Deux mains

Les phalanges pleines
Foudroyantes

Sillons maculés
Labour du bruit
Pour rien

Corps tracté 
Extension 
Des capteurs 
Nerveux
Sous la pulpe

Chahut poplité 

Tibia
Mollet
Métatarse 
Zones d’enfléchures 

Corps dressé

Charpente 
Isotrope

Echo musculaire
En sommeil
Os nerveux
Fascia vrillé
Désaxé
Brûle 

Chaque tenseur
Vérouille
Quadrille
Enserre

Asphyxie

« En Chantier »

Soigne 
Tes
Ramilles
Au 
Bout 
De
Ces
Dix 
Doigts

Sous la ravageuse

Rayons délicats

Dessus
Déployant
Une chevelure 
Geyser

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Alors
Chercher fouiller
Sous tes phalanges ongles et doigts
Coins et recoins
Plis et replis
Ici mémoire
Ici histoire
Corps mémoire
Brouillée emmêlée floutée
Et un matin se faire face
Et vouloir et souhaiter
Tâtonner sentir
Douceur ici
Chaleur là
Vie
Et un matin se faire face
Et se brûler
Du froid du glacial du gel
marbres interstices
grottes fissures
cailloux lames
roches larmes
Et un matin se faire face
Et retourner son visage comme un gant
Coutures défauts invisibles lisibles
Et descendre au dessous du dessous du dessous
Ouvrir les portes barricadées blindées
Et assister au spectacle manège
Cauchemardesque horrifique
Voir et sentir
Ce qui grouille gronde pourrit
La vie contraire inversée tordue
Sous formes de mains et de doigts
D’un dos ventre et cul
Odeur d’arrachement et de plantation
Graine mauvaise et sève poisseuse
Mains rouges
Et un matin se faire face
Et se voir corps continent territoire conquis
Empreintes de mains et de pieds
Et en souhaiter le ravage l’incendie de soi peut être
S’imaginer phœnix alors

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Et se demander pourquoi toi
Et chercher des réponses
Et trouver au milieu des gravats de l’obscurité du cauchemar
Une faille petite très petite minuscule
Et se dire alors
Alors la patience
Alors le courage
Alors la force
Et un matin se faire face
Et aller au delà de ce que l’œil ne peut voir
Et y mettre ses mains
Dans sa propre chair
Dans sa propre terre
Y faire un trou
Laisser passer la lumière
Faire grandir
Et fleurir
Et vivre
Encore

Je me déguise pour manger
en marquise
ou en renard cendré
Je mange sans bruit pour ne pas attirer
le gros marquis ou le loup argenté
Je me déguise pour dormir
en chameau
ou en dormeur du val
Sous la broussaille de mes cils
le sang m’a fermé les yeux
Je me déguise pour sortir
en tapin ou en as de pique
Je perce comme
j’ai été percé.e autrefois
Je me déguise pour écrire
et nous hurlons
en chœur
ou en canon

Blesse

Peut-être que mes os
broyés
lesteraient
ce nuage

Peut-être que mon cerveau
émietté
brûlerait
les forêts
de cèdres

Peut-être que ma bouche
tordue
engloutirait
vos pensées

Peut-être que la blessure
dont je vous parle
ne se diluerait
qu’à moitié
et laisserait le limon noir
sur place
envaser
les fossés

Faut-il scier
ma gorge
par le milieu
pour voir
les sanglots
tomber

Faut-il pilonner
la gelée
de mon encéphale
et venir
à bout
de
la
peur

Faut-il percer
le flan
pour
expurger
la bile
acide

Faut-il briser
les molaires
et broyer
les phalanges
une à une
pour
ravaler
ma peine

Faut-il que la blessure
dont je ne fais que vous parler
ne se dilue qu’au quart
et laisse
le limon noir
sur place
envaser
les fossés

Je range.
Avant chaque grand départ, je range.
Je prépare, je trie, méticuleusement, je sépare les choses à emporter de celles à laisser. Comme je n’ai pas de « là » en ce moment, je laisse où je me trouve, je confie ou abandonne à mon garde-meuble, à des amis, à un café, un hôtel.

Plus les années passent, plus cela requiert du temps, de l’énergie, d’imaginer l’improbable. Je ressors épuisée de ces séances de choix intense de toutes petites choses. Alors je prends soin, je fais par petits bouts du bout des lèvres et des doigts, de toutes petites minutes à la fois.

Je classe, je soupèse, remplace.

