La mémoire et le fil
Coudre deux surfaces ensemble crée un nouveau continent –
La couture est une suture qu’on ne peut s’empêcher de triturer –
Repriser patiemment les trous entre deux parois guérit du vertige –
Amasser des voiles autour est apparemment le seul moyen de saisir la beauté –
C’est en assemblant deux, trois étoffes disparates qu’on apprend d’où l’on vient –
C’est en perçant la surface de cuir à l’aiguille que l’on sait où on va –
Réparer la robe aide à tenir droit –
Broder des motifs impossibles sur une étoffe modeste est la plus belle preuve de vie –
Il existe peu de sortes d’amour qui ne passent dans le chas –
Penser à la matière qui me recouvre et me protège et me cache me fait imaginer le passé
de ceux qui l’ont créée –
Voilà les dialogues perlés reprisant la vie décousue des femmes depuis l’éternité.
Auteur / revue Miroir
Pourquoi avait-il décidé de prendre la route pour partir là bas ?
Au fur et à mesure qu’il se rapprochait de son but, il sentait sa poitrine se serrer. Un mélange d’excitation, d’appréhension, de tristesse.
Pourquoi cette sensation lui était-elle déjà si familière ?
Pourquoi montait en lui ce sentiment semblable à celui qui le rongait lorsqu’il retournait dans son propre village natal?
Pourquoi se rendait-il aussi loin désormais?
Il ne serait pas resté dans le gris pesant de ses murs de toute manière.
Et si il la croisait là bas ?
Il passait les clochers, sillonnait les routes qui griffaient les champs de tournesol, qu’il n’avait jamais vu. Il découvrait tous ces beaux paysages dans l’angoisse grandissante d’une fin de journée d’été.
Encore quelques kilomètres à parcourir.
Que souhaitait-il vraiment au fond de lui même?
Pourquoi pensait-il qu’il se sentirai enfin, là bas, à sa place, dans les ruelles de ce petit village dont il ne connaissait que le nom?
Ce nom qu’elle lui avait prononcé des dizaines de fois.
Pourquoi brûlait-il d’envie de le découvrir ? Pourquoi s’obstinait-il ainsi, malgré sa défaite incontestable, comme un animal qui se débat baignant dans son agonie?
Pourquoi continuait-il tout de même à s’accrocher à un maigre espoir?
C’était certainement la seule chose qui pouvait le maintenir en vie.
Le chemin du serpent
Certains d’entre nous sont réveillés par un chat à deux têtes ou un chien muet
J’ai un serpent qui vit lové sur mon épaule, me chuchote des mots doux quand le vie se réveille. Parfois mon oeil s’ouvre avant lui et je l’observe.
L’encre bleue bouge d’abord, lentement, puis l’encre rouge s’étire jusqu’au triceps et l’avant bras.
Il baille et je découvre deux crocs ornés de têtes de morts qui me sourient.
Je peux voir sur ces crânes des pensées surgir des crevasses d’os, les pensées des morts, tous les morts de ma famille. Des morts de dix mille ans.
Ces pensées d’os n’ont pas une ride j’ai remarqué.
Le serpent qui vit immobile sur mon biceps ne s’est pas réveillé par hasard je crois que je l’ai convoqué je crois.
C’était un matin de décembre, il faisait noir et blanc
Il faisait de l’air mouillé de chagrin d’hiver, je me suis levé surpris d’être en vie au milieu d’un ciel de papier peint infini où parfois une étoile filante emmenait mourir un voeu de moi enfant.
J’avais volé sur la tablette de la salle de bains les lentilles de contact d’Anastasia.
Je les ai collées avec de la peine salée sur l’iris triste droit et l’iris gauche un peu moins triste
Je les mettais toujours en cachette quand elle dormait encore, allongée dans ses rêves.
Quand elles étaient sur mes yeux je voyais ce qu’elle avait vu.
Les lentilles ont la mémoire de celles et ceux qui les portent.
Les lentilles ont la mémoire fidèle ou la mémoire infidèle. Ça dépend du regard qui les porte .
Je vois par exemple qu’Anastasia voit les ombres des gens, pas les gens.
