Je suis excitée

Mais calme-toi ! Arrête de gesticuler ! Mon dieu que tu me fatigues… Certains disent même que je les épuise. Parce que je suis excitée, parce que je ne tiens pas en place.

Ça part des pieds et ça remonte vite comme l’électricité, ça irrigue tout le corps jusqu’aux mains qui s’agitent quand je parle – trop fort évidemment – jusqu’aux cheveux qui se balancent face aux paupières qui clignotent. C’est pas très agréable d’être parcourue par un courant plus chaud que le sang dans les veines, plus froid que l’air dans les poumons, plus piquant que la bile alors ce courant faut le laisser déborder du corps par des grands gestes, des cris stridents, des rires puissants. Quand je suis excitée, je me transforme en pantin désarticulé. Et ça les fait chier les calmes, les comme il faut, les barbants mais je fais pas exprès, je fais avec. Je voudrais qu’ils m’apprennent la modération et pourquoi pas la bienséance même si ça n’a pas l’air très marrant, mais ces gens-là ils me fuient, faudrait pas que je les contamine. Je suis contagieuse, je suis indésirable alors je retourne avec mes copains les excités, les insupportables comme disent les plus médisants. On reste entre nous à se fatiguer plus vite que les autres et peut-être qu’on mourra avant eux mais au moins on mourra épuisés d’avoir vécu fort et grand. 

Etat de lassitude

Il y a un tas d’actualités
zig zag incessants
dans le cortex
flashs |électrochocs
éclats| tohu-bohu
elle entre en lassitude
couper les écoutilles
se renfermer dans sa coquille
on lui a parlé de camisole|d’isolation phonique
de murs du son|de murs anti émeute
elle n’a plus la force
de grimper les palissade
ni d’en construire
elle est par terre
sous les bombes des nouvelles
dégueulant des horreurs
au petit bonheur|au petit matin
elle entre en lassitude
elle ne piaille même plus
sous le désastres de plumes
et de fantômes chloroformés
sous ses paupières
la nausée vient après

quand plus rien ne bouge dehors
quand la nuit se contracte dedans
elle entre en lassitude comme on entre
dans l’ordre du néant
elle avance à tâtons
ses mains la protègent
du simulacre de la fin
de tous les haricots
qui poussent dans son ventre
elle ne peut même plus congeler
ses ovocytes sans mémoire
elle entre en lassitude
l’espèce qui se love
en chaque pli de fièvre
ne la démange plus
est ce que l’infinitude existe ?
La lassitude enserre
ses nerfs qui mutent
en fibres incolores
algues hors de l’eau
dans l ̓aquarium cérébral.

La légende raconte que, les soirs de tempête, les habitants affamés d’une île bretonne attiraient les navires égarés. Ils allumaient des feux aux cornes des vaches sur la falaise comme si c’étaient les lueurs d’un phare dans la nuit. Les bateaux venaient fracasser leur coque contre le rivage et les insulaires achevaient les rescapés pour piller leurs vivres. Plus jeune, avec des ami-es, on s’incrustait à des fêtes où les lumières nous happaient. Comme si nous étions devenus nous aussi de petits vaisseaux égarés, hypnotisés, piégés par la promesse d’un salut au loin, d’un ailleurs où tout serait possible, voulant à tout prix nous réchauffer à un feu dans la nuit. Arrivés vivants au coucher du soleil, nous repartions tels des zombies au petit matin. Certains d’entre nous n’en sortirent pas indemnes comme s’il fallait quelques sacrifiés pour que la fête puisse continuer. Beaucoup payèrent au prix fort leurs excès, pour jouir quelques heures de plus, s’accrochant à ces lumières éphémères et à ceux qui les avaient allumées, comme à des bouées de sauvetage, ou à un futur tombeau.

J’ai entendu dire qu’au Danemark, ou bien en Finlande ou en Suède, loin au nord en tout cas, j’ai entendu dire que dans certaines légendes, des femmes peuvent se transformer en phoque. A la nuit tombée, elles plongent contre les reflets étoilés sur l’onde, dans l’eau glacée, pour rejoindre leurs sœurs, comme si elles ne les avaient jamais quittées, et qu’elles retrouvaient enfin les membres de leurs vraies familles, une famille organique. Atavique. Elles reprennent leur forme humaine au petit matin, quand le ciel se remplit d’air, d’une brise à la lumière bleue et claire. Leurs nageoires s’allongent pour devenir des doigts, des cheveux renaissent sur les crânes lisses et gris et les museaux reprennent leurs formes antérieures, des morceaux de nez, des fragments de lèvres. Elles sont des voisines, des épouses, des mères, des amies. Elles émergent, nues, des fjords. Il arrive que certaines d’entre elles ne revienne jamais. On les appelle les selkies.

