J’ai fait un pas en avant 
Plusieurs discours disent la même chose 
Si je regarde au loin ma vie s’arrête 
Le même geste se répète, un peu changé 
Ils ont connu le centre commercial entre amis
La façade s’est ouverte sous nos pieds 
J’ai placé deux miroirs face à face  
Ma main laisse sa marque dans l’air 
Demain, une autre dispute 
Apparemment je suis réel
Le code source de la page a replacé les pions
Elle est figée à proximité du belvédère 
Le personnage est peut-être une artiste 
Sa vue profonde traverse les époques 
Des coups de feu dans un rêve 
Une image ou deux retentissent

J’ai fait un pas en avant
La ville se vide sous la chaleur 
Une flamme prend le dessus sur les autres 
Quelle technique choisir pour redresser l’horizon ?
J’ai ouvert un journal au hasard 
Le vaisseau passe sans faire de bruit 
Elle est bleue, mécanique 
Je suis à l’orée de la forêt 
J’ai placé mon espoir dans les pierres 
Le chemin clignote sur la carte 
Mon écran implose, enfin
Une star de la télé s’est reconvertie dans la tech 

J’ai fait un pas en avant 
Il m’observe derrière de grandes lunettes noires 
Toi et moi nous sommes sur la Terre 
Tout se passe maintenant 

Kintsugi

Il faut toujours

pour retrouver l’enfance

un objet rond et délicat

un galet poli – donc passé

et oublié sur le bord d’une fenêtre,

ou toute autre chose écrite

dans le même caractère

de la langue disparue.

Car les enfances ont essaimé à la dérive

laissé traîner sur nos chemins

couché sur nos talus

de frêles fragments :

un souvenir de joue

rond et délicat

que le galet poli modèle.

Ainsi se mêle

à chaque objet trouvé

un caractère d’enfants perdus

un murmure une gifle un baiser

et chaque mémoration s’élabore

sur ce trésor.

Dans la contorsion du temps

tout se recrée se réécrit

autre et pareil,

nous laissant incrédule

ébloui désorienté

fragile

heureux

craintif et peureux

Putti

Moi, Michelangelo Buonarroti, pour que ma sculpture soit parfaite, il faut toujours que je procède à une sélection rigoureuse. Je choisis les meilleurs modèles de bambini pour être fidèle à la fraicheur de l’enfance. 

Alors quand j’aurai réussi à disposer aux pieds de Cupidon ou Diane, tel ou tel petit putto, rond et délicat, je mettrai deux cierges tout à l’heure à la basilique Sainte-Marie de Trastevere. Je dois terminer la commande de Jules II, il Santo Padre, en fondant chaque petit ange dans le même caractère de l’innocence charmante et ingénue. 

Bien sûr ces petits anges, certains sont de petits démons, n’ont pas forcément la qualité d’endurance pour poser longtemps. Je paie leurs géniteurs, bien contents d’avoir laissé couché à l’atelier, chacun d’eux des jours et des jours, maintenant leurs têtes rondes bouclées, le poing sous la joue. Il est malaisé d’être jeune modèle. Je préfère de loin les modèles masculins  auxquels je fais subir des tensions pour révéler leurs magnifiques muscles. 

Et, si se mêle, un matin, à l’atelier, un difficile caractère, comme celui d’enfants  mal levés, je ne dis pas mal élevés,  sur ce troupeau de cherubini, alors il sera pris de contorsions difficiles à supporter par  de jeunes êtres craintifs et peureux. Mon travail en sera certes ralenti, je serai furieux, et il faudra me séparer de certains et reprendre inlassablement le ciseau, le maillet et la pointe. 