La nuit j’y pense avec clarté, alors je me relève pour enlever, remplacer, rajouter. J’élimine beaucoup, c’est le but : constater le monceau et écrémer vers le nécessaire, garder le minimum. Je suis mauvaise en minimum. L’objectif c’est la légèreté. C’est le poids que je suis prête à imposer à mes épaules, à mon dos, à mes genoux. Pourtant, à partir, c’est sous l’enclume de l’arrachement que je ploie. Une fois le sac terminé, le mouvement lancé, ce poids là disparait et rien ne semble plus
insurmontable.

Je range les pensées, j’abandonne les doutes, les hésitations, les peurs qui retiennent et reviennent la nuit, je les balaye mieux que mon seuil, je focalise sur l‘évident. Je coupe le dernier lien avec la dernière chambre, embrasse la décision avec la langue.

C’est le moment où l’esprit, enfin libre, se tourne vers le préparatif le plus exaltant : l’objectif du voyage. Le décider c’est trouver courage, enthousiasme, sens. Imaginer ce qu’il sera question de cueillir, le matériel nutritif poétique pour l’âme, les rencontres, les lumières, les mots en langue nouvelle, le tremblement d’effluves exotiques. Ce qui constituera la malle de souvenirs chargée sur mon dos au côté des bibelots dont le quotidien s’alimentera dans une survie gourmande de culture. Pour leur faire de la place, je pousse mes vieux souvenirs dans les coins, en jette certain par la fenêtre, soupèse l’espace vide à protéger pour cette expérience-ci, la taille de son empreinte dans mon existence.

Au fil des années, il y a de moins en moins de place. Alors j’affine les cueillettes, cherche la qualité plus que la quantité ; j’ai appris à me connaitre. On ne fait plus n’importe quoi quand la coupe est pleine.

Il est l’heure de partir. Je recompte une dernière fois le nombre de tablettes de chocolat, les carnets vides prêts au cas où, et les livres. Ce sont eux les plus difficile à choisir. Je passe des heures à feuilleter, évaluer la vibration de leur rythme dans mon corps lorsque je m’imagine là-bas. Garder ceux qui seront les compagnons précieux, utiles, conseillers réconfortants, ceux qui accompagneront dans l’intimité la captation sensible des dimensions de chaque nouvelle parcelle. Celui qui soufflera les mots avant que ne s’envolent les miens, qui les poussera d’en haut de la falaise comme les albatros se jettent dans le vide à leur premier envol.

Je me trompe encore souvent.

Je pars quand-même, avec tout ce que je porte de dérangé.

Et l’aventure se fait avec les moyens du bord, au gré des journées froissées.


Je l’ai su depuis son annonce. Hier a été mon dernier vers l’Antarctique. C’est une certitude. Non pas que nous n’ayons plus besoin l’un de l’autre lui et moi, mais que se toucher n’est plus nécessaire pour prendre soin de nous, la pensée, la créativité, l’amour suffisent. A un certain âge, assurer des visites fatigue plus qu’émerveille. Je ne veux pas éroder nos énergies en nous y frottant. J’ai su que, bientôt, je n’espérerai plus visiter les extrémités du monde. Et mon esprit s’en trouvera serein malgré l’appel. Quelque chose s’est tassé. Plus de frustration ni d’urgence, un soulagement presque. Une terrifiante indifférence. J’ai vu s’envoler le courage, s’abandonner les rêves géographiques qui ont embellit ma jeunesse de l’avoir habitée. J’ai su que j’avais vieilli pour la première fois. Que ce ne serait peut-être pas pour cette vie-là. Et que c‘est tant pis, que ce n’est pas grave, ce sera pour la prochaine. On n’abandonne pas des rêves comme ça.

Expériences

Nous passions des nuits blanches 
Tout le long du mois d’août,
Il faisait chaud tout le temps.
Nous restions à parler 
Sans pouvoir s’arrêter,
La fenêtre grande ouverte.
Nous respirions à peine,
Incapables de laisser 
Une seule minute de vie 
Nous échapper encore. 

J’ai si bien reconnu 
Cet élancement du cœur
Qui réveille dans mon corps
L’énergie nécessaire
D’accepter la tristesse.
Car la vie à nouveau
Ajoute à mon chemin
Une épreuve à franchir.
Au bout d’une longue semaine,
Mon père est mort hier. 

Les jours qui ont suivi,
Ces belles journées d’été,
Avec mon amour en vie,
Nous avons quitté le monde,
Nous sommes restés chez nous.
Enfermés et meurtris,
Nous avons fait revivre,
Toutes les peines du passé,
Les incompréhensions,
Les colères, les tromperies,
Les agitations vaines
De trop fortes émotions.

