Je suis nue sous ma chair
Vous ne me regardez pas
Je ne suis pas cette femme je suis toutes les femmes je suis moi
Je ne suis pas ma mère je ne suis pas ma grand-mère
Je suis toutes les grand-mères
De moi
Dedans moi
Je suis regardable regardée
Qui est regardée qui regarde qui me regarde
Qui me lit qui écrit
Qui pour faire le monde
Qui exige que je sois ceci ou cela qui s’assoit à son bureau qui se met nue qui s’expose qui
pose qui me dessine qui parle
Qui parle, putain
La femme qui écrit
Est
N’est pas
Est traversée
Se souvient
Ne croit pas écrire
Expérimente
Fait des petits pas
Sourit
La femme qui écrit ressent et doute et ressent et doute
Eclate
Resplendit
Se met nue
D’un coup comme ça
Sans explication
Cherche ses grand-mères
Leurs folies
Sa folie à elle
Et leur cœur qui bat
La femme qui écrit
Ecrit
Ça suffit, non ?
C’est comme ça
La femme qui écrit fait des rituels
Pratique la magie
Par peur
Que la vie ne suffise pas
Pour creuser dedans
Dessous
La femme qui écrit
Se perd un peu
S’impatiente beaucoup
La patience c’est le tout
La femme qui écrit
La femme qui écrit
La femme qui écrit
Je suis des chants
des mélodies grattées
Des sons.
Les voix
de leurs voix.
J’habite milles corps
Deux terres pleines de sang
Et des blessures félines
incrustées
Dans les étangs de ma mémoire.
Je suis l’exil éternel.
L’itinérante.
Je porte la paix en parure
La transe d’hier
dans le volcan
Des jambes
de ma grand-mère.
Le cri de la révolte
sur ma langue habitee.
Je brusque et je caresse.
Je donne et je prends
Je me souviens et j’oublie.
Je me parfume
des mots et des regards
de ceux qui me précèdent.
Je saute à la ligne,
au bout de ma fureur de vie.
J’ai froid dans les os de mes pieds
Chaud dans le coeur.
J’aime me couvrir des étoiles des livres.
En faire un duvet de soie
Pour les nuits chiennes.
J’aime disparaître et j’aime qu’on me voit.
Je suis l’exil éternel.
L’itinérante.
Je suis le goût des tempêtes
Tantôt l’aurore
Tantôt…
Je suis les prières de l’aube.
Je suis les yeux humides
Les roches salées et le sable qui gratte.
Je suis l’âme qui prend le large.
Je suis la poudre.
La dépouillée.
Je suis
La renaissance
Au feu sacré
De celles et ceux qui m’ont précédé.
Je suis l’humide et le doux.
L’eau et
Le bois qui monte au printemps.
Je suis l’effroi.
Je suis milles soleils et milles diables.
Je suis
La somme des déséquilibres
Le vent qui redresse.
La bêcheuse
L’affabulante
L’aimant-e sacrée.
L’éclopée au creux des vagues.
Je suis pied-ressort
Je suis une plume en sarcophage.
Je suis le transport amoureux.
Je suis la boue sur ton visage.
Tête de mort
Tu travailles
Il travaille
Vous travaillez
Ils travaillent
Pour qui ?
Pour quoi ?
Comment on travaille ?
On travaille comme on peut
Quelles sont les conditions de travail ?
Elles sont mauvaises
Quelles sont les relations de travail ?
Elles sont mauvaises
Quel est le rapport hiérarchique ?
Il est mauvais
Le rapport hiérarchique te coupe la chique
Pour toucher ton chèque il faut te faire couper la chique
Le rapport de force n’est pas favorable
Le rapport de force est mauvais
Tu veux pas te faire couper la chique ?
Tu veux pas admettre que le travail c’est la liberté émancipatrice ?
Tu veux pas qu’on essore tes compétences ?
Tu n’as pas d’appétence pour le silence ?
Tu veux pas exécuter ?
