Plus personne ne pense
Au jardin
Plus personne ne se souvient
Du cerisier
Plus personne ne laboure
La terre
Puisqu’il n’y a plus
De jardin
Ni de terre

Le jardin n’a plus
De cœur maintenant

Les herbes baillent
En attendant
L’hiver

Le grillage de rouille
Ne ferme plus
Les nuits ont rongé le verrou

Je suis seule
Sur cette terre à l’abandon
Dans ce jardin qui n’est plus
Et je regarde les étoiles

Le champ du bois

Le parc de la grande maison
Le grand parc de la maison
Le parc aux allées de graviers roses
qui rentraient dans les plaies de nos genoux
Le parc aux massifs de pétunias
ses pétunias
mangés par les chevreuils
Le parc et la maison
trahis


C’est la rancœur qu’exhale chaque feuille
la lassitude des courtisanes
Quand les murs du harem en ont assez de ne plus être choisis
Il y a du dépit dans les barrières qu’elle faisait peindre en blanc
pures
dans les haies de thuyas taillées
nettes
les noisetiers près du portail
fermé après le rituel du soir


Le parc a fleuri
Le bois a poussé démultiplié
Ce sont nos promesses qui ont fané
mais ne peuvent les voir que ceux qui les ont faites
Il y a les promesses qu’on donne
celles qu’on reçoit
celles qu’on tient
celles qu’on oublie
celles qu’on délaisse
celles auxquelles on s’accroche
celles qu’on entretient


on entretient nos âmes, on entretient nos corps
on n’entretient plus les lieux
tout au plus des souvenirs, une piscine


les promesses des souvenirs sont des promesses mortes
et la grande maison le sait
elle était le réceptacle de toutes nos promesses,
des promesses d’autres avant moi
des promesses qui étaient mes murs
on m’a dénudé, on l’a desséchée


L’herbe du parc a planté ses racines dans d’autres cœurs
Les massifs regrettent de m’avoir laissé
complaisamment abattre mon filet sur les tiges
de leurs filles au passage des papillons
et promettent entre leurs dents
qu’on ne les y prendra plus
La balançoire dans mes rêves
grincera toujours d’un bruit rouillé

La maison du haut de son perron de reproches
reste silencieuse et se laisse habiter
désormais
immobile
sans élan, sans don, sans foi
Ses fondations écrasent les promesses
Elles s’envolent par-delà les cheminées
sans même s’accrocher aux arêtes du toit

Avec Forough Farrokhzad

Au pied de la falaise
Il y a le vent dans sa tanière
Comme un ours dans le calendrier
Il y a le temps dans ses crinières
Comme un rat entre mes côtes


Sur la plage, l’écume aigre
D’une mer qui n’a plus de saisons
Et la lumière qui souffle en rafales
Qui ébouriffe les peaux
Qui incendie la mienne


A flanc de falaise
Le chant de l’oiseau est friable
Et rauque
Comme ces chants d’une langue inconnue
Que je comprends
Dans leurs tambours
Il garde le ciel comme je garde un cap
Mauve
Comme une bruyère insoumise
Comme un deuil tout en pudeur


Au bord de la falaise
Là où le vent prend démences
Où il rit comme une hyène
Avant son saut de l’ange
Au bord de la falaise
Me prend dans le ventre
Le vertige du vautour

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir, des années après, écrire sur toi.

Je t’ai changée.

Avant, tu étais le sentiment de l’été.

Tu étais orangée, jaune,

soleil sans cesse devant derrière et contre tous.

Tu étais les glaces les jeux dans le sable la paella,

le sable doré les immeubles vagues,

tu étais les incroyables douches en béton sculpté.

Avant, tu étais les allées de pins chauffées, les vacances sans fin, tu étais l’enfance.

Tu étais un mirage, un conte, avant que je t’écrive.

Si je n’avais partagé avec mes frères les souvenirs confus de ton existence,

j’aurais sûrement cru t’avoir inventée.

Tu étais une image flottant à côté de la petite rivière au centre du pré, des carreaux cassés du carrelage de grand-père et des pieds nus au petit déjeuner.

Tu étais mes 4, tu étais mes 6, mes 8 ans.

Et puis j’ai voulu te retrouver, te recréer, t’inventer.

Je me suis dit pourquoi te laisser à l’état d’infans alors que je pourrais faire de toi une créature à moi, un livre !

Tes immeubles pyramides coulant dans des couchers de soleil artificiels.

Tes bancs de béton aux motifs aztèques sculptés à explorer.

Tes pins méditerranéens exhalant la chaleur paresseuse d’un jour sans fin.

J’ai voulu t’écrire.

Inventer un personnage pour t’arpenter, lui donner des baskets usées et un regard moqueur sur tes airs de station-balnéaire du peuple.

Oubliant l’enfant qui t’arpentait sans honte, avec au cœur la joie pure et la certitude que la vie serait ainsi.

Je t’ai figée sous les traits d’une ville nouvelle inventée pour des vacanciers sans imagination.

Je n’aurais pas dû t’écrire.

