I

accroché au réel

                                    envers et contre tout

en symbiose de vie

            le lichen

autour de la branche

           bracelet d’argent torsadé

                       s’enroule et se tord

   en un élan dur et doux

au bord d’une parole

       les mots saxicoles

                    pelotonnés en une phrase

       encore un peu       écartelée

elle vient de loin

                                 et traverse

II

posée au pied du mur

                      ce qui fait           échelle

à la recherche                     du perdu

                       du manque

de l’incertain

se tenir                 dans l’écart 

              de ce qui               n’est   plus

ou pas encore

                            ou peut-être

                passer le mur du jour

    III

                       infiltrer

l’au-delà               de la    fenêtre  

et voir              un fragment  

              de jour

déjà passé

         suspendue

aux lèvres de l’air

                 immobile

dans une verticalité

               je suis presque moi

amarrée à l’au-delà

de la fenêtre

                          d’où

il reste encore à traduire

Foule à NYC

Je suis né à New York. Pieds calés sur ses pédales, casquette enfoncée sur sa tête, il élance son vélo écolo sous l’arche sans se soucier de savoir s’il a le droit ou pas. Elle ne le voit pas, elle ne l’attend plus, elle a calé sur son nez ses Ray Bans aux verres verts pour filtrer le soleil du lunch time.

Je suis né à New York il y a longtemps. Chargé à bloc de son hélicon au large pavillon patiné par les usages immodérés, le voilà arpentant le bitume, les joues gonflées par la note à naître, par la note à pousser, la note à propulser, la pulsion d’une note de basse sans fanfare, accrochée au riddim de son hip-hop. Elle, elle envoie ses dents briller pour le selfie censé la fixer devant la fontaine, son sourire à l’américaine, ses dents blanches rayonnant de son éclat latino-bimbo, ses dents qu’on retiendra moins que ses beaux seins mordorés.

Je suis né à New York il y a 60 ans. Assis devant ses fûts, le batteur métis agite ses membres pour épouser la pulsation de son acolyte, une pulsation qui beat la ville, qui claque l’actualité musicale, trip-hop sauvage, dévoyé, new-yorkais. Devant eux, un timide passant avance pour poser au centre du chapeau un billet vert. Un autre se dandine sur la musique pour aller offrir son obole sous forme de quarter simplement parce qu’il n’est pas riche, mais qu’il aime la musique.

J’ai quitté New York il y a longtemps. Sa peau noire plombée par la chaleur, ses cheveux en liberté conquise, coiffée comme elle le veut elle, comme ceux de la fille à ses côtés – son amoureuse qui regarde les musiciens, celle qui claque ses doigts parce l’autre en face, le petit blanc du Wisconsin en visite croit que tous les noirs battent la mesure à longueur de journée – elle est juste heureuse. Lui aussi est black, comme les deux potes avec qui il mate les femmes que le printemps découvre. Il les aime, les charme de son regard d’acteur répété devant son miroir ce matin même. La blonde qui rit à gorge déployée pour la plaisanterie de son boy friend fier de croire que l’humour peut détrôner l’amour quand il veut du sexe. La petite asiatique au milieu de ses amies en goguette, sourire bridé, yeux éclatés par le groove du moment. Même celle-là, là-bas, un peu forte, mais au charme fatal inscrit sur son visage de jeune femme joyeuse. Puis elle, l’indiscutable cougar des désespérantes séries US. Pas la seule dans la place. La brune est là aussi. La bobo aussi. La New Age médite sur un banc, les yeux fermés, le cœur ouvert sur la foule qui l’entoure, l’enserre de son corps, un corps mouvant, coloré Benetton, un corps monde entier.

J’ai quitté New York il y a un peu moins de 60 ans. J’y suis à nouveau pour la première fois depuis. Sur cette place comme un carrousel, le grand manège étatsunien tourne, tourne, tourne encore et encore. Lui, il est seul. Lui, il est en couple hétéro. Lui, il est en couple gay. Lui, il est en famille. Lui, il est en vélo. Lui, il est en skate bord. Lui, il est en transe. Lui, il est maintenant en train d’écouter la trompette du troisième compère du trio. Ils sont bons. Ils sont ensemble. Elle, elle est #me too. Elle, elle est aussi en vélo. Elle, elle se sent libre de revendiquer sa féminité. Elle, elle n’est pas en skate pourtant elle aimerait bien. Elle, elle est de la couleur de toutes les couleurs. Elle, elle écoute l’élan des musicos en dansant dans sa tête. Elle, elle oublie les douleurs de sa poitrine amputée. Elle, elle se souvient de son premier séjour dans la grande pomme, il y a un peu moins de soixante ans. Elle se rappelle avoir parlé avec une Française poussant un landau. Elle, elle est juste belle comme toutes celles qui sont là. Eux, ils sont juste beaux parce qu’ils sont vivants. Je est un autre. Je est un revenant. New York, Washington Square, un après-midi du printemps, les hirondelles sont de retour.

