C’est quoi ça ?
C’est quoi cette façon de parler ?
Qu’est-ce que c’est que ce vocabulaire ?
Qu’est-ce que c’est que ce mot ?
C’est quoi ce signe ?
Qu’est-ce que cette ombre ?
Qu’est-ce que cet espace ?
C’est quoi cette ligne ?
Et ce vide ?
C’est quoi ça ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Que veux tu dire ?

Ces mots ne veulent rien dire
Ces mots n’ont aucune volonté,
aucune existence propre
Ces mots ne sont là que parce nous
sommes là
A écrire
A dire
A parler
A écouter
A médire
A maudire
A taire
A silencier
A bouche cousue
Même dans ces mots.

Qu’est ce que c’est le rouge 
un point de chute dans un coin de la rétine 

Qu’est ce que c’est la violence
Le rouge écrasé

Qu’est ce que c’est la confiture
La douceur

Qu’est ce que c’est la douceur
Nos bouches en confiture

Qu’est ce que c’est le bleu
quand ils sont plusieurs
c’est la violence

Qu’est ce que c’est plusieurs 
les voitures dans la ville 
les baisers de maman
les enfants morts 

Qu’est ce que c’est un baiser
c’est la douceur

Qu’est ce que c’est l’absurde
c’est ça 
mélanger les myrtilles aux cendres des gens inconnus morts pour rien 
définir des horreurs avec des couleurs
mordre la poussière pour s’aimer 

Qu’est ce que c’est l’inconnu 
ce qu’on regarde de loin
parfois on saute dedans

Qu’est ce que c’est le regard
le rouge dans la rétine 
le rouge écrasé 
la violence

C’est quoi une oreille ?
Un vestige de coquillage marin qui respire le sel
C’est quoi un coquillage marin ?
Une boussole qui a trouvé le nord
C’est quoi une boussole ?
Une épave avec une aiguille qui tourne
C’est quoi une aiguille ?
Une piqûre qui s’enfonce dans la pulpe de la main
C’est quoi la main ?
Un outil adapté au langage des signes
C’est quoi le langage des signes ?
La poésie qui enchante la surdité
C’est quoi la surdité ?
Une porte ouverte sur l’intimité
C’est quoi l’intimité ?
La chambre où dorment les âmes
C’est quoi une chambre ?
Une planète qui respire des cratères
C’est quoi une planète ?Le règne sans fin du silence
C’est quoi le silence ?
le souffle sacré de l’oreille

La chapelle est une maison
Pour les amoureux en besoin de prière
La chapelle a été construite sur la montagne
Pour que sa visite ressemble à un pèlerinage
La chapelle n’a pas de clé
Pas de vitraux et pas d’autel

Pourquoi faut-il des randonnées pour se rapprocher des cieux ?
Pourquoi les pierres sont si patientes ?
Pourquoi les montagnes n’ont jamais tort ?
Pourquoi faut-il des chapelles pour les cœurs amoureux ?

Pour vivre sans pourquoi, il faut faire de nos maisons des chapelles sur la montagne
Pour vivre sans pourquoi, il faut savoir plonger dans les paysages du monde

Un jour, j’ai vu de la mousse couvrir mon téléphone. Des petites bulles de savon avaient percé l’écran, on aurait dit une brume. Les voix devaient se frayer un passage à travers un voile de buées, on aurait dit qu’elles se lançaient des balles, qu’elles les faisaient ricocher sur mes pouces. Il y avait des flocons de mots, ils avaient écumé les phrases, s’étaient serrés, avaient formé un panache comme seule une comète peut en dessiner. Et mon téléphone en orbite autour de la terre, et mon téléphone, la tête dans les étoiles.
Qu’il y prenne corps, qu’il y prenne chair ! Qu’il vibre d’émotions au lieu de sonner les rappels ! Je lui voudrais des soupirs et des murmures, je lui voudrais un visage pour remplir la coupe de mes mains, un geste tendre pour mes épaules. Qu’il sorte de ses icônes, des routines qu’il tourne en boucle. Je voudrais qu’il s’égare, qu’il suive un vent interstellaire, qu’il éclabousse l’épiderme…
J’ai pris la mousse qui noyait mon portable. J’ai soufflé chaque petite bulle jusqu’à lui voler l’air. Il y avait des vapeurs de mots, d’images et de cris, j’ai tout percé. Tout suspendu dans l’atmosphère, le temps de les faire sécher, le temps d’oser une rencontre. Légère.

Dans la nuit de tes yeux

J’ai rêvé d’un regard et ce rêve était puissant
comme si ce regard savait tout de moi
Il me traversait, me transcendait
impossible de lui échapper
comme si l’heure du jugement dernier était arrivée
comme si ces yeux pouvaient m’anéantir
ou plutôt comme si ce regard, insoutenable
me dévoilant, m’effaçait
m’effaçant, me dévoilait

Ces yeux n’appartenaient à personne
et pourtant le monde entier était là,
derrière eux
comme si Dieu lui-même me regardait en face
comme s’il m’imposait sa vision
Ce regard m’ordonnait, m’intimait
yeux perçants, corps sidéré

fenêtre ouverte, un instant,
sur le lieu où les mots ne nomment rien

On devrait tous passer un jour
au radar de ces yeux
suspendus dans l’univers
regard déchirant et souverain
scrutateur silencieux
message plein
vérité intime et éclatante
et puis renverser ses pupilles
Parce que ce regard m’a pénétré
parce que comme Oedipe,
aveuglée, j’entends mieux
ce qui se dit entre les lignes,
ce qu’il reste de réel entre chaque être mortel
et alors je peux saisir
la fidélité avec laquelle tu aimes
et les raisons qui agitent ton coeur parfois

______****______

Seule la rivière fait taire le bruit du monde. 

