Si j’étais un visage, je choisirais celui de l’inconnue, qui nous dépasse d’une épaule et s’absout dans la nuit, le long d’une ruelle, martelée de ses talons, de sa robe rouge qu’on aperçoit, lointaine, un halo de couleur dans ce qu’il reste de visible, dans ce champ de vision raccourci par l’obscurité, qu’elle seule égaye. Je serais ce mystère, les traits qu’on imagine un instant percevoir sans qu’ils impriment sur la rétine leurs contours définis, ceux qu’on espère familiers et la promesse fugitive d’un jour avoir l’audace, oui l’audace d’élever la voix pour interpeller le visage, enfin le rencontrer.
Si j’étais l’audace, je serais lettre manuscrite et enveloppe cachetée. Tous ces fragments de phrases qui croupissent de ne pas avoir été expulsés de la matrice de nos cerveaux, des neurones déjà mortes et infécondes, privées de leurs germes. J’inventerais les noms qu’on donne aux choses pour les faire exister, la révérence d’un substantif pour reconnaître la beauté : ce qui émeut.
Si j’étais la beauté, je me glisserais dans les interstices de la normalité, j’irais me loger dans les fissures des taudis et les fenêtres arrachées. Je déchirerais la toile de la cordialité, le tableau de campagne et des vies alignées. Je tendrais la main à la dissonance, au doute, à l’excès et à la luxure. Je poserais mes lèvres sur les corps voûtés, la graisse, les cheveux sales, les yeux gonflés et la rage.
Si j’étais la rage, je me voudrais orpheline. Aimée pour ce que je suis, pour la liberté qui exulte, pour les champs de coquelicot et les ruines. Pour la perte de l’humanité, ou son accomplissement, qui figurent les deux pôles de sa condition et le moteur de l’Histoire. Je serais apatride, j’abolirais les limites. J’aimerais pouvoir dire : je ne sais pas qui je suis et j’y tiens.
Si je savais qui j’étais, je serais sans doute moins soucieuse. Mais je ne saisirais pas la beauté de l’indéfini. La beauté de l’inconnue sans visage, des fragments de phrases qui croupissent, des fenêtres arrachées, des champs de coquelicot et des ruines.
Alors je dis : Je ne sais pas qui je suis.
Et j’y tiens.
Mois / juillet 2021
C’est quand ?
Pudeur :
Les pétales tombent doucement
Dénudée, la fleur se meurt.
A côté d’elle,
La liberté :
Elle n’a pas fière allure
Sous sa coquille, ses traces gluantes.
Pourtant, elle vit en cet escargot
Qui a tout son temps. Jamais sans abri.
Sur sa route, il rencontre
L’enfance :
La rosée perle sur ses pieds nus
Cheveux au vent
Elle observe le monde.
Attend
L’adolescence :
La fumée d’une cigarette
Allongée dans l’herbe
Regardant les étoiles filantes
Faire des vœux à l’infini.
Buée de camouflage sur les vitres
Couverture nuageuse des émois
Nus
Enlacés
Seuls au monde
Bulle cotonneuse des premières amours interdites.
En nous un sentiment d’
Eternité :
Ta bouche chatouille ma peau
Elle engloutit mon sein
Tu t’endors collée à moi
Notre amour nous caresse.
Instant de
Bonheur :
Eclat de rires transperce de sa flèche le silence
L’arc de la joie se détend en humour
Sourire d’un mendiant,
Des grands yeux ébahis
Suspendus sur le fil du
Regard :
Phare lumineux par temps de joie
Boussole de la vie
Livre ouvert de ceux qui veulent se taire
Parfois il est noyé de
Maquillage :
Peinture des fenêtres, des murs,
Des portes de notre façade.
Ustensile illusoire d’illumination des
Autres :
Des mouches, agglutinées
Entre elles sur les vitres de ma demeure.
Cherchent juste à déféquer
Sur tout ce qui leur sert d’appui.
Se collent près de qui passe
Parasites ne servant à rien.
Allez dehors prendre votre
Envol :
Le fil des ans, la peau sur l’étendoir à linge
Espoir de voir sécher et retrouver sa fraicheur
Au vent du désir de jouvence.
Regarder les oiseaux
Ramasser une de leurs
Plumes :
Douceur du duvet où s’enroulent les rêves
Moteur à réactions des écrivains.
Sa légèreté biseautée caresse mes
Tatouages :
On a peint mon corps avec l’encre des blessures de ma vie.
J’ai ainsi écrit à ma peau.
Raconté les combats de mon âme
Je suis l’indienne de mes douleurs
La mort se dessine en noir et blanc.