Je vois par exemple qu’Anastasia me voit grand et beau avec de longs cheveux blonds bouclés de surfeur qu’il ne faut pas regarder sinon tu deviens statue de sable ou de sel.
Mais je ne suis pas.
Je ne suis rien.
Je cherche encore.
Parfois je suis ce que je vois.
Anastasia me dit qu’Anastasia se prononce avec deux S
Je prononce Anastasia avec deux S
Je prononce Anastasia avec trois S
Je prononce Anastasia avec quatre S
J’ai convoqué ainsi le serpent qui git sur mon épaule.
En général, le serpent vient dans ma bouche quand je prononce Anastasia avec trois S.
En général, le serpent entre en moi par la bouche et vient en rampant dans ma gorge mordre mon coeur pour que je ne pense plus à Anastasia dont il ne reste que la mémoire de sa forme et la mémoire de son odeur qui gisent sur le matelas depuis qu’elle est partie pour toujours.
Le serpent à deux crochets qui ressemblent aux aiguilles d’une montre, crachent les souvenirs venimeux où je suis et où tu hais Anastasia.
Tu haïssais le serpent Anastasia
Le venin du temps est toujours mortel.
Le serpent chemine sous ma peau vers ma mémoire.
Je vois ces anneaux déformer mes veines
Ecraser mes nerfs
Gonfler mon épiderme.
Je vois son chemin qui vient vers le tiroir des souvenirs.
C’est difficile pour le serpent car nous sommes au printemps et derrière mes yeux, à l’orée de ma mémoire à poussé un bouquet de fleurs des champs.
Les couleurs sur les fleurs sont apparues après une pluie de larmes
Un arc en ciel de pétales de vie qui sentent l’herbe fraîche
Des roses vertes et des marguerites aux cheveux blancs.
Le serpent est arrivé au cortex drogué de vie de printemps
Au départ le serpent était perdu car ma mémoire m’a oublié
Ensuite le serpent qui adore les rats s’est dit que les rats m’avaient dévoré la mémoire
Alors le serpent a cherché le rat caché: « Le rat est la viande des souvenirs » a dit le serpent ce qui est une pensée sournoise même pour un serpent.
Dégouté de ne rien trouver le serpent est parti de l’intérieur de moi pour se lover sur l’épaule et me dire à l’oreille:
« A ta mort nous ferons sécher tes amours perdus dans le vent du temps, nous glisserons ces amours dans une bouteille d’eau de vie avec un brin de myrte pour donner du goût, nous rangerons la bouteille dans le placard qui sent le bois vernis d’arbres aux racines si grandes qu’elles vivent au plus profond des terres, plus loin que les morts plus loin que les fantômes de tes démons. »
Et tu verras dit le serpent avant de s’endormir lové au creux de mon épaule:
« Un jour quelqu’un ouvrira la porte du placard, débouchera la bouteille et se saoulera d’amour pour te ressusciter. »
Pourquoi cette porte battante qui sans cesse se ferme, la lumière en éclair et le souffle
court, la vitre vide où rien ne germe?
Pourquoi l’avenir surgit une fois qu’il est trop tard?
Pourquoi ce pas en avant et les autres en arrière, ce dedans-dehors dans un même élan,
ce corps-à-corps à la lisière?
Pourquoi la clé n’est pas le dénouement?
Pourquoi est-ce si dur de traverser le seuil de ce miroir sans tain?
Pourquoi cet écran blanc tremble comme une feuille?
Pourquoi tant de mots pour tant de courants d’air?
Pourquoi m’adresser à vous
si ce n’est pour faire sauter mes verrous?
Avait-elle dormi ? S’était-elle seulement assoupie ? Avait-elle clos ses paupières un seul instant ? Où ses pensées l’entraînaient-elle ? Avait-elle une famille, des parents, des amis ? Me l’avait-elle seulement dit ?
Ce matin-là, elle s’habilla et partit sans même se retourner.
Le trajet lui avait-il paru long ? A quoi, à qui pensa-t-elle ? Avait-elle dû faire une halte pour rassembler ses forces, pour ne pas se dissoudre ?
Je la vois coupant le contact, prenant son sac à main.