*

Ta langue s’est déliée, juste là – assise près de moi – à l’ombre des saules. 

*

Je sais la fraîcheur des bouches, la vitesse du courant, le poids des eaux lourdes. 

*

Tes mots sont distordus par mon songe.

*

La meilleure cachette est au pied de la rive, sous les roseaux, dans le repli du tertre. 

*

Les flots de paroles – la fenêtre est-elle restée ouverte ? – collent à mon rêve. 

*

Dans le lit, les absurdités chuchotées nous rendent la force de sourire. 

LA RIVIERE ET LE LANGAGE

J’avais sept ans à nouveau, mes cheveux, emmêlés, descendaient jusqu’au bas des reins et je n’avais pas encore besoin de porter un haut de maillot de bain. J’avais un corps comme un trait, sans forme, j’étais libre dans ce corps. Mes pieds solides me portaient de la maison au lac, je plongeais dans les eaux froides, noires et bleues. Sous le ponton, je regardais les reflets de la lumière sur l’eau. J’étais cachée dans l’ombre, de là je pouvais entendre les vacanciers sur la plage, les sirènes des bateaux, le fracas des plongeons. En sautant, pieds joints, bronzés, les enfants déclenchaient une onde de choc qui me déplaçait dans une vague. Mouvement, courant. Je vacillais. Je n’avais pas pied. Je n’avais pas de corps. Je faisais corps avec la matière de l’eau. J’étais un poisson. Des écailles recouvraient mes jambes. Je me cachais sous le ponton parce que je fuyais un grave danger. J’étais dans la peau d’une sirène. Je regardais les humains là bas, marcher sur l’herbe, et je sentais les fonds souterrains m’attirer, je voulais laisser ma tête se recouvrir d’eau, je voulais la sensation enveloppante sur mes joues, mon crâne. Plonger tout au fond, pour y retrouver une cité d’or. Une ville engloutie. 

Je suis sortie de l’eau, je me suis assise sur ma serviette en coton. Mon cœur battait. Des gouttes glissaient encore dans mon dos.

Ce jour-là, cet instant précis, est toujours resté captif dans ma mémoire. J’ai grandi. J’ai vieilli. J’ai fait des études, j’ai rempli mes impôts. J’ai nettoyé ma salle de bain en écoutant des podcasts. Chaque jour qui passait m’éloignait un peu plus de l’enfant que j’avais été. Quand j’y pensais, je ne disais pas « Je », je disais, « Elle », mesurant par là les années englouties entre nous deux. Elle n’était pas moi. Je n’étais plus elle.

Et puis, un jour, j’ai rêvé dans mon corps de sept ans. Dans l’après-midi, j’ai voulu lui tenir la main. La rame du métro tanguait. Les lumières électriques fatiguaient ma vue. On a marché comme ça. Elle m’a tenu la main. Je l’ai trouvée solide. Ancrée. Je pensais que j’allais la protéger, mais c’est elle qui m’a consolée.

Nous serons les oiseaux-tempête 
quand le vent tournera
car la langue du vent creuse l’œil du cyclone

Nous serons les oiseaux-tempête 
dans le nid des cigognes
puisqu’ils ont reconstruit une flèche pour Notre-dame

Nous serons les oiseaux-tempête 
accrochés à l’envers de leurs chauves chapeaux 
car on ne pourrait empailler un feu qui tait son nom

Nous serons les oiseaux-tempête 
quand de leurs fronts troués ils arroseront la pierre
car la tombe d’hier est un garde-manger

Quand la pluie leur piquera des décorations aux épaules 
quand le soir ne tombera plus que pour percer le précédent 
quand ils frotteront les trottoirs au vacarme et à l’eau précieuse
quand le silence coûtera autant de tickets que l’eau claire

Quand il faudra saler les langues 
qu’ils auront pendues aux cloisons
servir l’exemple comme la soupe ne pas gâcher la fête 

Nous serons 
les oiseaux-tempête

Leur histoire

Au-dessus d’un petit bout de terre lumineux
Anticyclone et Dépression s’alternent
Allongée avec mes souvenirs
Sur un tapis rayé et coloré
Le dos collé aux bruyères desséchées
La tête posée sur mes bras croisés

J’attends 
J’attends les nouvelles
J’attends et c’est long

J’écoute 
J’écoute les oiseaux solitaires
Qui me survolent
M’encouragent dans leur langue

Me regardent

Je les laisse regarder 
C’est leur histoire

J’attends la mienne