Je suis apparue comme un oubli. J’ai rampé, marché, couru. J’ai attaché mes yeux aux derniers étages des immeubles. J’ai écrit partout, sur les murs, sur vos mains, sous les tables, dans ma tête. J’ai sauté du haut d’un précipice glacé, sans espoir de retour. J’ai attrapé les cordes tendues, les rideaux et leurs reflets. J’ai étanché ma fureur à la fontaine moussue, entre les ronces et les tonneaux en plastique. J’ai compté jusqu’à dix et au pied du poteau téléphonique, j’ai creusé un trou pour cacher le sang. J’ai entendu le cri d’une bête blessée dans les échos de l’orage, j’ai absorbé les déchirures de l’air. J’ai voulu une peau hâlée, des mains graciles, des chevilles fines, une poitrine plate, j’ai voulu des dents moins écartées, des ongles moins courts, des fesses moins rebondies, j’ai voulu un regard clair et sûr. J’ai fouillé les buissons jusqu’à en extraire le bleu. J’ai suivi de mes doigts le ruissellement jusqu’au bout du sentier, quand nos corps ne sont plus que des rêves.

là où dorment les mots

dans l’ombre de leurs peaux
se pose leur laiteuse légèreté
rendront-ils son sourire
au rouge de sa bouche
l’espoir à ses paupières en berne
la paix aux visages en bataille
ils parlent une langue inconnue
pourtant parmi les cygnes
la gravité

là où dorment les mots le lit sec d’un fleuve
là où ils jaillissent j’aime à me réveiller

dans le silence parfois
les mots croisés avec les yeux
me donnent des coups à l’âme
des bleus à mon cœur tuméfié

dans le silence encore
les mots rencontrés par les lèvres mutiques
sont comme de longs baisers
qui m’irriguent jusqu’au moindre viscère

dans le silence enfin
là où se conjuguent tous les mots
l’horizon des oiseaux est tout proche,
leur chant m’entraîne où un lac fait signe

tu repars aujourd’hui 
je te tiens encore un peu 
mes canines dans ton plexus
je dévore tes yeux ta colère 
tu te concentres sur tes tartines tes œufs 
je suis étriquée dans ton corps qui s’éloigne
étriquée de la gorge à l’estomac 
dans tes jambes qui repartent pliées dans le bus et 
tu t’en vas 
c’est moi qui marche sans me retourner car 
partir c’est plus facile que de rester 
pas vrai ?
bien que je reste à habiter dans ton corps et surtout 
je te sens tracer des sillons sous ma chair
ils vont profond ils creusent 
ils tanguent donnent la nausée 
parcourent le système nerveux 
appartiennent à un corps qui n’appartient à personne 
ils vivent après ceux qui n’ont pas la force d’abandonner 
Ils s’engouffrent dans les millions de minuscules trous 
qui existaient déjà 
transpercés activement
ils poinçonnent le corps comme preuve d’un passage vrai 
reniflent les trous les issues 
conservent l’odeur intacte de la matière disparue 
ils plaignent ils passent ils traversent
normalement 
ils remplacent les textes gravés sous la peau 
dans la doublure du visage des membres du tronc 
ils répètent
ils déchirent
on ne sait pas comment on se déchire 
on n’a aucune idée des sillons 

une bille sanguine comme une orange elle me gifle de son insolence de sa jeunesse insouciante belle sans effort elle flotte dans un ciel gris perle et pourtant c’est un ciel gris sale gris fumée le gris du Havre elle parvient à le rendre presque beau elle jette ses rayons comme des mikados à la surfaces des eaux elles aussi grises du port ils s’entassent comme sur une toile cirée et vibrent avec le clapot des silhouettes sur une barque s’en approchent mais restent dans l’ombre elles ne pourraient pas rivaliser avec la bille sanguine il n’y de place que pour elles sur cette toile

je pourrais vivre ici sur ce soleil je le voudrais au cœur de ce point orange qui éclipse tout le reste je pourrais un jour y poser ma valise je ne verrais plus Le Havre et son port sale et triste je ne verrais que la chaleur de la bille son interminable liste des possibles que tu me prennes la main j’attends que tu me prennes la main que tu balaies la mèche de cheveux de mon front pour voir mes yeux et que dans un souffle tu me dises viens on y va maintenant n’attendons pas plus longtemps que seuls subsistent les rayons mikados et notre amour sanguine

Disparition

Bouffée de calme et de mélancolie montée depuis une brume ambiguë, l’œil s’ouvre et se ferme.
C’est le rythme de la brume qui entre par la fente, le souffle de ce qu’on n’entend pas : le sifflotement.
Sous hypnose prises dans les vapeurs, spectatrices nous sommes captivées par son apparente immobilité.
Faussement statique l’homme s’efface derrière le son invisible sur la fixité de l’image mais jamais ne s’absente le sifflement. Son visage estompé disparu derrière la fumée blanche réapparaît l’instant d’après.
Il siffle l’air léger d’une vie qui éparpille la grisaille d’un pas dans le flou, une mélodie qui se rappelle la lumière.
Quelque chose s’étire dans l’espace que comble une densité, des murmurations échappées de quelle brèche dans le hors-champ de l’oreille.
On ne sait à quelle échappée se raccrocher, on se laisse hypnotiser par un autre langage.


