Longtemps je n’ai été que tension. Un nerf tiré, sur le point de claquer. Tout le temps, à gauche à droite, tourner la tête se pencher. 

Parfois il y a du poids. Le poids. La sensation d’appartenir. À la terre. Au sol. Un contact, une présence peut-être là oui. Parfois, mais rarement.

Et puis ce sont d’autres parties qui tombent, au final. Qui s’attachent à la gravité. Les seins, les joues, le trop plein des cuisses, sous les yeux.

Je vais jusqu’à mon corps, il m’occupe.

Mais non, il est souvent serein, il est passé par là, il attend, en puissance. 

Et il s’envole encore, plus souvent qu’il ne devrait le faire.

Mais bon, il veut comprendre d’où je viens, moi.

Il y aura un matin
le téléphone sonnera dans le vide

il y aura un matin
ta cuisine ne sera plus ta cuisine
ta langue ne fera plus danser le soleil

le petit poste de radio continuera de
grésiller contre ma poitrine

il y aura un matin
mille supernovas
exploseront pendant que
je descendrai les poubelles

les écureuils ne sauront rien

une feuille tombera et
j’essayerai en vain de la recoller

il y aura un matin
le fruit restera sur la branche
le jardin n’aura pas été arrosé

il y aura un matin et du café tout
débordera et le monde
entier et je iceberg

(les fourmis suspendront leur souffle)

il y aura un matin
de flocons bleutés sur tes cheveux
et mon dos glacé

il y aura un matin
puis il y aura une nuit
un autre matin

le cri
deviendra rivière

et la lumière
peut -être
cessera de me griffer

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde

Je voudrais simplement m’assoir à côté de vous et me dire en silence. Déployer l’aura de ma
diaspora interne en partage de connexion. Mais que l’on scanne mes données de machine
humaine avec sa propre identité numérique circonscrite, je ne le souhaite pas ; je voudrais
inclure mon mystère en Bluetooth. Je voudrais qu’on n’aient pas à me demander d’où je viens
ou ce que je suis ou ce que je fais, si je rétorque je suis _ ou je suis _, je m’oublie ou
je me tronque. Le mot vient accentuer nos complétudes inénarrables. C’est ainsi que je me
rassure tard dans la nuit, à l’heure de pointe rageuse de ce que je ne parviens pas à dire de
moi.

Quand il y en a un ça va

Plus tard, j’apprendrai à me définir par le legs sauce Bourdieu, je gagnerai du temps pour me
réciter. Une phrase et le décor sera planté, interchangé. « Je viens d’une famille devenue
fugitive de son territoire pour cause de dictature mais moi je suis née ici ». Un récit narré, un
récit estampillé « enfant d’immigrés ». Si je réponds à vos questions qui n’en sont pas,
quelques mots-clés et vous comprendrez ma classe sociale antégénérationnelle, vous vous
figurerez peut-être même jusqu’à la disposition de ma salle à manger d’enfance, avec ses
meubles fats et ses vitrines à napperons d’un goût discutable. Vous m’interrogerez sur mon
métier actuel, vous me qualifierez aussitôt de transfuge de classe. Il sera trop tard pour un
court-circuit de mes clichés.

De ma vérité le partage aura échoué.
Vous vous exilerez secrètement de moi
Vous vous exilerez secrètement de moi
J’écris à l’heure de pointe des pensées rageuses contre ce que je ne suis pas parvenue à dire.
Toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là. Dans ma tête. Et qui ne sont pas les miennes.

Et toi, tu viens d’où ?

Je ne réponds désormais plus à cette requête de mes interlocuteurs, si la situation m’y
autorise.

Revenir à soi

Bien que je m’en défendis en secret au plus profond de mon âme, je ne parvenais jamais à me détacher d’elle. Sur les routes, au fond des vallées, sous la pluie et le vent, dans les pires moments de détresse, c’est elle qui me revenait. Cette maison qui n’est même pas celle de mon enfance, dans laquelle je n’ai même pas grandi. Elle me consolait depuis son bout du monde, lointaine, pleine de promesses, et moi je m’évertuais à la rejeter loin, très loin de moi. Elle n’a jamais été mienne, elle n’a jamais été chez-moi, pourtant c’est dans son ventre chaud que je rêvais de me déposer.