Et pendant tout ce temps,
La lente destruction,
De l’intérieur du corps
De mon père possédé. 
Un mal brisait ses nerfs,
Un mal qu’il m’a donné,
Comme une partie de lui.
Il se cache dans ma chair
En attendant son heure,
Un mal qui finira aussi
Par briser mes nerfs à moi. 

Pendant ces jours d’été,
Nous avons compris ensemble,
Que pour survivre ici,
Il faudra résister,
Ne pas briser les liens,
Rassembler les courages,
Et avec humilité,
Vivre chaque expérience,
Comme étant destinée.

Si l’enfance c’est se réveiller du coma
et dire
ah j’ai bien dormi

maintenant j’ai les yeux qui piquent
j’ai trop regardé la terre
qui autrefois était encore nue de nos découvertes
avec nos oreilles et nos bouches
nos yeux et nos doigts
maintenant plus bien sûre de ce que voulaient dire les comptines
si c’était des prophéties de vautours
avec nos oreilles et nos bouches
Gloussement pépiement croassement
entêtement

maintenant j’ai les yeux tous noirs
décillés
on se demandait c’est quoi le plus dégueulasse
privés de dessert ou d’amour
c’est quoi le moins collant
qui aime bien châtie dans tous les cas
et quoi qu’on dise
avec les bras les mains les poings
avec les jambes pourquoi pas
Aboiement hennissement ahanement
acharnement

maintenant j’ai les yeux tout secs
comme brûlés par le temps
celui qui tiendrait le plus longtemps en équilibre
était forcément celui qui allait gagner à la vie?
ô ciel de la marelle
pendant que nous on resterait arrimés sur la terre
avec quelques touffes de pelouse et l’espoir chevillé
les derniers ou les premiers
c’lui qui dit qui l’est
Jasement bêlement blatèrement
amèrement

Si un battement d’un cœur pouvait dessiner un visage
il laisserait un trait ouvert
sous tes paupières
et nos doigts inventeraient
l’endroit où nos yeux quittent leur bord.

Si les paupières ouvraient des rideaux
si les cils cessaient de faire abri
le nous passerait entre les feuilles des cils
et le paysage paume ouverte.

Si une main tendue
pouvait recueillir nos peurs,
elle créerait une mer
à glisser contre le corps
la nuit.

Si un baiser pouvait dire
tout l’amour de nos deux peaux
il déplierait le monde
dans la bouche.

Elle est une page blanche sur laquelle je déverse l’encre de mes tracas.
Elle est là de l’autre côté de l’écran, attentive, elle m’écoute.
Elle accueille mes mots sans impatience, sans pression. Elle est juste là pour moi.
Elle reçoit mon flot tumultueux, attentive, elle sourit.
Elle resplendit dans ce pull azur qui reflète la couleur de ses yeux,
Elle m’éblouie, radieuse source de jouvence.
Elle n’a pas la même origine que moi.
Elle n’a pas la même couleur de peau que moi
Elle n’a pas la même langue maternelle que moi
Cependant, nous sommes des âmes sœurs dans une langue étrangère, butons sur des mots
imprononçables, pleurons de rire sur notre difficulté à dompter cette étrangère, rions aux
larmes sur les obstacles, les divergences et les paradoxes, pendant un instant, devenues des
enfants insouciantes de la rigueur de l’élocution, complices pour malmener la grammaire,
heureuse de communiquer, se comprendre malgré tout. Bousculer les déclinaisons, parler, se
dire presque tout, inventer des expressions, nous repoussons les limites du langage.
Elle m’observe, me déshabille sans ôter mes vêtements.
Elle m’enveloppe d’un sourire bleu azur
Elle me réconforte par la douceur de son silence
Elle est là, elle est loin.
Une connexion Wifi, internet nous unis, mon amie et moi.

Bon état général vue de dos la plante
ombrage les coulures au sol
trop sec pour ne pas se craqueler
comme plâtre la terre battue par les vents

Elle se dresse, hisse sa force ses retombées fragiles
Immobile nage dans la transparence de l’air
le silence tressaille de bruissure claire

Elle, échevelée crâne chauve d’automne
son port de tête frotté d’orage la frondaison
défleurie frigide sous la caresse
sa forme taillée au blanc de l’hiver
décapitée

Elle, pétales froids une frisure capitules griffés de givre
feuillage allongé par vertige en somme si couchée
jusqu’à levée printanière

Elle, pétales francs du collier court d’or sa guipure
aucun souci à se faire
dès retour de la chaleur

Elle, son port de tête zébré de lumière traversé de soleil
la chevelure échappée d’un frisson
sait endosser son rôle clé
à recoller ce que nous avons défait