Dans la crasse qui craque ta peau
Je sculpte la beauté
Dans le feu d’un tonneau en fer
J’aperçois la beauté
Dans la fatigue de tes gestes noueux
Je pèse la beauté
Dans le rouge de tes vaisseaux éclatés
Je lis la beauté
Dans le fond de ta 8.6 tiède
Je bois la beauté
Dans la rocaille de tes histoires inventées
Dans le poil lisse de ton chien
Dans l’odeur de pisse qui te précède
Dans tes dents goudronnées
Dans l’enfant que tu étais
Et qui hurle sa beauté
Sous des tonnes de misère
Tes yeux tristes sont des vitres
Ou s’écrasent ses rêves
Mois / mars 2024
Dépêche-toi ma vieille
L’angoisse me pousse au cul.
« Si tu meurs demain, tu crois que t’auras pas de regret ? Tu trouves que t’en fais assez ? T’as vu.e les autres ? Faut être plus efficace ma vieille. Y en a qui sont des machines.»
« Faut pas se reposer, t’as pas le temps. Toujours un ou deux coups d’avance, sinon tu vas être sous l’eau, has-been, dépassée. »
Bonne harceleuse, au réveil elle me parle, la journée toujours derrière moi, et maintenant même la nuit, jusque dans les rêves.
« Prendre de l’avance, prendre de l’avance, tenir le rythme, regarder en arrière pour mieux avancer c’est tout ! Allez ma vieille, plus beaucoup de temps ! »
Parfois elle s’énerve et me laisse exsangue.
« Trop tard. T’es pas assez bonne, tu rattraperas personne, t’es seule. Tes grands projets, c’est over. Tu seras jamais rien. »
Je l’écoutes, elle parle tellement tout le temps. Pas fort, juste là tout le temps. Et puis je m’effondres épuisée. Dans de rares moments, je relève la tête et me rappelle que le but de la vie, c’est de mourir. Alors tout s’apaise et pour quelques minutes, je vais rassurée, à l’écoute de mon cœur encore battant.
La peur m’apprend que tout sert à presser du temps. « Quand tu es seule », dit-elle, « rappelle-toi de presser les minutes entre le mur de tes mains. Parce que, vois-tu, tes doigts tâtent les choses sans ton aide, et ta mâchoire se crispe toute seule. D’ailleurs, tu n’as même pas besoin de toi pour rajouter de la pression » En attendant je crispe mes doigts sur le volant et j’avance le siège, et je passe les vitesses. Quand je conduis, mes mains m’utilisent pour guider la machine autant qu’il le faut, mais moi je suis comme elle: un véhicule que quelque chose pilote. Je ne suis pas la maîtresse de cette peur, des accidents possibles. Je ne suis qu’un canal, un vaisseau, un transport: de sensations, des nerfs, des impacts, des tremblements, des vapeurs, des échecs. Peu importe que j’ai la sensation de contrôler ces allées et venues. L’attente derrière les autres dans la file au feu n’est qu’un prétexte pour me mettre face à des yeux qui me regardent dans le rétroviseur, qui me montrent ce qui est derrière, devant, selon que je regarde assez loin mais c’est à chaque fois différent selon que j’allume la radio ou non, ce qui me permet de m’échapper. Car j’ai peur d’être seule alors, responsable en cas d’accident. Et j’ai beau redoubler de prudence, la peur me dit » je ne te lâche pas tant que tu n’as pas compris qu’il ne sert à rien d’être tout le temps sur tes gardes ». Mais au cas où, quand même quelque chose de plus fort surgirait, les yeux m’utilisent pour palper le temps qui reste.
l’écorce trempée de plumes
les cheveux trop courts
n’a jamais voulu aller
chez le coiffeur
dormir chez un·e ami·e
les dents pas droites
elle a pas de genre
on le dit garçon
fille pd gouine
c’est pas qu’on s’en fout
c’est que l’enfant
paraît neutre
sourire à moitié convaincu
c’était l’enfant qu’on entend
que personne ne savait écouter
celui qui passe son temps à chanter
et à pleurer sous les draps
dans les soirées
dans les bras des filles
je suis celle qui lit à haute voix
qui compose avec ses mains
celui qui écoute et affirme
qui a les yeux ouverts
je sens quand une larme
s’apprête à rouler
sur les joues
des Gens que j’aime
je me souviens des mots
gribouillés dans mes carnets
puis sur mes bras
‘j’ai peur’ ‘je l’aime’ ‘pourquoi’
je connais désormais
le genre du gamin du début
c’est le genre à parler
aux arbres
à caresser les pigeons
qui agonisent
la nuit
dans le quartier de son enfance.