Puis j’ai déposé de mes rêves, les couleurs
« impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque »
Témoigner, ne pas oublier
Ne pas se noyer
Dans
L’alcool :
eau polluée
Baignade interdite
Cascade
Risque de courants forts
Liquide transparent
Couleur de l’innocence
Coloré
Couleur d’un tableau
Flamboyant d’espérance
Traitre besoin d’évasion
Mon ivresse
Le voyage :
Maldives
Un balai de raies Manta
Tournoie autour de moi
Danseuses classiques
Silences hypnotiques
Des profondeurs
Marcher sur la douceur
De la langue de sable
Entourée d’une bouche
Cristalline est sa couleur
Immenses chauve-souris à table
Me mènent ensuite à ma couche…
Elle ne fait rien
C’est sa main
Elle serre fort une autre main
Quatre fois plus grande que la sienne
C’est Papa
Il pourrait en serrer des mains
Un hamburger de mains
Mais il en a choisi une
Seule
Et c’est la sienne
Le chemin
Elle le connaît
La main elle n’en a pas besoin
C’est juste pour vérifier
Ce matin
Que tout va bien.
Madame vous gâchez tout
il m’a lancé à la figure
pendant que j’absorbais doucement
les peintures entourées de poèmes
qu’il avait accrochées le long d’un trottoir
grillagé de Saint-Germain-des-Prés
Un oasis —j’avais pensé
en m’arrêtant devant ces couleurs vives et ces mots
sur le chemin du musée Delacroix où je me rendais
en quête d’un Graal pour survivre
au bitume que je foulais
depuis des mois
respirant du gris
recouvrant de larmes les trottoirs de Paris
Vous gâchez tout Madame
ça sonnait comme une alarme
(un parfait état des lieux
du désastre)
Il ressemblait à un sage
ce peintre au visage anguleux
à la peau burinée sous
barbe sourcils cheveux blancs
tout habillé de lin blanc
chemise veste pantalon foulard
col grand ouvert
corps long maigre élancé
un chaman égaré
à Saint-Germain-des-Prés
Qu’est-ce qu’il a vu en moi
quand moi je ne voyais que ses traits
de pinceaux ses marges
composites citer tout à la fois
Milosz Bobin et Rilke
Qu’est-ce qu’il a vu de moi
pendant que je glissais tout entière
dans son havre
Pendant que j’oubliais
le chaos de ma vie
mon impasse
mon errance à Paris
pendant que j’espérais ne pas
tout perdre
à force de ne pas
savoir choisir
entre deux
vies deux
amours
Pendant que je foutais
tout en l’air
Madame vous gâchez tout
Juste parce qu’il avait aimé
que j’arpente en silence
avec cérémonie
ses rouges et ses turquoises
son orange feu
la main sur le cœur
juste parce qu’il aurait préféré
que je ne lui pose aucune question
Un fou sans doute
mais j’étais si perdue
de folie
je ne voyais
que la mienne
Ça hurlait dans mes tempes
je marchais nue
j’étais transparente
A découvert
béante
Tout se voyait
tellement
tout
ce que je perdais
se répandait
s’offrait en pâture
à n’importe qui
et même aux sages
aux fous aux peintres
aux poètes je n’avais
plus personne
dépouillée de
tout
Et pour seule patrie
un gâchis ambulant
Il n’y a que moi
pour être torturée par un sage
je me disais regard figé
sur une dernière image
l’autoportrait du peintre
recouvert d’un poème de Pasolini
à jamais gravé dans le flou de mes larmes
« Je reviens d’une virée désespérée.. »
Tombeau de mer
Mer
creusée de chairs
Tombeau de mer
Dans tes eaux/
jetée/
je suis os/
(Ô toi l’Océan
berce nos âmes !)
Mer
creusée de chairs
Tombeau de mer
Profondeurs/
noyées/
d’espoir/
(Ô toi l’Océan
apaise nos âmes !)
Mer
creusée de chairs
Tombeau de mer
Abysses/
vêtues/
de noir/
(Ô toi l’Océan
lave nos âmes !)
Séquences ciel
Au bord du chemin roule quelque chose qui ressemble à une pierre.
Elle pourrait s’envoler si on soufflait dessus. Alors je souffle dessus.
Le vent m’aide dans mon entreprise.
Rafale ou saccade, la chamade du cœur de la pierre, à brides rabattues. Blanc, le ciel bat son unisson.
Regarder le mont gardien de ses neiges jadis. Leur fonte en rigoles, en rivières. Une berceuse à tremper entre deux rochers avant l’heure de la sieste. S’approcher des cimes, troisième à gauche derrière l’écran total des sapins. Ici, étang à poissons, ciel à rapaces, le pressentiment d’un orage à venir dans la zèbrure du jour.
C’était au bord du lac, bientôt la nuit, bientôt le soleil fondu au fond. Gesticulent les lézards, leur dernier soubresaut. Tout se cache, chassé par l’unique coup de balai de l’obscurité. La poussière sous le tapis d’herbes.
