Comme un roseau

le cygne blotti dans des plumes blanches
ne se défend que pour vivre
et ne respire que pour danser :
voler,
tourner sur l’eau,
nager,
voler sur l’eau…

le cygne est un animal
je est un animal
pensant, dansant, rêvant
aux pétales blancs du cygne rencontré
dans une ville-brume, éclairée par la lune

je est un animal
rêvant de flocons ardents
qui baiseraient son front
qui doreraient son nom

je
n’est qu’un animal pansant

Bleu électrique

Il y a presque 17 ou 18 ans…
Il y avait eu la neige…
On était restés bloqués une semaine,
comme ça,
tout le village, sans électricité ni rien.

Toute la vie à pas plus lents,
dans l’horizon calme du blanc.

Au coeur de chaque maison, le feu.
Cheminée, bougies, tisane fumante,
alcool fort dans bouteilles de verre.

On était restés seuls, entre nous, au village,
toute une semaine,
comme ça.

Seuls, coupés du monde.
Sans électricité ni rien.

Je crois qu’on nous avait oublié.
Le téléphone ne passait plus, ni la radio.
Tout restait bloqué, à l’arrêt,
comme ça.

C’est toujours les mêmes que l’on oublie, pas vrai ?
Ceux qui vivent au bout de la route.
Les paysans, les villageois.

Le boulanger avait remis en service le four à bois.
C’est ce qui nous a sauvé, l’odeur du pain chaud.
C’est ce qui a réchauffé nos mains, nos bouches, nos ventres.
On s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux
pour cette odeur de pain, pour la croûte bien cuite.

Le vieux a voulu y aller lui aussi.
Les vieux font semblant d’écouter.
Les vieux gardent leurs idées en tête.

On lui avait dit de ne pas sortir,
et lui, il a enfilé ses bottes usées.
Comme ça.

Il voulait voir le four à bois d’autrefois.

Les vieux aiment retrouver les odeurs de l’enfance.
Les vieux cherchent où ont disparu les saisons.
Les vieux rêvent de bonhommes de neige.

Alors, il a laissé ses traces dans le blanc.

Le chemin avait été un peu dégagé,
mais la neige avait gelé.
Le vieux a continué.

Il a marqué une pause,
le temps d’un de ces bonbons à la menthe
dont ses poches étaient emplies.
Il a laissé tomber le papier sur le sol.
Comme ça.

Une tâche bleue électrique sur tout ce blanc.

Nous
sommes multiples, riches et effrayées de notre propre puissance.
C’est une énergie au pouvoir cannibale,
des tourbillons dévastateurs émergeant par des bouches grandes ouvertes.
Ce sont des cris de foudre qui nous ont fait naître
matrices au cœur vert tendre,
le rouge profond qui nous habite érupte par nos pores,
l’astre du jour affole l’écorce molle dont nous sommes vêtues,
seule la caresse du vent est capable de nous apaiser.

Certaines mains sont plus habiles que les langues,
froissures d’hier qui ornent et racontent
des lézardes intimes qui s’écrivent au fil des jours.
Je caresse des murs chauds aux interstices vivants, la pierre exhale son histoire.
Puis il y a des mains blocs, des mains lourdes qui confisquent le futur
elles s’abattent sur les os et écrasent, pilent, condamnent
la terre noire se transforme,
humus odorant s’effritant entre les doigts
enraciné dans la terre, le regard pâle suit le mouvement du soleil.
D’autres mains encore apportent la jouissance
elles œuvrent dans le pli des détails
dentellière du plaisir, elles cajolent, caressent et ouvrent
irriguant la jeune pousse à l’intérieur de ma hanche.
Des mains tendues, solides et souples comme les branches des trembles
je me blottis au creux des paumes offertes
je m’ensommeille.

La Baigneuse de Renoir

Elle avait en creux
des iris d’un bleu
noir
comme deux flaques de poix
des terrains vagues 
où l’esprit divague
en miroir.
Elle avait de tout temps
des cils de paon
d’un vert audacieux
éventail merveilleux 
en roue libre comme son cœur
battant vite à toute heure
soufflant cendres et poussières
sous ses paupières.
Elle avait un nez
joliment retroussé
d’éphélides parsemé
et des pommettes rondes
volontiers rubicondes
à fendre les armures
de toutes les figures.
Elle avait à la bouche
les mots sucrés qui touchent
inondant de lumière
le corail de ses lèvres.
Elle avait au vent
des cheveux safran 
qui enflammaient son corps
nu, vaporeux et blanc.
Son visage
comme une plage
se redessinait 
à chaque marée.
Ô Baigneuse de Renoir
ton paysage est 
tout entier gravé
dans ma mémoire !