Je suis en ton sein maintenant, je suis arrivée. Et déjà je m’apprête à te quitter à nouveau. Tu n’es pas chez moi car ce sentiment n’existe nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de moi-même, pourtant tu es mon refuge. Entre tes murs je suis à l’abri, près de ton cœur qui brûle en flammes crépitantes et dans ton antre je suis protégée. C’est un sentiment de paix profonde mêlé à la chaleur derrière les baies vitrées et au vert des arbres et des prairies qui t’entourent, c’est ta douce lumière du soir et le bal des oiseaux depuis ton balcon. Toi, que je renie constamment comme toute fille aimée et pour cela ingrate, tu ne m’en tiens jamais rigueur et, à chaque fois que le besoin d’être embrassée me coupe les jambes et me ramène à toi, chaque fois tu m’accueilles et tu me berces, comme si tu me remerciais de t’être revenue.

A l’époque dans mon journal, j’écris
Qu’il est d’une beauté à couper le souffle.
Je ne peux pas arrêter de le regarder, aimantée, fascinée.
Je ne peux me rassasier de sa peau, de son odeur, de sa force.
Je veux disparaître à l’intérieur de lui.
Je veux que chaque parcelle de mon corps se mélange à chaque parcelle de son corps
Dans une alchimie parfaite.
Je goûte chaque millimètre de sa peau.
Ma langue, mes yeux, mes doigts, ma bouche impriment chaque détail de son corps.
Il m’impressionne, je me sens toute petite.
J’aime cette sensation d’être un point minuscule dans les mains d’un géant.
Il remplit tout l’espace et ça me calme.
Je dépose mes angoisses entre ses mains et il les fait disparaître entre ses poings.
C’est comme si j’étais soudain délimitée,
Contenue entre ses bras.
Son corps fait barrage à mes errances.
Il m’apaise par sa présence lourde et imposante.
Je dépose mon cerveau à l’entrée de la chambre.
Je me glisse avec volupté dans nos étreintes.
Ses grands bras me tiennent, me retiennent.
Sa puissance me contient.
Ses baisers sont un tunnel d’amour et de sensations.
Je veux me noyer dans cet instant.
Me perdre.
M’oublier.

Y aura-t-il un moment 
Juste un moment de bleu
Sans rideau
Sans trahison
Un moment de danse futile
Où ton corps portera des éclats

Y aura-t-il un moment 
Où tu diras Pourquoi
Où j’entendrai Pourquoi
Où le soir venu
Tes pas suffiront à combler le vertige

Y aura-t-il un moment 
Où tes mains oseront
Où ta voix répondra à l’écho
Où ta voix mangera le silence

Y aura-t-il un chemin
Un petit bout de route
Un caillou enjambé

Y aura-t-il un jour sans fin
Où je saurai enfin 

COCKPIT

Avant que tu sois là, lorsque les journées longues se terminaient par des séances longues de
longues attentes à la fenêtre dans l’immeuble de la ville sans nom, je dormais.
Avant que tu sois là, lorsque les travaux durs pour le métro cassaient des morceaux durs de
dur boulevard près de l’appartement dans l’immeuble de la ville sans nom, je regardais.

Et puis après, tout ce qui existe entre les graviers du béton gris, tout ce qui structure le sol
sous les pas s’est congloméré en une masse solide et stable. Comme notre amour.
Même les troubles des voisins du deuxième,
Même le bleu électrique du ciel,
Même le tabac que nous achetions et le souvenir de cet instant.

Et puis après, tout ce qui existe entre les parois des murs gris, toutes ces images qui articulent
les horizons, se sont collées et collent encore. Comme notre amour.
Même mes cris et tes promesses,
Même nos nuits aux lits séparés,
Même les années ensemble et le futur que nous ne connaissons pas.

A l’abruit du monde

Terre primitive
Terre fertile
Volcan explosif
Tout sous la mousse verte et lisse
S’extrait des replis de l’oubli
Même les souvenirs fouillés
Même les larmes qui grincent encore à certaines heures

Terre non finie
Terre brûlée
Chaos, coulée
Tout sous le manteau de la mémoire
Traîne à l’abruit du monde
Même les gros galets, leur gris ferraillé
Même cette pierre qui saigne encore à certaines heures.