Je me suis souvent demandé si ma mère avait entendu cet appel du large au cours de sa vie. Si elle  avait été tentée de partir, elle aussi, de tout quitter comme si elle n’avait plus été une mère, une épouse, croulant sous les responsabilités , les démarches quotidiennes, mais un esprit libre, animal. Je la revois assise dans le salon. Elle semble perdue. A quoi pense-t-elle ? Les volutes de la fumée de sa cigarette ondulent dans l’air comme si des esprits dansaient dans la pièce. Sa joue crispée, ses lèvres fléchissent un peu. Dans ces moments-là, je savais qu’elle était présente physiquement mais que son esprit était ailleurs. Elle devenait une présence absente.

Un jour, elle m’a raconté ses expériences de décorporation. « C’est dingue, elle s’est exclamée, cette nuit j’ai quitté mon corps. Je regardais le plafond, il n’y avait pas un bruit. J’entendais un peu du bourdonnement de la ville derrière la baie vitrée, mais les sons me parvenaient, ouatés, comme ayant traversé des couches de nuages. J’ai regardé le plafond et j’ai quitté mon corps comme si je n’y avais jamais été emprisonnée, comme une paire de chaussettes qu’on retire le soir avant d’aller se coucher. Je me suis vue d’en haut, mon petit corps sur le lit, ratatiné sous une couverture. Ça m’a fait un choc de me voir moi-même. Je paraissais si petite, si minuscule. » « Mais ça t’arrive souvent ? » j’ai demandé. Je me sentais happée par l’immensité de cette information, comme si je découvrais tout un champ, tenu secret, de l’existence de ma mère, une zone à laquelle je n’avais jamais eu accès et qui s’éclairait maintenant d’un relief nouveau , sous l’éclat d’une lampe fluo. « Oui », elle a repris, évasivement. « Depuis l’enfance », disant cela comme si c’était normal, comme s’il n’existait rien de plus courant. « Mais », j’ai ajouté, « tu es déjà sortie de l’appartement ? Tu as déjà essayé de voir si tu pouvais aller au dehors ? »

Ma mère a paru surprise, j’ai eu l’impression que cette question la secouait, l’inquiétait, l’attirait. Si cela était possible…Que devenaient les limites du monde tel que, elle et moi, nous le connaissions ?

Quand elle est morte, j’ai commencé à l’imaginer en train de flotter au dessus des toits de la ville, comme si elle n’avait jamais quitté le monde des vivants, et qu’elle avait emporté son corps avec elle. 

Une façon de poétiser

D’abord il faut s’assoir
D’abord il faut observer
Ensuite il faut du temps
De l’écoute

Le monde des gens de la gare
La tristesse et la joie
Des départs et des retours
De l’importance

Il faut se nourrir
Des échos du monde
Des livres et des mots
De l’intention

D’abord il faut vivre
D’abord il faut écrire
L’ordre peu importe
La fin peut-être

On m’a souvent dit, et ce depuis ma plus brutale enfance, qu’il valait mieux être sage, douce et docile.

C’est fou comme les adultes sont capables de mentir (comme s’il pouvait en être autrement…), alors que ça aussi ils le disent : mentir, c’est mal.

Heureusement, je n’y ai jamais cru. Pourtant, j’ai toujours été friande de rumeurs, pas pour y croire bêtement, plutôt pour faire mon enquête et me forcer à réfléchir par moi-même.

D’ailleurs, c’est la première fois que je n’ai eu ni à enquêter, ni à réfléchir : instinctivement, être sage, douce et docile n’était pas dans mes cordes (comme s’il pouvait en être autrement…).

Des guitares et des arbres
Les guitares sont des pianos sauvages qui vous taillent les doigts plus lentement mais plus sûrement que les épines d’un rosier.
/
La taille des arbres est une musique de saison un peu sanglante et très civilisée.
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Les guitares ont de l’âme, et des cordes, mais ça dépend des chênes.
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Au bord de la rivière les cordes au cou des arbres sont des lianes qui vous jettent à l’eau, au bord de la maison ce sont de simples balançoires pour aller sur la lune ou des échelles adolescentes qui vous hissent jusqu’au désir, ailleurs ce sont des gibets qui pendulent.
/
Les guitares donnent l’heure aux mélancoliques et l’éternité aux amants qui gravent leurs noms sur les écorces.
/
La musique ne me laisse jamais de bois, elle me met debout comme un cèdre et danse, danse jusqu’à l’orage qui fait craquer mon coeur tandis que les filles aux joues roses se balancent sans rien céder et ne font pas un pli.