Il faut toujours qu’on nous empêche de rêver, mais moi, j’ai l’habitude de tout imaginer. On nous dit que pour intégrer le monde adulte, il faut être réaliste. Pour s’assurer une sécurité, pour s’assurer une vie toute tracée, pour s’assurer de rester bien intégré. C’est rond et délicat, c’est rond pour ne pas s’attirer trop de tracas, c’est rond, mais ce n’est pas pour moi.
L’enfance paraît donc avoir un autre goût. Non, il ne paraît pas, c’est sûr qu’il en a un plus savoureux, plus joyeux, plus heureux. Mais ce goût est différent, beaucoup plus clément, et la société a décidé que lorsque l’on devient adulte, on ne fait pas dans le même caractère. Plus austère, moins sincère. Sur le moment, on grandit, le temps passe et puis vient cet instant où tout devient las. Alors on cherche inlassablement cette histoire passée dans laquelle pour une fois, on ne s’est pas trop privé ou condamné.

Ses joues amaigries, elle les a écoutés. Elle reste couchée, ils l’ont laissée. A quoi bon vivre lorsqu’elle a été un modèle trop bien élevé, mais que maintenant la vieillesse l’a rattrapée. A quoi bon la regarder ? Mais avez-vous remarqué ses yeux ? Cette lueur qu’elle a perdue… Ils n’ont apparemment rien vu. Alors elle pense qu’elle ne vaut plus rien. Elle repense à son enfance et combien elle y était bien.

Craintifs et peureux on se demande : quand on sera vieux, pourra-t-on survivre à cette contorsion ?

Sur ce lit, tous ces souvenirs se mêlent et s’entremêlent, mais les plus jouissifs et heureux, sont ceux aux caractères d’enfants. Alors on se dit, que pour les revivre, on sera prêt à subir cette fameuse contorsion qui offrira finalement la libération.

Il faut toujours
______ Tellement de temps
______ Tellement de vents
______ D’espace
______ ______ ______ Pour
______ Entre les sables
______ Entre les peaux
______ Entre tout ce qui marque et creuse
______ ______ ______ Rencontrer l’enfance

______ Tenir entre ses paumes
______ Un âge
______ Qu’on sait rond et délicat

______ ______ ______ ______ Donc

______ Un rêve
______ Aux accents blonds
Et
______ Entre saisons et
______ Hors contextes
______ Le poser
______ __Sur le corps nu
Puis
______ A travers les veines
______ Par-delà les nerfs
______ L’entrelacer aux défaites
______ Les laisser vibrer
______ Dans le même caractère

Fièvre / Bouillonnement / Fougue / Ivresse /

Ça pique rapide

Ça percute l’intérieur

Ça fait gonfler les veines

Ça bat plus fort, plus vite dans la tête et partout

Ça fait monter la pression

Ça mobilise

Ça va mec t’écoutes ce que je te dis ?

Pas compris, excuse

Ça cloue les yeux sur l’écran du portable

T’as quoi mec ? T’écoutes ce que je te dis, ?

Pardon

Plus l’heure avance plus ça frétille, plus ça palpite

C’est chaud

RV 18h30 c’était bien ça 

Eh mec, tu réponds quand on te parle

Ça fait du bien mais ça fait mal

Ça prend de la place dans les idées

Ça peut bouffer les tripes

Présent intense

Ça fait peur,

Réveil d’angoisses enfouies d’enfance,

La trouille des larmes qui assèchent et assoiffent

Besoin d’amour, pas de violence

Ça peut faire mal

Un coup de foudre ça peut être un sale coup

Ça tiendra ou ça tiendra pas

Le quotidien / Retour en force du réel /

Le cupidon imbécile avec sa petite flèche assassine baisse les bras

Le nuage se dégonfle et ça fait pas des larmes

La Saint-Valentin, c’est con les fêtes

T’as sorti les poubelles ?

Ce sera apaisé ou crispé,

Ce sera tendre ou brisé

Ça se transformera, ça les transformera

Une foule. Je déteste la foule. Personne n’existe dans la foule. Alors puisque l’exercice me permet une foule à quatre ou cinq, ce qui n’est plus une foule, je vais choisir celle-ci, foule petite, groupe humain, communauté, famille.
Il y a celui que j’aurais aimé plus jeune, celui dont le corps est transparent et fort, celui qui m’électrise encore, sa voix et sa posture frêle et grave à la fois.
Il y a celui âgé déjà mais qui n’y paraît pas, dans le rire comme cascade d’eau, dans le regard gardé clair de l’adolescence, celui qui porte et construit, se charge et aime ainsi.
Il y a celle qui cherche, qui cherche et cherche encore, qui tourne et qui cherche, trouve parfois mais ne sait plus qu’elle cherche, il y a son attention et ses expérimentations entières.
Il y a le doux et le secret, celui qui est derrière, entre les deux, qui aime, donne sourire et soutient par les yeux.
Et il y a elle, petite ronde joyeuse et impatiente, petite, dernière, encore inconnue, encore recouverte de l’enfance