La joue contre la roche

la joue contre la roche je risque un
regard vers le bas

j’observe tout ce temps passé avec ce
soleil dans la poitrine et cette incapacité
à l’arroser

je scrute le paysage en quête des
origines
mais mes yeux myopes me font défaut
j’ignore quand il est apparu quand il a
commencé
à déployer
ses rayons rouges et or
dans la terre humide et parfumée
de mon corps

de grands oiseaux passent au-dessus
des arbres et des rivières qui
s’entrelacent dans la caresse du
crépuscule
ils portent sur leurs ailes des villes
arpentées cent fois à pied
par tous les temps
au rythme des années

les années passaient oui pourtant je
n’arrivais pas à m’y mettre vraiment
j’avais toujours mieux à faire j’étais
paralysée devant l’écran blanc
je trouvais mauvais
tout ce que j’écrivais
il y avait un gouffre immense dans ma
vie entre ce que je disais de moi
et ce que je faisais

le soleil attendait sous ma peau
il rouillait un peu je craignais qu’il se
nécrose

maintenant j’écris

la joue contre la roche je risque un
regard vers le haut

je ne vois rien que des formes floues
mystérieuses

je scrute le paysage en quête des
devenirs
mais mes yeux myopes me font défaut
je ne distingue pas le sommet

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai tout misé sur l’astre incandescent qui
forme une bosse sous ma robe
dans mon décolleté
j’ai tout misé
sur cet espoir ardent

je me remets en mouvement
le long de la paroi
un appui après l’autre
sous mes doigts
sous mes semelles
je trace une ligne verticale
au fil de mon ascension
de l’encre
coule par ma bouche par mes pores par
mon sexe
je trace une ligne suspendue dans la
lumière violette
parfois passent à ma hauteur des anges
solitaires leurs ailes sont en papier
froissé des baleines qui chantent leurs
corps sont lourds et familiers

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
ce soleil sous la peau
c’est ce qui me fait tenir
accepter la répétition
la banalité
la chambre glacée dépouillée
les champignons sur les murs
les fourmis dans le tapis
le métro
le bureau blanc
la chaise vissée devant l’écran
même la solitude
même la possibilité que cela dure
longtemps que cela prenne du temps
j’accepte tout

pourvu que le soleil se déploie étire ses
cheveux rouges ses pierres précieuses
autour de moi

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai fait un vœu
je ne veux pas savoir à quoi cela
ressemble de l’autre côté
je veux que la lumière que les cieux
grandioses gigantesques embrasent
mes yeux embrassent mes mains c’est
mon Everest à moi et je sais bien
au fond
qu’il sera tiède ce sommet dont je ne
sais rien
dont je ne sais pas s’il existe pour moi
peut-être qu’au-delà des nuages c’est le
vide
je sais qu’on se fait à tout que des astres
et des montagnes à conquérir il y en a à
la pelle mais comprenez
aussi loin que je me souvienne
c’est grâce à ça qu’il y a du sens
c’est grâce à ça que je m’aime

que je me projette incandescente
aveugle inquiète
à travers l’existence absurde
comme une comète

il me faut bien un rêve pour vivre
pourvu que ça marche me dis-je
mais si ça marche

que faire après

Improvisé

Chercher son eucalyptus 
S’y déposer 
Flanc, nuque, dos
Le sentir sans le voir

Corps a des yeux 

Le visage n’est pas le seul
Aussi voit la peau

Des fins capteurs 
Ils tâtonnent de vif

Attendre suite à venir effleure
Et puis par là 
Beau aussi

Des rythmes 
Suspend
Saccade du doux

Ouvert 
Grande brassée 
Ou fermé juste point

Fermé-transition
Fermé-repos
Fermé-résonne 

Repartir

Inverser gravité 
Rire poids

Ligereza

Avec sol avec moi avec air
Et même en grappe

Grappes de poids vivants
Comme gouttes sur feuilles

Dans cet espace 
Poids est force

Possibilité de bouge immense

Roule, flotte, glisse
Dépose 
Et vole

Je peux vole-murmure

Poids du corps en transfert
Il coule ici et ressort là 

Plus fluide qu’eau neuve
Plus dense que lave
Poids s’anime

Fils d’énergies 
S’expandent de nous

Attrapons 
Jetons
Couleurs de corps
Musiques de nous
Précis 

Thorax vibrants respirent du tout

Du momento simple

Il chante
Es coser y cantar