Petites choses simples

ta silhouette à contre jour
dans l’étendue vague
tu avances lentement
les yeux fermés
un jeu d’enfant
sans obstacles
*
je te guide
avec la bouche
des sons aigus qui claquent
pas à pas tu me suis
jusqu’au bord de l’eau
tu ouvres les yeux et
tu ris
*
sur le sable encore humide
nous contemplons longuement
des gravures d’arbres enchevêtrés
délicatement tracées par la mer —déjà lointaine
*
nos pas plus légers sur le chemin de terre
nos voix qui s’incrustent dans le soir glacé
comme de petites étoiles
*
nous redescendrons sur la grève
ressasser l’avenir incertain
ton printemps suspendu
le tout début de mon hiver

Que ma joie demeure !

Sois souriante, ma tristesse
Soulève les brumes et les voiles
Sois implacable, vengeresse
Et sous les larmes, ton âme, dévoile

Sois impatiente, ma tristesse
De quitter cette humaine peau
Sois volubile, pars en vitesse
Vers d’autres êtres, d’autres maux

J’ai confiance en toi, ma tristesse
Infidèle, tu me seras
Je vois là toute ta noblesse
Se détachant de mon cœur las

Canal Saint Martin

De cette passerelle brumeuse qui surplombe
une rivière inconnue (qui n’est pas la Seine)
un cours d’eau sombre d’hiver
me revient celle éclatante
de bouquets de jeunes gens
de bribes étudiantes
de pleine joie jusqu’au bord
de cet air d’été
léger sans conséquence
ni certitude que souffle coupé
ce n’est pas le soleil acéré
mais la lame de tes pas
quelle autre évidence
que sang qui déborde
ce n’est pas le fleuve
si ce n’est dans mes veines
si c’est pour défaillir
serait-ce dans tes bras
qu’enfin la bouche cueille
la première salive la saveur
de tes lèvres
que j’avais déjà bues
(mais seulement en rêve)
aveuglée je devine
ton désir à la voix

Fuis, froid
ton humeur broie
ce trop blanc
gel à prise rapide
fige trop vite dans les veines
ce que tu laisses à ma peau
bleuie cassante
crisse comme cristaux
me scie en surface
ton souffle gris
m’atteint avec la précision
de mille lames
m’entame ton vent
vif pure glace agglomère
en congères intérieures
m’entaillent gués à découvert
stalactites ou couteaux
ni ne montent ni
ton baiser n’a rien
d’ardent rien mais mord
dedans ma chair
frigide ce givre
que tu sculptes
dans mes entrailles
tes élégies me laissent
de marbre plaquée
dans mon hiver
mon feu finira bien
par te faire fuir

là où je vais tu peux venir aussi
là où je vais on peut tous aller
aller à l’ouverture à la porosité
à se remplir dans les creux
à se déverser en vagues successives vers
à se répandre en ondes concentriques
en ondes radio et lumière
en voix diverses parfois subversives
et ce n’est pas grave
et toi aussi tu peux te disperser
dans tous les axes sans gps
tous les azimuths tous les désordres
du monde tous les horizons
se diffuser sans se répertorier
loin des censures et des souffles inversés
des courants contraires
la force qu’il faut tu peux la puiser
en toi-même ou dans les autres
cela te tire vers l’avant pour mieux traverser
sans regarder mais voir ce qui s’écoute
toucher ce qui s’entend
c’est l’invisible qui te tire le mieux
qui te vit cette source vibrante
en toi ce feu ces flots ondulatoires
toi aussi tu te laisseras dévorer et recracher
par les visages par les énigmes
qui nous devancent sans frapper à la porte
n’avertissent pas mais surgissent à l’improviste
et c’est là dans ce cœur battant des effets de surprise
que tu trouveras de quoi chérir de quoi chanter
toi aussi

Résurgence

Ointe tes fissures
Qui suintent tes blessures
Puis reprise-les en points de suture.

Dépose ton armure
Qui asphyxie le bleu de tes veines,

Et libère ta peine
Puis range les armes
Et garde tes larmes.
L’armistice a sonné,

Plus de guerre, de batailles acharnées

Il te faut pardonner.
Amnésie ta douleur
Et ravive ta flamme,
Huile bien la mécanique
De tes battements de cœur archaïques.
Oui ! Vas y ! Dérouille les rouages,
Déverrouille tes cadenas,
Pulse encore la mesure
De ce corps presque mort.
Balance bien le rythme,
Ravive les couleurs
Et dissipe tes nuages.
Abolis toutes tes peurs
Et relance les dés du Destin,
Tu es toujours en Vie.

Corps aqueux

Les cheveux blancs — un nuage qui s’oublie
Un carré de soleil — la trace
Des années de teinture imprimées
En petites taches sur
La boîte cranienne
Le cou hégémonique — le balancement des échassiers
La voix sourde qui enfle — une baleine surgit
L’humilité des fanons — les muscles distendus
Par le temps
Les yeux cristallins — un miroir sur le monde
Derrière les vitres épaisses comme une couche de protection
Sur le bleu de la sagesse
Voilé de quelques maladies
Du tissu conjonctif
Les mains tordues en bâtonnets de bois noueux
Les veines saillantes — la sève sous l’écorce
Repliées sur le ventre rebondi — un simple ballon d’hélium
Gonflé au fil des jours (des préoccupations)
La poitrine anémone
Le corps d’algues marines
Transfiguré par les courants
D’air — éprouvé par la vie

Raisons vernaculaires

Un cyclone
Des parois dévastées
Dans le cerveau ombilical
Le bruit sourd du tumulte
En dedans
Ici tout est calme
Le château flotte dans le coton
Molletonné
Il faudra s’y blottir
Véhicule lunaire
Rompre la pesanteur
Elle dit
J’étais accrochée par la racine et j’ai mangé de la terre
Pour que pousse dans la tête
Des fleurs non venimeuses
Le corps est lourd
Je n’ai pas d’inquiétude
Regarde l’absence de plis sur mon front
Je souris légèrement
Les lèvres remontent vers le ciel et le visage s’anime
Elle dit
Je veux rester dans la vie (que se passe-t-il à coté ?)
Le visage est une surface
Une façade poreuse
Il cache la plateforme
L’intérieur
Cossu et sombre
Des rats grignotent les fils de la raison
Une fée passe régulièrement les recoudre
Elle dit
Regarde, je t’apprend à faire tes lacets
De jolis nœuds
Que les rats ne voudront plus ronger
Le silence est profond
Il fait bon ici

Cuisine lascive

poêle sur le feu
pellicule d’huile sur le mur blanc
cuisine lascive soudain je n’ai
envie de rien
que de ta peau
du jus brûlant
jaune d’oeuf
gicle dans ma bouche
les pupilles
salives dilatées
mâchoire contre mâchoire
envie de rien
que de tes canines
contournées par voie d’eau
pour que coule le jus
de ta langue
sur le palais humide
de t’avoir attendu
quand tu respires dans ma bouche
l’air opaque
se convulse