J’ai imaginé une pluie rouge qui aurait nourri le brouillard. J’ai su que l’eau prenait la couleur de ce qui l’entoure. J’ai pensé que les orages surviennent quand on s’y attend et que dire qu’on ne s’y attendait pas, c’est comme mentir. J’ai semé des coquelicots dans mon jardin pour que la pluie soit rouge. J’ai voulu qu’il y ait une preuve du sang qu’on m’a versé. J’ai décapité les pâquerettes au rotofil pour leur faire de la place. Pour ne pas que l’eau vrille rose. J’ai refusé de croire que le mensonge n’existe que dans les choses qui sont passées. J’ai voulu recoudre mes souvenirs, et les souvenirs ont sonné faux. Alors j’ai regardé mes doutes :

__________ je suis responsable de moi-même
__________ ce que je dis avec sincérité est vrai
__________ la violence aplatit les corps
__________ on ne peut dire la vérité que dans l’instant
__________ tout ce que j’échoue est une réponse traumatique

Les fleurs rouges ont poussé sur le béton et elles ne m’ont rien appris. Elles ont convoqué des papillons, des abeilles, des guêpes et des frelons pour manger les abeilles et les guêpes, des moustiques, des sauterelles monstrueuses, des araignées pour manger les moustiques, des serpents pour manger les araignées. J’ai arrêté de compter les espèces qui auraient remontées la chaîne jusqu’à moi, ou plutôt, jusqu’à ma bombe anti-rampants, anti-volants, anti-vivants, anti-faune&flore. Je les ai tous pulvérisés. Mon génocide personnel. Je les ai anéantis. Ils ont tous été anéantis. L’eau est tombée et elle a lavé leurs corps. La pluie est redevenue grise. Alors j’ai regardé à nouveau :

__________ la pluie lave les mains sales
__________ oublier n’est pas guérir
__________ on est soit victime soit bourreau
__________ l’enfant est obligatoirement innocent
__________ les sorcières n’écrasaient pas les cloportes qui proliféraient dans leurs maisons

J’ai semé des violettes en pensant à Sappho. J’ai racheté de l’insecticide et des pièges à souris et des pièges à mouches et___j’ai fabriqué _____une bombe artisanale.

J’attends qu’ils viennent.

je me souviens d’elle

déchirant une photo

elle est sur le fauteuil

ou le canapé

je la regarde

elle me parle

pas un son ne sort de sa bouche

je crois

qu’elle ne dit pas

pourquoi elle déchire la photo

je pense

quand elle regardera ailleurs

je ramasserai les morceaux

sur la photo il y a une femme

sa bouche forme

des mots

sans son

je ne sais plus

si j’ai ramassé les morceaux

sur la photo il y a une femme

je crois

je pose une question

est-ce que je pose une question

ou est-ce que la question

reste suspendue dans l’air

sur la photo

il y a plusieurs personnes

je crois

tendre la main

toucher ce qu’elle ne dit pas

ne dira plus

souvenirs mous

élastiques

se transforment en brume

la brume ne se touche pas

elle se dissout

photo

noir et blanc

bord ondulé

je crois

fantôme de question

morceaux

noir et blanc

déchirure

sans bruit

souvenir poli 

dilué

contours

elle

lointaine

ne dit rien

déchire sa mémoire

empoisonne la mienne

je n’ai pas

ramassé les morceaux

Liste de tentatives

J’ai couru dans une maison aux murs délavés en cherchant une sortie
J’ai demandé ma route à un manteau de femme scintillant comme la nuit
J’ai écrit une lettre sur un morceau de papier peint avant de vouloir sauter par la fenêtre
J’ai écrit comme on nage dans le sens inverse du désespoir
J’ai vu un chat noir qui m’a semblé vert et j’ai réinterprété mon avenir
J’ai relu un manuscrit en buvant un thé brûlant dans une pièce que je ne pouvais plus quitter
J’ai appris par cœur une chanson pour avoir l’impression de maîtriser mon temps
J’ai fait un gâteau en forme de gâteau et j’y ai caché mes clés de voiture
J’ai entendu un bruit venant d’un placard vide
Dans l’évier j’ai vu mon reflet me regarder
Alors nous avons compris une énigme gravée sur le linteau
Nous sommes allées dans le jardin d’hiver et nous y avons déterré une valise remplie de
manuscrits remplis de taches de thé noir remplies de nostalgie
Les taches formaient le dessin d’une carte
Alors nous sommes parties au lever du jour sous un ciel de citron
Et nous avons marché avec des pierres des feuilles et des oiseaux que nous n’avions jamais
vus jamais entendus jamais touchés jamais sentis

Il faisait nuit. Il faisait chaud.
La nuit était chaude.

L’humidité de l’île faisait friser mes cheveux.
Son ardent soleil faisait dorer ma peau.

C’était à l’autre bout de mon pays.
Des buildings éclairaient le ciel.
Une paire d’yeux bleus me regardait.

La musique retentissait longuement.
Le bruit du liquide versé résonnait.
Une lourde expiration me réveilla.
Le son d’un souffle bestial.
Mon cri fut muet.

Je ne.
Pouvais.
Je ne pouvais plus.
Bouger.

La torpeur m’avait saisie.
La terreur me pressait.

J’étais seule face à un souffle.
Des mains. Un corps.
Seule. Sale. Silencieuse.
Coincée dans la nuit chaude.

Je suis née dans l’attente. J’ai creusé des trous dans la pierre en quête d’une vérité. J’ai tricoté des pulls et des écharpes pour demander pardon. J’ai vu des oiseaux peureux, ils l’étaient à peine moins que moi. J’ai hurlé Gare aux loups ! ça n’était pas vrai. Ça n’était pas les loups le danger. J’ai respiré plus fort et plus vite en pensant à des fermes désertes, aux creux de vallées spéciales.