Éblouie, aveuglée par cette lumière blanche qui émane de la voûte céleste, je ne le vois pas mais j’entends et hume le vent qui fait frissonner ses feuilles qui tardent à s’ouvrir, encore assoupies et engourdies par le froid de l’hiver. Majestueux, au milieu du champ des possibles, il est debout face à moi et je voudrais l’enlacer, puis me gorger de sa sève , plonger dans ses racines jusqu’au plus profond du sol, mon ADN au sien accolé, goûter la terre-mère nourricière et grimper jusqu’au ciel, sentir l’illusion du vertige, suspendue dans le vide, et me balancer, légère, à son rythme, docile et cadencé, bercés et embrassés tous deux par les nuages floconneux qui laissent place à la douceur du soleil qui réchauffe nos écorces diaphanes et ternes et ravive nos sangs mêlés, m’emmêler à ses branches ancestrales dans un corps à corps, un pas de deux, une danse sensuelle et animale qui rallume nos flammes et animent nos âmes végétales pour ne faire plus qu’une seule et même entité : l’Arbre de Vie.

Conseil

Si tu jettes les photos avant qu’elles jaunissent, si tu quittes la maison avant d’y mettre les pieds, si tu effaces tes mots avant d’offrir le texte, si tu déformes le miroir avant qu’il t’ait regardé, si tu sors sous la pluie avant qu’elle soit tombée, si tu retournes le coup avant qu’il soit porté, si tu t’élances avant d’avoir à fuir, si tu perds avant d’avoir à gagner, si tu mens avant que vérité soit faite, si tu tombes avant de sauter, si tu esquives avant d’attaquer, si tu aimes avant de connaître, si tu oublies avant de ressasser, si tu refermes avant d’ouvrir, si tu en ris avant de pleurer, alors tu pourras décider sans crainte et en secret de ne jamais mourir.

D’en haut

Avion lourd, terre légère
Le regard traverse le hublot
S’accroche au défilé

Asphalte arbres bâtiments
Morceaux de soleil
S’ébrouent avancent accélèrent
Se fondent en un seul trait
Qui pénètre l’œil

Il y dessine une fêlure

Avion lourd, terre légère
Un pays tourne ma page
S’élance à pleine vitesse
Vers où je ne vais pas

Avion léger, cœur lourd
L’un reste en bas
Quand l’autre s’envole

Je regarde ma terre de haut
Et ça la rend triste

Avion vide, avion lourd
Rempli de ce qu’il n’a pas
Pu emporter avec moi

Mémoire

Même les ruines perdent la mémoire
Cette pierre ne sait plus

Elle a été château, bergerie
Simple maison

Elle n’est plus que pierre

Je lui ressemble

J’ai dû être quelque chose
Une brique d’autre chose

Je tente d’arracher le lierre
Qui l’étouffe
Comme elle je suis envahi

De silence

Comme elle j’attends

Qu’une main me libère et me replace
Dans mon histoire

Château Margaux

Quand je parcourais de nuit cette rue interminable pour te rejoindre, que je montais l’escalier sans jamais savoir à quel pallier m’arrêter, que tu m’ouvrais la porte avec ce sourire gêné accroché sur le cœur, quand je m’asseyais au bout du canapé pour ne pas avoir à te toucher, même si j’en avais bien envie mais au fond je ne savais pas trop ce que je voulais, dans cet appartement baigné de poussière – où je comparais les gravats entreposés dans ta cuisine à mon âme et tu partais d’un rire léger, je ne riais pas moi, quand tu ouvrais la deuxième bouteille, un vin mauvais sûrement, je n’aurais su le dire très clairement dans l’état où nous nous trouvions, quand je me levais pour danser, parce que quand je danse mon cerveau se tait enfin, quand je le priais de me laisser tranquille quelques minutes, de me laisser te donner l’affection que tu méritais à grand goulot de rouge, rouge comme mes joues qui s’échauffaient à force, quand je tournoyais et que tu me regardais de ces yeux que je n’avais jamais vus, des yeux de ceux qui aiment, profondément, sans injonction, ou justement avec cette injonction insoutenable de la réciprocité, alors je repartais de plus belle, pour ne plus les voir ces yeux, pour ne plus l’entendre cet amour. J’allais rendre dans les toilettes la piquette et les bons sentiments.

Pourtant il y avait ces nuits, lorsque nous passions des heures l’un dans l’autre, à nous confondre, souffles synchrones et que j’accrochais mes doigts dans tes cheveux pour ne pas te perdre, que tu prenais ton temps comme si le lendemain nous appartenait, comme si nous nous appartenions, que je te suppliais de me serrer plus fort, que je voulais sentir ta peau sur chaque centimètre carré de mon corps, quand je ne voulais rien d’autre que cette présence qui m’entourait et que toi tu étais là, présent jusque dans le creux de mon ventre, que tu remontais par vague jusqu’à mes lèvres et dans mes doigts, électrisant, quand j’aurais voulu que tu me mordes, que je ne souhaitais que tressaillir, vibrer jusqu’à ce que l’un de nous finisse.

Alors je t’inondais de mes mots doux. Je ne crachais plus sur la piquette, ni les bons sentiments.

À demi-mot

Le rayon de la bibliothèque

A piètre allure aujourd’hui

Je remonte les lignes

Jusqu’à tes mains qui parcourent

Les pages

Vibrantes

Ou bien la peau

Le cuir épais des couvertures

Que tes doigts caressent

Comme s’ils voulaient toucher

Au creux de l’histoire

Les fondations

De cette cathédrale politique

Des châteaux

Erigés entre nous

Moi aussi j’apprends

Que les mots sont bien peu

Ou parfois un peu trop

Pour contenir tout ce

Que la pensée attire

Les systèmes

Jetés sur la toile

De nos vies

Déterminées

J’apprends aussi

Que le temps se réfugie dans les livres

Que Madrid continuera d’exister

Et les petites librairies ne voleront

Plus La couleur de tes yeux