L’ennui

L’ennui je l’aime parce qu’il me crée

– Assis toi et ferme les yeux
Laisse moi entrer
Ecoute toi
Rend faux ce qui est vrai
Absente toi
Sois présent au vertige
Explore toi
Depuis le néant
Découpe ce moustique en deux et comprend ce qu’il ressent en embrassant ton sang
Va dans les toilettes de ce palace, lèche les lavabos
Tu sauras la peine des êtres
Gouter aux larmes versées depuis des siècles te diront tout des histoires de celles et ceux qui les ont versées
Des vies anciennes en noir et blanc
Que tu scrolleras du bout de ta langue
Traverse cette rivière quand la nuit se lèvera
Marche sur l’écume  
Parle à l’eau qui te constitue
Ouvre le ciel en deux avec ton opinel
Danse sur les étoiles cachées
Il  y a là-bas un secret très ancien qui t’attend
Dessine sur les nuages
Avec ton doigt
Trace l’ombre du sombre
Faire aller au vent la douleur
Jouis du moment où je flirte sur ta peau
Le doux baiser du vide
Remplis toi de ce vide
Tu sens comme je te déplace ?

Oui, je deviens quand tu me vides de moi
Un mouvement immobile qui me fait de nouveau
Je marche sur mes os
Un chemin de poussières d’anges
Un vent chaud dans mes veines
Pousse la vie vers le mystère
Un uppercut qui disjoncte tout déterminisme
Une droite de forain
Dans la face vérolée
De l’inné

Rien ne frotte
Aucune étincelle d’aucun silex
aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées
Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler
et ce qui ne brûle pas s’éteint

Rien ne murmure rien ne chante
la voix a disparu
la bouche de la voix a disparu
le visage de la bouche de la voix a disparu
Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter

Il n’y a plus de marée pour me nourrir
plus de lumière pour me guider
dans l’horizon plus de montagnes à escalader
tout est plat à perte de vue

Il n’y a plus de chemin où poser mes pas
la route prévue a été coupée
chercher revient à ne pas trouver
se pencher dans le vide revient à tomber

LA PIAZZA DEL CAMPO 
Je suis assise à la terrasse d’un café, à Sienne. J’attends. J’ai commandé 2 Spritz. J’ai le temps. Je regarde devant moi. Je suis en extase. C’est le mois d’avril à Sienne. Il fait beau. Je plonge mon regard au centre de la coquille de  la place. Je lève mon regard vers la Torre del Mangia. Je vois.

LES TOURISTES 
Ils se posent en grappes sur la Piazza. Ils posent leurs sacs à dos sur ses plans inclinés ou au centre. Ils s’assoient en tailleur ou s’allongent. Ils mettent leurs lunettes de soleil et leurs casquettes aux slogans publicitaires. Ils sont sales, dégingandés, hilares,  heureux. Ils sortent de leurs auberges de jeunesse et affrontent la lumière toscane. Ils ne crient pas, ne rient pas. Ils sont comme les autres, écrasés de beauté. Sienne est écrasante de beauté.

LES SPRITZ 
Le serveur arrive avec les 2 Spritz. Il est excédé par les valises,  les sacs à dos, les chiens,  les enfants qui empêchent sa progression fluide de table en table. Il tient son immense plateau en l’air et virevolte avec grâce.  Il a la beauté des jeunes Toscans. Il est comme un David en tablier marine. Il transpire mais sa voix chante. Preggo. Grazie mille. Ecco.

LA FILLE AU CHAPEAU 
Tu arrives. Tu es encore à l’autre extrémité de la Piazza. Tu a mis ton immense chapeau rouge, qui te fait une tête de coquelicot. Tu te fraies un chemin entre les grappes de touristes, tu as le pied léger,  la ballerine souple et tu cours presque. Tu as l’air si jeune,  si vive, si joyeuse. Tu es venue quelques jours ici avec ta mère.  Tu oublies un peu le poids de ce qui t’a fait fuir. Le ciel est bleu turquoise,  la Torre del Mangia est ocre doré, les Spritz que ta mère a commandés sont orange sanguine. Tu es presque là,  tu es là,  tu t’assoies dans la chaise de paille à côté de ta mère.  Tu lui souris. Tu n’es même pas hors d’haleine. Tu replies ton immense chapeau rouge coquelicot. Et tu trinques avec ta mère. Au travers de la paroi ruisselante de condensation,  tu vois la Torre del Mangia, ocre orangé.

LE GOÛT 
Le Spritz a un goût amer et sucré. Le goût du chagrin sous un ciel bleu turquoise.  Le goût de l’amour maternel. Le goût de Sienne en avril.
Tu fermes les yeux.
Grazie mille

Émanation d’une absence

Il marchait au loin
J’entends résonner encore
Ses pas ancrés au sol.

Je le devinais seulement
Mais je sentais
Sa présence affirmée
Et son éther qui l’entourait.

Le temps en une fraction
Venait de s’arrêter.