Je n’aurais pas dû revenir tâter ton béton pour vérifier que ce que j’écrivais correspondait à mes souvenirs correspondait à la réalité.

Mais je ne t’ai pas complètement gâchée, tu existes encore un peu, à côté de la rivière au milieu du pré, il y a une vaste plage dorée.

Lac du Petit Maclus.

Lac, eau stagnante, démonstration de la quiétude, j’ai envie de me rouler dans tes bras, que mes jambes s’entortillent au gré de tes remous impassibles, implacables, obscurs

Lac, nénuphars sur ta surface, racines dans tes reflets, tu es le jardin germé dans l’eau vieille des glaciers fondus

j’ai envie de refondre ma peau à ton eau, de ressouder ma chair à tes rochers, de tricoter mes cheveux à ta vase indocile

Lac, ombres des sapins vert sur le noir de ta moire liquide, j’ai envie de croiser mes jambes à tes saphirs triomphants, de visser ma langue à ton impossible étang

de frotter mes pieds à ton fond inatteignable, pourtant si doux, de cambrer mes dents sur ton apparence épaisse, noire, d’ébène et de confettis

Lac, truites, ombres, vairons, grenouilles, entités millénaires prises dans tes filets de liberté, j’aime me jeter à corps perdu dans ton corps mouillé, et retenir longtemps ma respiration

Lac, châtaignes, brumes et longue pluie, je passe mon temps à situer ma vague sur l’envers de ton vibrato

je lèche tes bords, je sens ton odeur, je ne sais plus me séparer de toi

je sens le vide de la nudité emballer les blessures, vivifier les corps et fabriquer des baisers très solides

à la mémoire verte.

Tu m’as prise
par surprise
jamais je n’y aurais cru
à cet amour-là

Entre Rosa et moi
tu étais restée seule
quelques années
seule
et
vide
traversée de vents froids
en haut sur la colline

Puis
toi et moi
nous nous sommes habitées

Toi m’enrobant de tes pierres anciennes
m’abritant de ton dos
m’ouvrant par l’œil de tes fenêtres
à l’air à la mer au jardin
et à l’horizon bleu

Je te répare tu me restaures
tu m’envoûtes je t’écris
je te couche tu me touches
en mots je te porte à ma bouche
tu m’aimes je te poème
je te lave tu me berces
ton sang irrigue mes veines
ton sol poli de dalles rouges
les paupières de tes volets jaunes
la lumière arpentant tes pièces
tes murs larges comme l’espace
de mon épaule à mon poignet
et l’ample ciel t’embrasse

Ta faille secrète aurait la couleur de la peur
peur d’un promoteur
l’irruption sur
ton promontoire
d’un
bulldozer crevant
tes entrailles
peur de crever salement
pour le faux saphir d’une piscine
une villa blanche façade liftée dents refaites

Toi tu restes digne
ignorant les menaces
dédaignant les modes et les frénésies
somptueuse et modeste
vénérable
véritable
héroïne du quotidien
sentinelle
fidèle à l’instant
tu demeures

Et silencieuse tu respires
recueillant les images de nos vies invisibles
l’ordinaire les passions les chagrins les rires l’ennui
tu les protèges
entre
tes mains
icônes d’or sauvées de la nuit noire

En haut sur la colline
tu as cent ans
et tu me survivras

Seule sur ton île dans le monde noyé
phare du futur
nos souvenirs pour espérance

Jamais je n’y aurais cru
à cet amour-là
à mon corps habité
à mon cœur transpercé
chaque soir
chaque matin
sur la colline
l’éternité

Pourquoi pas

J’ai du chagrin aujourd’hui
Car on distingue à peine,
Sous les tas d’épines,
Les fourrés,
Les hautes herbes,
Celui qui prenait soin d’eux.


Il est comme en sommeil.
Les restes de son existence ?
Il ne sait plus, en a perdu la trace,
Tout juste se souvient-il de ceux qui le foulaient
Les pas sages
Les pas pressés,
Les pas distraits,
Les pas sans âge,
Les pas désespérés,
Les pas endoloris,
Les pas de deux,
Les pas perdus,
Les pourquoi pas,
Les Y a pas de quoi,
Les pas à pas,
Les Il faut pas,
Et les cent pas,
Tous avaient une bonne raison de lui marcher dessus,
Il s’en réjouissait et donnait à chacun ce qu’il venait chercher,
Sans rien attendre en retour, juste pour faire plaisir,
Il déroulait son sol souple
Pour les pas pressés,
Ses haies encombrées d’histoires d’insectes et de fleurs
Pour les pas distraits,
L’enveloppe de ses bordures arborescentes
Pour les pas perdus,
Ses coussins d’herbe et de bois
Pour les pas endoloris,
Ses tapis de mousse
Pour les pas de deux,
Il savait s’adapter
Pas à pas
Se mettre au pas.
Aujourd’hui personne ne l’emprunte plus.
Quelles chaussures auraient l’idée de s’aventurer
Sur une ligne aussi fine qu’un fil ?
Dans un tunnel que l’herbe a envahi ?
Sur un sentier, peu engageant, qui a revêtu
Son armure d’épines et de brousailles ?


