Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?
Tag / Un jardin qui fait pitié
Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre
Le jardin n’a plus
De cœur maintenant
Les herbes baillent
En attendant
L’hiver
Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou
Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles
Le champ du bois
Le parc de la grande maison
Le grand parc de la maison
Le parc aux allées de graviers roses
qui rentraient dans les plaies de nos genoux
Le parc aux massifs de pétunias
ses pétunias
mangés par les chevreuils
Le parc et la maison
trahis
C’est la rancœur qu’exhale chaque feuille
la lassitude des courtisanes
Quand les murs du harem en ont assez de ne plus être choisis
Il y a du dépit dans les barrières qu’elle faisait peindre en blanc
pures
dans les haies de thuyas taillées
nettes
les noisetiers près du portail
fermé après le rituel du soir
Le parc a fleuri
Le bois a poussé démultiplié
Ce sont nos promesses qui ont fané
mais ne peuvent les voir que ceux qui les ont faites
Il y a les promesses qu’on donne
celles qu’on reçoit
celles qu’on tient
celles qu’on oublie
celles qu’on délaisse
celles auxquelles on s’accroche
celles qu’on entretient
on entretient nos âmes, on entretient nos corps
on n’entretient plus les lieux
tout au plus des souvenirs, une piscine
les promesses des souvenirs sont des promesses mortes
et la grande maison le sait
elle était le réceptacle de toutes nos promesses,
des promesses d’autres avant moi
des promesses qui étaient mes murs
on m’a dénudé, on l’a desséchée
L’herbe du parc a planté ses racines dans d’autres cœurs
Les massifs regrettent de m’avoir laissé
complaisamment abattre mon filet sur les tiges
de leurs filles au passage des papillons
et promettent entre leurs dents
qu’on ne les y prendra plus
La balançoire dans mes rêves
grincera toujours d’un bruit rouillé
La maison du haut de son perron de reproches
reste silencieuse et se laisse habiter
désormais
immobile
sans élan, sans don, sans foi
Ses fondations écrasent les promesses
Elles s’envolent par-delà les cheminées
sans même s’accrocher aux arêtes du toit
Avec Forough Farrokhzad
Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes
Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne
A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur
Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour
Je n’aurais pas dû t’écrire.
Je n’aurais pas dû revenir, des années après, écrire sur toi.
Je t’ai changée.
Avant, tu étais le sentiment de l’été.
Tu étais orangée, jaune,
soleil sans cesse devant derrière et contre tous.
Tu étais les glaces les jeux dans le sable la paella,
le sable doré les immeubles vagues,
tu étais les incroyables douches en béton sculpté.
Avant, tu étais les allées de pins chauffées, les vacances sans fin, tu étais l’enfance.
Tu étais un mirage, un conte, avant que je t’écrive.
Si je n’avais partagé avec mes frères les souvenirs confus de ton existence,
j’aurais sûrement cru t’avoir inventée.
Tu étais une image flottant à côté de la petite rivière au centre du pré, des carreaux cassés du carrelage de grand-père et des pieds nus au petit déjeuner.
Tu étais mes 4, tu étais mes 6, mes 8 ans.
Et puis j’ai voulu te retrouver, te recréer, t’inventer.
Je me suis dit pourquoi te laisser à l’état d’infans alors que je pourrais faire de toi une créature à moi, un livre !
Tes immeubles pyramides coulant dans des couchers de soleil artificiels.
Tes bancs de béton aux motifs aztèques sculptés à explorer.
Tes pins méditerranéens exhalant la chaleur paresseuse d’un jour sans fin.
J’ai voulu t’écrire.
Inventer un personnage pour t’arpenter, lui donner des baskets usées et un regard moqueur sur tes airs de station-balnéaire du peuple.
Oubliant l’enfant qui t’arpentait sans honte, avec au cœur la joie pure et la certitude que la vie serait ainsi.
Je t’ai figée sous les traits d’une ville nouvelle inventée pour des vacanciers sans imagination.
Je n’aurais pas dû t’écrire.
Je n’aurais pas dû revenir tâter ton béton pour vérifier que ce que j’écrivais correspondait à mes souvenirs correspondait à la réalité.
Mais je ne t’ai pas complètement gâchée, tu existes encore un peu, à côté de la rivière au milieu du pré, il y a une vaste plage dorée.