Comme si la lumière naissait dans mes mains
Comme si la chaleur allongeait le pas sous les miens
Comme si la caresse du soleil soudain s’impatientait
Comme si chaque silence me poussait entre les lignes de vie comme un arbre
Comme si le vent soufflait sur mes feuillages pour y voir de la vie
Comme si chaque pensée passait d’une main à l’autre, un tressaillement dans les branchages
Comme si chaque chose était à sa place au bout de mes doigts
Comme si chaque image à toucher y trouvait son juste révélateur
Comme si chaque parole déjà bue revenaient naître dans mes mains
Comme si dans le creux de mes paumes pouvait surgir une source
Comme si tu pouvais y boire comme un animal sans peur
Comme si ta langue léchait mes mains d’une soif oubliée
Comme si chaque sensation volait une part de moi pour la distribuer
Comme si tu pouvais saisir au vol chaque parcelle de ma peau
Comme si tu pouvais faire tien chaque énoncé de mes ongles
Comme si ton visage apparaissait ici juste entre mes deux bras d’appelante
Comme si l’invoquant de mes mains il était là l’instant d’après
Savoir
Brûlée. Marquée au plus vif de la chair.
Précisément là où l’on ne sait plus à quoi tenir. Mais tenir bon. Mais persister. Mais dénombrer une à une les heures. Démembrer le temps, ses tenailles, ses tiraillements.
Savoir tracer ses propres lignes, savoir traverser les voies sans vérifier leur horizontalité, sans hésiter et se
laisser glisser sur le chemin.
Savoir se perdre en route sans prendre la mesure précise de l’écart qui nous éloigne.
Savoir percer à jour les écrans de pleine nuit, savoir les ouvrir en deux dans le sens du coeur ou celui du vent, c’est du pareil au même.
Savoir se laisser porter loin, au delà des limites, au delà des fortunes et des infortunes, au delà des frontières imposées.
Savoir avouer à tel, savoir ouvrir la bouche et lui dire ce qui n’a pas été dit, savoir faire fi des pudeurs qui
emprisonnent.
Savoir vouloir peut-être encore. Tout et son contraire. L’impossible et l’irréel. Le plein et le vide.
Savoir attendre l’inattendu, savoir le reconnaître à son visage incertain, à son regard éperdu.
Savoir plier sans rompre tout à fait, savoir se coucher dans ses propres béances, savoir choisir ses ailleurs.
Savoir délier ses propres vérités.
Savoir bercer les émotions comme on les enfante.
Savoir pleurer, hurler, jusqu’à ce que. Si loin. Sans se retourner. Avant, bien avant. Et surtout sans regret.
Mes valises
Dans la buée
Molécules d’eau
Elles se dessinent
Un chemin à la surface
Ta main sur la vitre
Efface la brume
Le doute
Ou les gouttes
Qui se referment
Et meurent
Sur ta paume
Les rigoles
A l’intérieur du rayon
Sous la grande voûte
De notre paresse
Sur l’herbe jaunie
Par le tabac
Tes doigts vieillis
L’odeur persiste
Dans tes cheveux
La sueur
La méditerranée
L’iris
Et le battement des cils
Léger
Qui remonte à la terre
Jusqu’à mes rives
Le frémissement de la mer
Et des entrailles
La plongée
Revenir demain
Dessiné à la craie
L’écriture maladroite
Passablement penchée
Les rayons de conserves
Mortes dans la nuit
Qui plonge
L’épicerie a fermé
Le désert
Jour saint au village
Le monde à la messe
Ou la buvette
Qu’importe
Le berger est parti
Le chien somnole
Les moutons dansent
Sous le soleil blanc
La léthargie
Sauvage soleil
Les pins parasols se déplient
Sur nos têtes étourdies
Le vent se dresse un brin
A tes poils hérissés
Ta nuque avalée
Par les dunes
Une tête sans corsage
Les vagues qui lessivent
Ton duvet invisible
Je t’ai à l’œil
Nue
Peut-être encore ce soir
Te trouverais-je dévêtue
De tes tristes cordages
Qu’on amarrait au port
Sourire au bastingage
Je revois les badauds
Le goût de la crème solaire
Comme de l’orange
A l’eau
L’azur ramollit
Nos cerveaux embrumés
La digue échappe aux cris
Des mouettes enragées
Les falaises de tes côtes
Se dressent à mon esprit
Si la lune s’alanguit
Si le rythme persiste
Si nos bouches s’aventurent
A tes rives humides
Peut-être reviendras-tu
Au coin d’une cigarette
De tes lèvres mouillées
Mendier des allumettes
Le bateau est parti
La voile s’est levée
Comme tes cheveux épais
Sous l’eau de Jupiter
Je reviendrai demain
Balancer des galets
Le long de ta peau brune
Ancrée dans l’air marin
Amiral Déraison
Nous voici revenues
Tant pis pour la morale
Ce sera l’été prochain