Face à son casier, elle avait enfilé sa blouse, pressant chaque bouton un à un, puis avait poussé le chariot et porté le premier plateau repas.
Du moins, c’est ce que j’imagine car au fond, je n’en sais rien.
Combien de sollicitations avait-elle dû affronter ? Combien de sourires de convenance avait-elle dû distribuer ? Cherchait-elle à faire seulement ce que l’on attendait d’elle ?
Avait-elle eu un mot plus haut que l’autre ? Y eut-il une seule de ses tâches qu’elle fit mal ? Avait-elle senti en elle un point de bascule ?
Elle était venue m’embrasser avant de quitter le service. De cela, j’en suis sûr car je m’en souviens : la chevelure ondulant autour de son épaule, ses lèvres rose parme fleur de coton sur ma bouche, les effluves de vétiver et de néroli.
Mais à part ça ? Rien. Pas la moindre idée.
La suite, c’est qu’elle n’est jamais revenue. Elle qui n’avait été, pour moi, rien ni personne. Cela n’avait donc sans doute aucune importance.
Lorsque son corps fut retrouvé, ma vie s’était poursuivie. J’avais continué mon chemin. Mais du sien, je n’ai, en vérité, jamais rien su.
J’ai tout ignoré d’elle, de ses désirs, de ses tourments, de ses renoncements.
Elle demeure, pour toujours et à jamais, une ombre en creux, une main qui se dérobe, un murmure évanoui. Et ma mélancolie.
Pourquoi
Pourquoi avait-elle décidé de ne plus se poser de questions ?
Elle tente de se souvenir du moment précis où cette décision avait été prise…
Pourquoi toutes ses certitudes s’étaient-elles effondrées, éclatées en mille morceaux, comme une flaque d’eau absorbée par un sol poreux ? Liquidées, envolées. Plus de consistance, plus d’imprégnation.
Pourquoi une infime goutte avait-elle suffi à éteindre le brasier ardent de son volcan en éruption ?
Pourquoi une goutte d’infini avait-elle embrasé son ciel, et soudain, plus rien n’était pareil. Tout était différent, et pourtant si semblable.
Pourquoi le fil de son histoire s’était-il brusquement rompu ?
Pourquoi ne plus se demander pourquoi ?
Ni acceptation, ni refus, ni rejet. Plus d’illusions. Tout s’était effacé.
Pourquoi sa peau est-elle si douce ?
Pourquoi ses mains la caressent-elles ?
Pourquoi la boucle est-elle bouclée ?
L’absence de réponse est, en elle-même, la réponse.
N’entre pas dans ces nuages. La bouche s’y virgule. Les corps agrafés. Les murmures s’étouffent. En écho ? entre le vide ?
Le bleu d’acier regarde la boue. Les ombres se noient dans les motifs.
Et les feuillages ?
La lumière s’enroule sur les barbelés. Voyez-vous cette douceur rose ? Une nuit éteinte…
Un coude replié. Un dos courbé. Une figure bleue en rondeurs. Des ongles s’accrochent tout autour d’un buste. Un tissu de laine. Le visage froid. Une figure humaine …est tombée.
Disloquée
(Sous les secousses).
– Le regard à l’envers
– Dans une flaque d’eau
Se réverbèrent des idées… peut- être. Une possible pellicule du ciel – un film ?
(vous n’y êtes pas du tout)
La nuit est salée. Papiers froissés. Identités bafouées. Mégots et vestes piétinés.
Des gisants dans une carapace vareuse. Des chaussures orphelines.
Cela pose question ces mains en relève. Tendues en prières. Le « Je vous salue » d’un jour brûlant. Et les pantins se béquillent en Requiem. Les viscères dans la rage.
Tu veux dire dans l’orage ?
L’arbre est toujours là.
et les oiseaux… ?
N’oublie pas.
Je raconte pour ne pas oublier. Ton regard de douceur qui se transforme en colère. Je raconte pour comprendre. Traversées par des rivières à ne plus savoir les éponger, tes deux orbites au milieu de la face soudain perdent leur couleur. L’orgueil et la survie emplissent ton visage, ton regard ne se tourne plus vers moi et mon regard ne voit que ça, l’absence du tien, l’indifférence, l’esquive. Evincer de ton champ de vision mon corps mon visage ma douleur mon suicide devient un labyrinthe infernal alors que nous sommes face à face parfois même encore dans le même lit.