À force de renier ce qui constitue le bonheur quotidien des hommes, à cette sur-agitation que j’entretiens face à l’angoisse, à la peur de rester seul, je me sens pousser le pelage du loup des steppes. Mon regard devient aiguisé sur ceux qui m’entourent. Je décortique leurs actes. Je les classe de un à dix. Mon classement débouche sur une immense déception de la société et de moi-même.

Je pense à m’extraire de cette fange pour me purifier, trouver un autre bonheur dans l’immersion de la nature ou pour ne pas risquer d’être trop seul, de virer à la misanthropie, tenter la vie monastique centrée sur l’essentiel, sur l’essence. Je ne suis pas prêt à vivre en ermite, j’ai besoin je crois d’être entouré sans excès.

Je songe à l’incarcération, à la douleur d’être seul, incorporé à une société de refusés. Souffrir d’être avec des êtres qui vous ressemblent, souffrir comme eux. Attendre avec impatience de retrouver ceux qui ne vous ressemblent pas aujourd’hui pour faire quoi?

De l’entregent

Tous ces gens devant, qui se lèchent derrière comme chats-chiens, devant tous ces gens, ces gens tout le temps, qui s’embrasent de rien, mine de, qui baignent dans du saindoux amer, ces huiles huileuses, ces miaulements mielleux, ces bouillants silences à lire entre les lignes, collants, sur/sous les mots, tous ces éternuements qui larmoient, te brouillent et t’embrouillent, tout le temps, ces gens, ce beurre de tartine, ce baratin baratté et confiture acide, tout le temps, ce blabla, ces fritures de graisse figée, blanche, ces grasseries qui se frittent, s’avalent, se lèchent, par devant derrière, ces écailles fricassées de poissons, ces anguilles glissantes, sans égard entre ces gens, ces écueils d’entre-jambes, qui n’en pensent pas moins, méprisants, ces écartèlements, ce grand écart, ces gens qui se lèchent, chats-chiens, devant derrière, par derrière le devant, ces petits riens de rien qui font grand trou, froid, ce grand tout tant qu’on n’en fait rien, NADA, ces os de bois secs sans clairière, ces déboisements, et que je te déboise et que vont toujours les langues bon train, par derrière, tous ces gens, du pareil les mêmes absolument, qui se reniflent, ces gens derrière des images, ces gens cachés sous de belles images, de belles images multipliées, surexposées, en veux-tu en voilà, tiens, c’est à l’avenant !
Suis-je le plus puissant, suis-je la plus belle ? Partout, oui, des images animées par devant, des miroirs pour noyer le poisson, à dessein devant, mais derrière il en va tout autrement, sans te montrer ces gens qui ils sont derrière évidemment, mais un peu quand même, un peu comme ils disent cependant, je t’aime, je t’adore, ton devant, ton derrière…, c’est ce que disent ces gens, ils disent ces mots devant, bien en avant, des mots que l’on entend, des que l’on devine, montre moi ton devant je te montre mon…, le tout plein de bons sentiments, mais par derrière c’est moins convainquant, c’est vide , c’est polluant.

Capeline et galurin … et les autres

Chaleur de juillet.
Attendent partiemment,
dans cette file interminable,
se suivent sur le quai,
s’apostrophent, se mêlent,
puis se mélangent tout à fait.
Donnent des couleurs à la passerelle métallique,
contrebalancent sa danse lente
sous l’effet de la marée d’estuaire.
Ils se tournent, se retournent,
se penchent, se relèvent,
vont de droite et de gauche.
S’impatientent au zénith,
qu’adoucit une bise légère.
Soudain, s’agitent,
le bateau au loin.
Embarquement,
se bousculent un peu,
jouent des coudes.