Iris a sept mois
Iris a un livre
Iris a mon livre
c’est la plus jeune pour qui je
signe une dédicace.
Iris ne lit pas
c’est grotesque me dit son père
mais si 
Iris lit
elle ne le sait pas
pourtant elle lit
à travers ma voix
à travers la voix de papa
à travers la voix de Mamé
à travers la voie lactée
ou à travers la voix du chat
si ça lui plaît
les chats parlent
tous les animaux parlent
c’est bien connu
tous les animaux parlent
mais pas que
les plantes aussi
les plantes parlent
c’est Iris qui me l’a dit
Iris a sept mois
elle ne parle pas me dit son père
c’est ridicule
si 
Iris parle
Iris a sept mois
elle m’a dit que les plantes parlent
enfin les plantes parlaient
elles parlent encore un peu
faut juste les écouter
ou demander à Iris
si l’on ne sait pas entendre
Iris sait écouter
pour toi
pour moi
pour nos voix
pour nos fois où
Iris a sept mois
elle me dit qu’une plante me dira
qui a dit dira
elle me dit que la plante a des clochettes
elle me dit la plante dira
parce que la plante est datura
la datura me dit
dans la rue un dragon tu verras
et dans la rue un dragon j’ai vu
dans la grande rue
la grande rue de Charleville
la grande rue de Charleville-Mézières
où Rimbaud a vu Ophelie
et Ophelie flottait
comme le dragon
le dragon que j’ai vu dans le ciel
le dragon que j’ai vu dans la Grande Rue
tout de mauve vêtu
il flottait au-dessus de la rue
au-dessus de la rue où Rimbaud l’a vue
avant de nous faire croire
que sur l’onde calme et noire
la blanche Ophélie flotte 
comme un grand lys
alors que c’était un iris.
Je sais 
c’est le dragon mauve
qui me l’a dit.
Ou l’herbe du diable.

  • Pierre-monde –

champ de pierres les herbes 

ont 

abandonné leurs racines 

au granit 

la dureté 

toujours 

de mise il 

est né

.

chemin de pierres un oiseau 

pousse 

sa peur des routes

larges

les goudrons chaud fumant

il court

sa folle

errance

.

cœurs froids de cailles 

les cailloux 

portés au cou des 

villes 

mâchent 

la tendresse qu’il avait forgée

à force 

de fréquentations en pierres

il 

passe à l’âge adulte

.

cime-terre 

.

pour les pierres

.

dans la grande éternelle 

il ne se saura

pas

.

car il est parcouru 

.

le

monde

n’est 

.

rien

.

compris 

d’autre

.

qu’il 

était pierre

.

parcourue

.

.

d’oubli 

les révélations de ma nature profonde m’ont été données dans le ronflement abyssal d’une
nuit sans lune.
une vision claire et profonde et simple de l’ontologie complexe originale et délirante de ma
constitution.
je suis végétale.
(or tout touche toujours à l’animal. nous sommes une espèce zoocentriste.)
née décentrée. enfant déjà je parlais aux abeilles.
ceci n’est ni une réalité ni une irréalité c’est la vibration interne des strates qui m’animent.
c’est. et c’est découvert.
une identité sous-jacente à l’écharpe animale.
la puissance la force l’attractivité d’une telle nature ne peut que s’inscrire dans un hors-cadre.
(un photo-montage les photons dansant dans le vide du beau. dans le vif du bref.)
quand t’es comme ça tu penses en lichen
tu penses en floraison
tu penses en champignon
tu penses en saison.
(c’est d’ailleurs étrange on a longtemps invoqué la nature comme prétexte à parler de
l’humanité.)
flore intestinale flore vaginale
ramifications neuronales pensée en arborescence système végétatif.
je suis végétale.
racinaire gorgée d’eau de sève de lumière de gaz.
je photosynthèse
je multiplie
j’articule
je particule
les subdivisions
les reproductions
les apex perplexes
je rampe je racine je fleur
m’étends me répands
je suis renoncule fischia cèpe bolet
xanthoria parietina
vivace vive succulente fibreuse fougueuse
résistante respirante accrécente.
traces de strates.
sur le seuil des pollens virevoltant
profondément enfouie
dans la vie frénétique de l’animal-carne.
végétale en lianes-animales.