Haut le cœur cosmique

Loin au loin, loin
Vide au loin, vide,
Un vent violent hurle
Dans le silence de l’espace urbain.

Patchwork de briques
Imbriquées dans des blocs,
Les cités désertées agonisent …
Vestiges d’un autre temps,
Elles se dressent roides et froides,
Telles des généraux momifiés par les défaites.

Le long des façades rectilignes,
Rampent les fenêtres condamnées.
Des canalisations rouillées forcent
L’intimité des murs failles abandonnés.
Quelques balcons rachitiques trompent l’œil
De pauvres oiseaux en orbite.

Les rêves ne volent pas assez haut
Au dessus des nuages lourds.
Seules les fusées satellites s’élèvent dans le ciel,
Emportant avec elles les espoirs éperdus
Des ouvriers cloués au sol,
Le cœur battant.

Arrivée dans la cité phocéenne
le cœur en vrac roulé en boule dans ma valise
j’ai confié ma gorge au soleil, à la mer
et j’ai avancé

Un appart dans le Panier de mes larmes empêchées
la place de Lenche érigée en un phare dans ma nuit
le téléphone accroché au dédale des rues
je monte je descends
je monte je descends

Des visages, des mots, le tarot de Marseille
la douleur ne s’oppose pas à la vie
un cœur athée ne s’oppose pas aux prières
à Sainte Rita, à la Bonne mère

ce soir je suis un marin dans la tempête
j’enferme mon cri dans le feu des cierges
Des Arcenaulx à l’Opéra
je monte je descends
je monte je descends

un livre sur une table, une bière fraîche
mes pensées sont difractées
ma respiration s’amalgame à ton corps endormi
dans quelques jours je serai près de toi

VILLELOUP, Lieu-dit.
La ferme en pierre, elle n’a jamais cessé de se construire.
On y est dans la poussière tous les jours, même si ma mère passe l’aspirateur. Les espaces sont grands, du haut de mes trois pommes.
J’écris sur les murs, j’ai le droit parce qu’ils n’ont pas encore été recouverts.

La chambre de mon père est dans la cuisine.
On nous élève à toutes sortes d’étrangetés déguisées en banalités.
Comme la table en verre et en rotin, choisie ronde parce que c’est plus conviviale. Alors que personne n’a jamais été invité. C’est un exemple simple.

Depuis le hangar d’en face, on a vu nos parents soulever les pierres de cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée.

Dans le mobile-home, sous le hangar, je chante et j’enfile les baskets de ma sœur. Mon père dort et regarde la télé sur le canapé, j’y vois l’effondrement des Tours Jumelles avec des fraises tagadas pour goûter. Ma mère va travailler en voiture, c’est loin. Ma sœur aussi, grâce à sa voiture sans permis, elle va ramasser les patates, comme l’été dernier.

La première fois que je viens sur le chantier, une échelle tombe sur mon crâne, je saigne. Alors on ne reste pas longtemps, on remonte en voiture, ma sœur me tend une bouteille d’eau en me demandant à répétition si ça va. Je ne ne m’en rappelle pas, mais c’est la trace de l’échelle qui est restée en haut de mon front qui me fait dire que c’est vrai.

Mes souvenirs sont marrons, étendus et sourds. Les matières, elles, sont intactes comme le béton.

On a quitté cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée, et j’ai souvent continué de la voir en cauchemar. Toujours, il s’y passe la même chose. 
Je découvre dans les pierres une lumière rouge clignotante, une bombe planquée dont le décompte s’accélère. Sans réfléchir j’enfourche mon vélo et m’en vais en pleine nuit à travers les champs. Une fois que je suis suffisamment loin, je me retourne et vois la maison-rêve exploser. Gros bruit des flammes et des pierres. 

J’imagine la peur de mes parents qui sont restés, et je vois les ruines en noir et blanc.

Je vais mal et soudain la mer surgit

je vais mal et soudain la mer surgit

bleue
bleue

profonde et vaste
dans les cercles usés de mes yeux
le mouvement régulier de l’eau
soigne soigne
mes cernes déroulés tout entiers sur
mes joues
ils trempent dans l’écume dans le sable
ils sèchent avec les seiches
ils s’égouttent mollement parmi les
corps mous

je regarde les algues et les coquillages
qui ondulent étincellent dans l’eau verte
mouchetée d’or
les petits poissons qui passent
et les crabes
les vivants et les morts

alors
alors

doucement doucement
les douleurs dans mon dos se dissipent
les cormorans se penchent pour boire
au bord de mes iris
mes joues reprennent des couleurs
une voile blanche traverse
je crois reconnaître la Bisquine

que c’est beau

que c’est beau que
ce phare ces rochers ces bateaux
que c’est beau
d’avoir des yeux pour voir et une peau
pour sentir
la caresse familière du vent
qui emporte
le mal dans ma tête
et les larmes arrêtées aux écluses de ma
gorge

c’est beau la mer