Je m’explique. J’ai aimé tes yeux qui se posent délicatement sur mes blessures, les enveloppent comme une couette plume d’oie pour l’hiver. Tes yeux qui soutiennent que tout va bien, que tout ira bien. Nos yeux tendres qui s’entremêlent.
N’oublie pas les regards qui se racontent.
Aujourd’hui tes yeux horrifiés, pétrifiés, carbonisés, tes yeux qui hurlent puis qui se taisent pour point final. Je cherche ceux d’avant la tempête, d’avant la violence, d’avant les coups dans le vide et sur ta peau. Je ne sais plus à travers quel regard je me vois, si c’est le mien ou le tien, ou le mien déformé par le tien ou le tien qui a englouti l’estime de soi ou le nôtre qui s’est noyé ; je ne sais plus où s’est enfui mon regard.
Je me demande : si mon regard me regarde à travers ton regard, comment renaître ? Une autre question : comment s’affranchir de tes douleurs qui coulent sur mon épaule ?
le matin était venu.
plus rien ne pouvait me retenir
me faire revenir
sur l’idée de cette rencontre ;
comment la restituer à présent ?
c’est l’intime qui palpite en moi.
je me souviens de tout mais la limite
est le langage.
le soleil se levait à peine dans les gris des nuages
les rayons perçaient et me fendaient les yeux
je roulai en continue ne m’arrêtant jamais
sentai la transpiration rouler sous mes aisselles
j’étais nerveuse
je ne savais pas où j’allais
je ne savais plus sur quel fil marcher
pour rester en équilibre.
précaire ;
il y avait au bout du chemin
de la si longue route
la palpitation du nouveau, la beauté de l’inattendu
le printemps du destin
ou bien rien
rien qu’une mascarade
un faux espoir
un fantasme de plus dans cette vie nauséeuse
et intranquille
intranquille
oui, je me sentais intranquille
j’étais un vers de pessoa une pensée baudelairienne
et j’avançai toujours sur le fil sur les rails sur les routes
qui mènent au destin que l’on pense se choisir
je bravais l’aventure j’allais vers la vie.
l’instant arrivé je sentis mon cœur devenir
un tableau de jérôme bosch
le réel prit le pas sur le mien
il me fallait bien dire un mot
j’ai dit bonjour puis j’ai laissé les fils de la toile
se faire se défaire se refaire
j’ai laissé
pénélope revoir ulysse
la verité toute nue, ou histoire de Louise
La vérité toute nue se baignait dans le torrent de pierres
Lorsqu’un chat sans tête lui vola son regard
Elle errait se cognant les doigts de pieds sur les gros cailloux
S’enfonçant dans la vase, le visage fermé , les mains en avant
Un goût amer dans la bouche
Du ciel muet
Le brouillard tombe
La lune embarrassée, toujours pressée, file
La cime des arbres luit
Près de chez Louise.
Louise est obèse, grande et sans cheveux
Elle se dilate, et flatte d’un coup de natte, le vieux lapin, son cousin
Un grand cri dans la nuit et puis
C’est le matin
Un nain vient
Dans sa main
Il n’a rien
Dans l’autre non plus
Brillent les âmes des farfelus
Une pluie de petits nez est tombée
Cette nuit dans le pré
Louise a rêvé
Son grand corps jaune se balance
Sur le chemin de son enfance
Branche en fleur
A la saveur de pèche.
Dans le lit sombre
Des mains sans frein
Ont pétrifié
Son corps de braise
Elles ont enfoui
Dans ses replis
Leurs ongles noirs
Sans espoir, sans amor, ni remords
L’aube est blanche et muette, la pluie fait dur bruit sur le toit du grenier .
C’est l’avant printemps des boutons en devenir, si fragiles aux gelées.
Corps inconscients
Insouciants d’un futur qui chavire dans la soie grège des printemps écarlates.