Il y a d’abord l’insupportable.
Couvre-chef sur chère petite tête blonde,
tendre aux couleurs pastels,
énerve avec son élastique
qui gratte, qui serre le menton.
Alors, n’arrête pas de l’enlever.
Marre d’être par terre toutes les trois secondes,
piétiné, chahuté, relevé,
découvrir, couvrir, recouvrir.
Découvrir
le vent …
Souffle fort quand le bateau démarre.
Novice n’a pas pris garde,
se laisse emporter comme çà, d’un coup,
découvrant cheveux fins et épars,
qui se mettent aussitôt à pleurnicher.
Couleurs pastels s’étalent dans l’eau,
pas moyen de les repêcher.


Tiens, voilà l’élégant,
Silhouette à larges bords, façon capeline,
bien décidé à quitter la ville,
les rues déjà encombrées,
envie de s’installer dans un coin champêtre
du village d’en face,
qu’il connaît si bien.
Ce pique-nique au bord de l’eau,
il en rêve depuis trois saisons,
posé sur l’étagère entre fines bretelles et manches courtes
dans l’armoire du dressing.
Se demandait même
si le vent chaud, très sage main,
caresserait à nouveau
sa paille délicate,
si sa propriétaire déciderait
de le remplacer
par un plus récent, plus à la mode.
Heureux d’avoir retrouvé sa place,
sur son trésor d’ébène,
cette longue chevelure brune,
se voit déjà allongé,
couverture à carreaux,
sandwichs délicatement préparés,
fruits à noyaux gorgés de sucre
bourdonnement des petites bêtes,
qui se poseront sur lui,
il le sait.

Et puis, il y a la criarde.
En toile, languette de réglage arrière,
large visière en carton,
et couleurs vives comme le ton.
Monte l’escalier,
prend toute la place sur le pont du bateau.
C’est mieux en haut, on voit tout.
Envie de découvrir les anciens chantiers navals,
la grue Titan, cette géante,
Sa charge en ce dimanche ?
L’éclat et le souvenir du passé familial.
La visière s’exclame,
crie sa joie,
partage sa fierté
de gré ou de force :
c’est là que ses ancêtres ont tous trimé.
Bruyantes les couleurs de cette casquette
et sa marque sur le front qui en rajoute.
Animera les rues du village, c’est sûr,
Bavardera dans le petit port de plaisance,
Apostrophera les passants.


Il y a aussi cette longue bande de tissu.
Rayures entortilées sur elles-mêmes,
posée sur une tête nonchalante,
tout juste réveillée,
nuit de folie dans le quartier branché,
tournées dans les bars à vin des quais,
restaurant et enfin,
pas improvisés à la guinguette.
Turban pressé d’aller s’étendre de tout son long sur la berge,
s’endormir,
se laisser bercer,
le bruit de l’eau,
les bateaux et les voix qui passent.


Enfin, il y a le baroudeur.
Galurin couleur kaki avec lacet effiloché,
taillé pour l’aventure celui-là.
Couvre les traits burinés du voyageur solitaire,
ne s’en laisse pas conter.
S’imagine au bout de cette croisière,
escalader les endroits fermés au public,
le ponton rouillé,
no man’s land de l’ancienne sablière,
désert, portant les stigmates du sel
accumulé là pendant des années.
Hâte de découvrir ce décor lunaire,
le parfum jaune des onagres à perte de vue,
embaumant ces espaces désolés, interdits.
A épluché les livres avant de venir ici,
veut les voir en vrai,
ressentir l’atmosphère de ce lieu,
prendre tous les risques sur la dune.


La rive opposée approche.
Recommencent tous à s’agiter :
la juvénile maladresse pastel,
la finesse tressée sans faille,
la fierté criarde de la filiation,
le bonheur enturbanné du moment présent,
l’intrépide trépignant d’impatience.
Mes yeux quittent cette foule bigarrée,
comprennent à cet instant
ce que chacun porte en lui …
Chapeau !