Nul ne lui prête plus aucune attention.

L’indifférence,
L’abandon,
La désertion pour celui qui a tant pris soin des pas
D’un être, d’un étranger, d’une inconnue,
D’un ancêtre, d’un parent, d’une amie.
Les constructions le menacent même,
Les mains ont pris le pas sur lui,
Arborant la hauteur de leurs murs, le gris de leur béton,
Emprisonnant les hommes, emprisonnant les pas.


Les restes de son existence attirent mes semelles funambules.
En sentir l’étroitesse,
En retrouver la trace …
Je m’engage sur le sauvageon.
Et là …
Le sentier malingre m’accueille
Comme au temps des bons vieux pas.


Son sol est toujours souple,
Même un peu plus qu’avant
Les épines, les broussailles,
Un simple bouclier,
Un rempart dressé naïvement contre les constructions.
Mes pas se mettent à écouter
Les histoires d’insectes et de fleurs
Qu’il veut me raconter,
Il en a plein ses haies
Depuis le temps…
Captivée, je me retrouve
Là,
Sur un coussin herbeux,
Juste à l’abri du temps.
Mes pas dressent l’oreille,
Entendent d’autres pas …
Des pas discrets,
Des pas légers
Pointent le bout de leur nez,
En sifflotant.
J’oublie les Il faut pas,
Choisis les Pourquoi pas,
Laisse ces pas joyeux

Se mettre dans les miens,
M’en remets aux bons soins du sentier généreux,
Pour poursuivre sur le fil …
Avec des pas de deux.

À pierre fendre

J’ai poussé la pierre
j’ai fait rouler la pierre
j’ai cogné la pierre
j’ai tapé la pierre du pied
j’ai shooté dans la pierre
j’ai envoyé la pierre valser
j’ai fait valdinguer la pierre
mon pied la pierre et vlan
hors de mon chemin la pierre !


La pierre a roulé
la pierre a ricoché
la pierre a dégagé au loin
la pierre a fini dans le fossé
la pierre a mordu la poussière
la pierre a atterri à l’envers voilà
c’est la place qui lui revient !


La pierre est dans les broussailles
la pierre est dans les ronces
la pierre est dans les orties
la pierre est dans l’ornière
tant pis qu’elle y reste !


Elle a crié la pierre
elle souffre
elle suffoque
elle étouffe
elle brûle
elle gèle
elle subit un calvaire
elle est au fond du trou
je sais qu’elle a mal
je le sens bien
et je crains le pire
mais comme moi
elle n’a qu’à s’y faire !


Oui, j’ai shooté dans la pierre
qui était sur ma route ce matin
mais pourquoi demander pourquoi ?
pourquoi jouer les innocents avec moi ?
pourquoi demander l’air de rien ?
alors que tu sais très bien pourquoi.
J’ai shooté dans ce gros caillou
c’est parce que j’étais en colère
contre toi contre moi
le pied le caillou la colère
le poème le dit
tu n’as qu’à le relire.


La colère est dans la pierre
la pierre est dans le fossé
tout au fond avec le chagrin
le chagrin la colère la pierre
son cœur s’effrite comme le mien
il est tout gelé tout sec
et pourtant il saigne toujours
crois-moi.

C’est le Nouveau-Mexique
C’est Taos
C’est un ranch

C’est un banc sur le porche
C’est un banc sous le grand cèdre
C’est un sanctuaire au bout du chemin

C’est entre le sanctuaire et le ranch que le ciel monte
Il est bleu, d’un bleu si vibrant qu’il colore mes sentiments
Et écrase l’ocre de la terre et l’émeraude du cèdre

J’y suis allée
Une fois
J’y suis retournée
Chaque jour depuis
Dans ma tête

Sa présence manque
La porte soupire
Le banc se souvient de la légèreté du corps
maigre
Le cèdre se souvient de l’appui du dos contre son écorce
La poussière ocre ne célèbre plus le moindre de ses pas

Mais le ciel 
Mais le ciel et le vent transportent ses paroles

J’y retourne souvent
Chaque fois mon pied vrille sur les cailloux
Chaque fois mon souffle manque
Chaque fois la pièce que je pose sur sa tombe
Brille d’un éclat mat

D’autres pièces peut-être
D’autres pas peut-être
D’autres paroles murmurées dans le cèdre

Il a cessé de respirer
Il est tout autour

Sa trace tremble   
C’est un ranch
C’est Taos
C’est le Nouveau-Mexique

Métamorphose

et les larmes de cire
coulent
le long de l’acier doré, froid
la bougie pleure sa vie qui part
quand la flamme boite, amère

mourir de chaud comme de froid
être Galatée dans ses bras
et voir les larmes de cire
couler
le long du chandelier cryogénisé

j’ai laissé la danseuse enflammée dévorer
tous mes mots
et la cire pour moi s’est fait un sang
d’encre
et traçant mes mots à la cire encore chaude
du sang de la bougie est née une encre ivoire
une encre moire

la cire en mots sur le papier
ne pleurera plus jamais.