la joie est un feu sans auteur
les entre-gens ont fini de me gâter
j’ai soulevé une pierre et ses monumentales
j’ai œuvré la nuit quand tu bavais d’aurores
je te passe le flambeau
tête nue je sors et les mains versées de paume
sous un fusain bleu
j’écarte mes lèvres j’offre mon sourire aux eaux cathédrales
1877
Dans les plaines du Kansas
Naissance de Maud Wagner
Son prénom
Origine germanique
Signification
« force » et « bouclier »
Première femme tatoueuse
#
Elle tatoue
Dans un monde d’hommes
Tatouer
Manier l’aiguille
A la méthode traditionnelle
Hand poked
Elle tatoue
Et elle est tatouée
Des pieds à la tête
De motifs typiques de son temps
Des clins d’œil à son univers
Monde circassien
#
En garantie éternelle d’indépendance
Sur son bras gauche
Son seul prénom
Elle tatoue
Indéniable dextérité
Elle tatoue
Avec acharnement
Elle tatoue
#
En imprimant sa marque
Sur des milliers de personnes
Elle fait de ces corps gravés
Des manifestes ambulants
Oui
Elle tatoue
pour
Elle tatoue
pour
l’Emancipation des femmes
Elle tatoue
pour
Celle des originales
Elle tatoue
pour
Celle des marginales
#
Contorsionn-iste
Trapéz-iste
Human-iste
Tatoueuse circasienne
Femme rebelle
#
Ses doigts dans mes doigts
son sourire qui entrechoque mes dents souriantes
son sexe dans ma bouche
ses blessures sur mon épaule
son venin dans mon sang
mes caresses
à côté de la plaque
Ses grosses larmes mouillent mes cheveux
il dit – je pleurerai toute ma vie dans tes bras
alors je dis – je ne serai pas là toute ta vie
Il croit
que l’amour
c’est moi
mais je sais que lui
c’est le démon
Sa tempête dans ma vie
ma tempête dans sa tête
le lit sans dessus dessous
Il dit – on règle pas les problèmes en baisant
et je demande où ils sont les problèmes
et comment on les règle alors
et depuis quand il veut les régler
lui avec ses gros bras
sa grosse bouderie
ses grands principes tout à l’envers
son honnêteté
qui n’a jamais dépassé la théorie de la chose.
Alors sa bouche de mensonges
qu’il faudrait détruire là tout de suite
dans ce lit ou même en dehors
en dehors sûrement
On règle pas les problèmes en baisant – il dit
Il se prend pour qui ce gars à poil
ce gars ridicule
les yeux débordants d’égo
d’orgueil
de moisissure
de merde liquide et purulente
cet enfant de 10 ans qui pleure contre moi
qui n’a jamais réglé aucun problème
même pas
une capote
qui craque
c’est l’enfant non désiré
lui même
qui copule comme un singe
répugnant d’irrespect
de bave
et de mots hachés qui ne trouvent aucun sens
Le lit est sale
l’atmosphère fuyante
ça pue le cul à plein nez
ça pue la déchéance
La chambre est plongée d’obscur
le silence est noir lui aussi
son coeur carbonisé
mon corps tétanisé
Je dis un rire
un rire
qui tombe
à plat
dans une bouche vide
Un rire
mon rire
qui ne trouve
qu’un écho
misérable
Je sais que ce rire
mon rire
devrait prendre ses jambes à son cou
ses bras à sa bouche
ses mains à son bide
Et courir
Être déjà loin.
quel goût à ma fenêtre à café ce matin ?
fort, sucré, sentier et foret
qu’est ce qu’on mange ?
comme tous les jours, c’est pavé et millimétré, pavé le petit sentier, millimétré dans la forêt
quand est ce qu’on part ?
moi et les infimes morceaux de moi-même
quand est ce qu’on part dans la fenêtre sur le petit sentier désordonné des aventures journalières
j’aimerai une minuscule cuillère pour pouvoir me ramasser
j’aimerai des petits chaussons pour moins sentir la dureté du sol du sentier
j’aimerai prendre une déviation au chemin routinier des millimètres de la forêt
la forêt où les morceaux de moi même sont perdus, petits poucets déchirés, on se cherche la dedans
les millimètres sont tordus, les mots sont fichus
les sentiers pavés des intentions sont à éviter – on se serait vite égaré la dedans
la cuillère dans la fenêtre remue lentement les pavés déposés au fond de la journée immense dans laquelle
on est tombé, c’est pas pratique
les chaussons renoncent, c’est la panique
la forêt s’éveille, psychiatrique
Printonique l’air
des galets entassés
verticaux façon mur
façon j’m’en fous
détaché pour gommer
et tâcher l’horizon
des galets nuageux
qui moutonnent le bleu
un ciel de petits tas
comme chier dans l’air
un cube plus bleu
sauve qui bleu
l’aération filtre
l’air ricoche
hermétique
sur les galets
L’étincelle
De ces corps qui ont vécu
De ces visages ridés
Croisés de temps à autre,
S’accrochant à leur mémoire
Les yeux qui étincellent.
D’où leur vient cet éclat ?
Peut-être est-il l’écho
de cette vivacité intérieure
d’un esprit toujours en alerte
comme au printemps
dans un corps qui aimerait
Rêver à la même saison
Qui refuse de bouger
Comme l’eau prise par le gel
De l’hiver
Peut-être est-il tout simplement
le souffle
d’un bonheur simple
ceui de la rencontre
celui de l’échange
rupture avec
les solitudes
Compagnes uniques
Des corps qui ne suivent plus
Des corps qui s’en vont.
Peut-être encore éclairent-ils
Te toute leur intensité
L’espace qui leur reste
Le temps qu’ils savent compté
Ces yeux qui courent
Plus vite que leur corps
même si la lumière
rince un peu leur couleur
L’étincelle est bien là
comme une volonté intacte
de contempler chaque parcelle
de vie comme
un trésor
qui ne se voit pas