La porte est grande ouverte
Tes hiérarchiques l’ouvrent et il y en a 150 qui s’engouffrent aussitôt
Le chantage au chômage
Ici, le chômage c’est suspect
D’ailleurs on ne dit plus chômeurs on doit dire demandeurs d’emploi
Dès que j’ai pu j’ai mis mon pied dans la porte
Ils avaient essoré mes compétences
Plus exactement ils disaient tu es trop critique
Tu ne veux pas exécuter
Tu ne peux pas exécuter
Tu es trop critique
On dirait que tu t’ennuies
Aux pause-déjeuner on peut pas te parler
Tu manges tu fais la gueule et tu files
Alors j’ai dit
Ah mais ça c’est parce que je trouve vos conversations sans intérêt
Quand je suis en pause je suis en pause je parle pas du professionnel
Vous, vous n’êtes que des professionnels
Et de bons petits citoyens
Vos opinions sur les sondages
Vos taux d’emprunt avantageux pour la voiture pour la maison
Que vous passiez au solaire
Que votre banquier soit sympa
Ça m’indiffère
Vous dépassez jamais de la case allouée
Les cases faut qu’elles explosent
Je suis le kamikaze anti-cases
Ce serait plutôt ça mon job
C’est un job solitaire
Ça n’exige pas de compétences spécifiques
Je ne veux plus qu’un n+1 plus con que moi me dise ce que je dois faire et comment je dois le faire
Je ne veux plus en référer au référent
Je ne veux plus participer au salariat
Et le salariat ce n’est plus le travail quelqu’il soit
C’est l’environnement de travail
C’est l’étau
C’est la tête sur le billot
C’est la collaboration
C’est la victoire écrasante de la sociologie des organisations
C’est la victoire du management participatif
C’est la gerbe
Je ne veux plus avoir la gerbe
Je veux être sain
Je veux être libéré
Je ne veux plus partir le matin quand il fait encore nuit
Je ne veux plus revenir le soir quand il fait déjà nuit
Et ne rien voir du jour
Ne rien voir grandir
Et le regretter bien plus tard
Quand c’est trop tard
Le travail c’est devenu un truc de mort-vivants
Sur leurs tombes ce sera pas inscrit
“AURA ÉTÉ UN HONNÊTE SALARIÉ”
Ils prenaient pas de place
Ils se sont contentés de leurs cases
Plus ou moins importantes
Avec leurs petites contributions
Salariés jamais considérés en entier
Les petits patrons c’est pire
Salariés d’eux-mêmes de leur plein-gré
On ne manque pas de héros
Et quand je vois ça
Je n’ai plus rien à en dire
Il suffit d’ouvrir les yeux
Une bonne fois
Et alors la grande liberté émancipatrice
Cette impératrice
Tu la vois bien en face
Toute sa tête de mort
BIEN EN FACE
Nous
Nous, personne ne sait d’où nous venons, ni où nous allons.
Nous marchons le dos creux comme arbre mort.
Eux disent que nous sommes déjà morts. Peut-être n’ont-ils pas tort. Peut-être ne sommes-nous qu’un peu en avance sur l’horaire. Peut-être avançons-nous vers une certitude dont nous sommes déjà marqués. Mais l’horizon semble toujours reculer plus loin.
Ils disent que nous sommes des fantômes, que nous flottons entre deux os, que nos squelettes ont été reconstitués il y a longtemps, que nous sommes de bric et de broc, bringuebalant, branlant de tous nos membres absents, oscillant de nos crânes vides.
Nous avons les mains vides et les bras inertes. Nous avons des têtes que nous portons sans peine. Nous
avons des corps engagés dans l’action, des corps rompus à toutes les occupations, des corps qui se souviennent et qui devinent à l’aveugle, la conquête de l’avenir.
Ils disent que nous n’existons pas. Pas vraiment. Que nous hantons les lieux parcourus jadis. Ils prétendent que nous sifflons comme on expire, que nous soufflons une haleine métallique qui ferait cliqueter nos dents.
Nous ne sommes pas des croix parmi d’autres.
Nous ne comptons pas pour rien.
Nous savons très bien qui nous sommes, où nous demeurons, ce pour quoi nous sommes encore là.
Ils pensent que nous revenons de loin.
Alors que nous avons toujours été là.
Nous sommes tremblement et percussion. Nous ne sommes pas les invisibles, les intouchés, les indésirables que l’on veut faire croire.
Ni spectres ni monstres, nous sommes seulement histoires et souvenirs. Nous sommes transcendance.
Nous réfutons notre inutilité.
Nous révisons nos leçons et protégeons nos arrières.
Nous percutons de plein fouet notre devenir.
Nous affolons le vent.