Liste de ce que j’ai désiré
o Un essoufflement
o Une main dans le ciel
o Un plus petit nez
o Quelques espacements
o Des bouches tendres


Liste de mes paysages :
o Un ruisseau dans les Pyrénées
o De l’herbe séchée par l’été
o Des baskets blanches et un jean rose
o Une couverture à carreaux couleurs chaudes
o Une messe le 24 au soir avec de la neige dehors

J’ai absorbé couleurs et chants en tout genre. J’ai prié différentes fleurs dans différentes langues. J’ai soupiré au soleil et beaucoup attendu que les questions cessent. Désormais j’attends moins, et je ris plus.

Envol de la chute

Quand le cœur me fit comprendre
ce qu’aucun ne put mieux faire,
j’ai laissé la douleur se faire maître
et passé le relais du combat.
Dans un nuage de tempête,
est tombée une pluie de fer,
les éclairs d’argile, 
répandus en miettes,
ont dessiné mon trépas.
La maladie en moi s’est fait rivière,
l’égo fût emporté par les flots,
nous avons creusé au stylo à bille
les sillons d’un avenir apaisé 
pour repartir tranquille
les organes rouillés
mais encore loin du tombeau prophétisé.

Elle a passé son temps à chercher sa place
Et à douter de tout.
Elle a tourné à droite, à gauche.
Elle a fait demi-tour,
Elle s’est perdue.
Elle a couru dans tous les sens
Avide de rencontres, de sensations.
Elle s’est cramé les ailes,
Cramé le cœur.
Elle a voulu qu’on l’aime
Par tous les moyens.
Elle a cherché à plaire à tout le monde,
À remplir le vide.
Elle a embrassé, caressé, aimé,
Serré dans ses bras.
Elle a perdu pied.
Elle a cherché à comprendre.
Elle a senti la colère monter.
Elle a laissé les émotions l’envahir.
Elle s’est cherchée partout,
Elle ne s’est pas trouvée.
Elle a essayé de tout son être.

Et puis un jour elle a donné la vie.
Elle a nourri, lavé, habillé, endormi.
Elle a bercé, consolé, cajolé,
Serré dans ses bras.
Elle a porté sur ses genoux.
Elle a respiré leur odeur,
Caressé leurs cheveux.
Elle les a couverts de baisers.
Elle s’est fâchée de temps en temps.
Pas beaucoup.
Elle s’est inquiétée.
Elle a mis la main sur leurs fronts pour mesurer la fièvre.
Elle les a regardé dormir.
Elle a chanté des comptines.
Elle a lu des histoires.
Elle a noté les mots d’enfant dans un cahier.
Elle a fait des lessives.
Elle a préparé les repas.
Elle a organisé des anniversaires.
Elle a écouté, souri, regardé tendrement.
Elle a aimé de tout son être.

Elle me prévient 

les relations préexistent, 

elles révèlent la matière et le vivant.

Le réel s’incarne.

Et puis quoi encore ?

Elle me chuchote que l’isolement tue.

Sans liens, l’enfermement devient angoissant. Notre réel est fait de fils de relations, d’entraide, de solidarité.

Et puis quoi encore ?

Elle me crie plus fort

attention au besoin de confort !

il asservie nos relations ; celles-ci sont remplacées par des interactions. Des interactions-ressources qui nous éloignent des autres et de la nature, mettent des barrières.

Nos relations s’appauvrissent en devenant interactions.

Et puis quoi encore ?

Elle prétend qu’à trop les appauvrir, elles deviennent virtuelles. Le virtuel est la fin de l’humanité des hommes et de la nature de l’humanité.

Et puis quoi encore ?

Elle affirme que la mondialisation de nos échanges – accélére et démultiplie nos interactions ressources – l’être tombe dans un coma relationnel – envahit du vide de ses journées bien remplie.

Et puis quoi encore ?

Elle propose d’expérimenter une pause – faire le point – le trie – d’introduire une petite pincé de poésie, de solidarité, dans ses journées et de le partager…

Et puis quoi encore ?

Je me répète -tous les jours-
Le monde est long
Mes bras sont courts.
Je ferme mon cahier,
j’éteins le son.
Et puis, alors ?

Je me répète -toutes les heures-
Le vent est fort
Mon âme est souple.
Je frappe ma tête,
je coupe le son.
Et puis, alors ?

Je me répète -de chaque instant-
Les étoiles ne sont pas des étoiles
Mon corps n’est pas mon corps.
Je vide mon cœur vide,
j’éteins à nouveau le son.
Silence. Silence.
Et puis,
alors ?

Ce qu’on a traversé et ce qu’on traverse encore, le souffle et le saisissement. L’inverse de l’oubli se trouve dans ce recoin, là précisément où nous étions hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans. J’arpente la campagne ou je ne l’arpente pas, qu’est-ce que ça change, je l’ai tellement arpentée. Je me fuyais dans l’arpentage et pourtant je me trouvais. Est-ce que j’ai encore besoin de ça, de me trouver ? Je préfère me perdre aujourd’hui, dans des voies moins claires, dans des noms moins étroits, des noms qui laissent la place au hasard. A moins que ce ne soit l’absence. Je me perdrai encore demain, sans me chercher, seule ou avec un, une autre, un regard me poussera dans le dos sans que je m’en aperçoive et je me verrai hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans, je me verrai et pourtant invisible. Je me saurai sans vraiment me reconnaître. Je forcerai le pas pour me distancer. Comme j’ai toujours fait.