Je me tenais debout
Face à lui,
Mon parapluie à la main
La pluie menaçait.

Au fur et à mesure
Qu’il avançait,
Les nuages disparaissaient
Laissant apparaitre un rayon de soleil
Nous enveloppant tous deux
Dans un même chemin.

Avant même un mot échangé,
Nos regards se sont croisés.
Amour professé,
Destins liés.

Nous avons marché
Cote à cote
Sans nous toucher
Sa veste flottait dans le vent
Son parfum capiteux dans l’air
Qui se déposait insidieusement
Dans mes cheveux dissipés.

Puis, dans ce bistrot sans âge
Qui a accueilli nos premières paroles,
Nous avons bu un café.
Il disait, j’écoutais
Je disais, il écoutait.

Les pas, les mots des autres
Disparaissaient.
Seuls nos auras brillaient.

Nos yeux se fixaient,
Couleurs bleu mer dans le vert lumière.
Il pouvait lire la clarté de mon âme
J’ai fissuré l’obscurité de la sienne.
Nous n’étions plus de ce monde
D’ailleurs l’avions-nous déjà été ?

C’est quand il m’a dit
« Veux-tu un autre café ? »
Et que j’ai répondu
« Un chocolat peut être »
Que nous sommes revenus à la réalité.

Des heures s’étaient écoulées,
Dehors la nuit qui tombait,
Nos vies qui basculaient
A la croisée des chemins.

Nous nous étions reconnus
Sans vraiment nous connaitre.

Depuis,
L’effluve de l’absence
Ne cesse de bruler
Sans jamais disparaître.

POINT LISSE
Je recrache les cheveux lisses des petites filles engourdies
Je ne veux pas patiner comme elles sur la verdure de leurs espérances.
Je préfère l’ombre à la plaine ensoleillée de leur renoncement.
Je vis d’anfractuosités, je ne veux pas de leurs fronts lisses.
Je ne veux pas de leur visage dégagé.
Je ne suis qu’une piètre débarbouillée.
SI LISSE
Elle marche sur la poutre.
Elle exécute un saut de chat.
Elle a de l’assurance.
Elle regarde droit devant. Mais que regarde-t-elle ?
Elle a les mains recouvertes de magnésie. Elles sont lisses comme des rubans de soie.
Elle ne peut imaginer de conversations à bâtons rompus. Toute son attention est sur le prochain saut.

LISON
Tu as mis la main dans le sac. Encore une fois. Ce n’est pas nouveau.
Tu es sale ma fille. Regarde toi. Des poils recouvrent ta peau.
Tu rassembles tes affaires dans une mallette. Tu y caches ce que tu as volé. Tu leur a volé leur grâce pour en faire une cocotte en papier.
Tu aimes seulement jouer. Jouer est dans ton sang.
Tu as la pilosité des orangs-outans.
Tes genoux saignent.
Tu triches. Tu mens. Tu as des yeux derrière la tête, on ne peut pas te tromper.

POINT LISSE
Je recrache les boutons de manchettes. Je bouche mon nez : ne sentirai pas l’eau de Cologne.
Je saute à cloche-pied sur les mines mignonnes et baisse mon froc pour pisser sur le divan.
Je ne regarderai pas le soleil se coucher, n’irai pas à la plage avec les chiens fous.
Je suis foutue d’avance. Brisée par la solitude et les médicaments.
Je suis en pagaille. Je piétine les fleurs sauvages. Je bois le vin rouge et crache des morceaux de noix.

SI LISSE
Elle ouvre l’herbier. Regarde les fleurs séchées. Elle ferme le livre, prend un grand verre d’eau.
Elle manipule l’épaisseur de son ombre comme on manipule des concepts. Ce qu’elle laisse derrière elle c’est un fleuve de pourquoi.
Elle aide. Met la main à la pâte. Range ses chaussures. Voit la vie en grand. N’a pas de regrets. Est prise de vertiges.
Elle sent le melon. Elle sucre une fraise. Dort debout.

NIET
Tu dis au revoir à tes parents. Sur le pas de la porte, un signe de la main.
Tu as la frange épaisse. Tes yeux sont secs derrière tes verres d’hypermétrope. je t’appelle « ma soeur N ».
Tu ranges tes soupirs dans une boîte à chaussures, voilà qu’ils sont partis, tu réclames le silence .
Tu es un poisson. Ta langue a le goût des truites.

Ouvroir

Être
une fenêtre
et n’être
que cela.

Ouvrir l’œil
l’iris la pupille
ronde sur le monde

Ouvrir l’ouïe
nerfs ulnaires narines papilles
laisser passer

tout

l’air les pigments la brûlure la tempête
l’herbe la pluie les pierres les bêtes
les foudres les parfums la folie le silence
tout.

Naître
et n’être
que cela.