3h32
6h32
j’oublie le reste des heures
simplement la fatigue qui grince
pas l’ennui non
simplement
la lassitude de traîner mon corps
hors de mon lit
hors de ma chambre
hors de mon appartement
croiser les visages qui se conjuguent aux lieux avec insouciance
Quelle est la frontière séparant
insouciance indifférence
l’état de fatigue peut-être
des instants qui s’étirent en permanence
le violet
toujours plus long
en dessous de mes yeux
jusqu’à mon menton
Voilà
je deviens une figure violacée
et la tâche s’étale
dans les plis les revers les interstices prédisposés à l’envahissement
Parfois je dors
je rêve
et je crois que c’est ma vie qui s’achève
Parfois je vis
je dors
et je rêve de ma vie qui s’achève
je retourne à mes premiers plafonds
les points bruns laissés par les insectes morts
plafonds pourris
témoins des débâcles
de la décomposition
plafonds défaitistes
fixés dans les heures vides
quand le sommeil ne vient pas
ils connaissent mon regard ouvert sur l’obscurité
connaissent les histoires insignifiantes
soufflées à l’oreiller
tourné
retourné
balancé
les plaies sur mes jambes grattées à sang
les croûtes oubliées dans les draps
sous les ongles
sous les dents
imbibées de vodka et de fumée
Ils connaissent tout ce que j’échoue
tous ceux que j’échoue
conservent intact le dégoût
quand je suce le sang sous peau
Si je m’aspire complètement
si j’absorbe les liquides
les rudiments
restera-t-elle
Auteur / revue Miroir
J’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu sois forte. J’ai besoin de ton sourire, de tes dents blanches de tes lèvres rouges de tes yeux qui pétillent de ta voix chaude de tes silences de ton souffle chaud de tes doigts nerveux. J’ai besoin que tu sois là même quand tu n’es pas là. Être là, sur terre, c’est pas ce que t’imaginais, tu pensais sauter de brin d’herbe en brin d’herbe et que l’on t’oublie. Non. Ce n’est vraiment pas comme ça que ça se passe. Les attaches arrivent, vite, elles se font et rarement, elles se défont. Tu crois que l’heure de te détacher est arrivée ? mais la vie c’est pas comme une balançoire, avec des hauteurs de bonheur réglables au bout des doigts et une planche qu’on change quand elle est abîmée. N’empêche. J’ai besoin de toi.
Ce « j’ai besoin de toi » s’adresse à elle. Ça deviendrait une phrase souple et implorante, une phrase dorée et vibrante, une phrase comme un miroir offert à ses identités. Ce « besoin de moi » fait que je peux « avoir besoin de toi« , l’autre, l’alter, l’être côte-à-côte, la personne à côté que je ne connais pas, que je ne sais pas, dont j’ignore même qu’elle existe. Les cheveux du vent balaient son visage quand elle se promène le long des berges orange, elle court, elle court, elle marche au retour. Elle n’a jamais connu l’entrain dans son enfance, ni l’entraînement. Elle pose sa tête au bord du chemin. Elle voudrait parfois détacher sa tête de son corps. Pour vivre pleinement. C’est un puzzle sans fin, une existence. Le cœur, la tête, les jambes, les bras, les fesses, les mains, les pieds, le dos et les épaules, tout se remet ensemble dans la vibration d’une seconde, d’une minute, d’un jour.
Qu’est-ce qu’un drap / qu’est-ce qu’un oubli
Qu’est-ce qu’un drap ?
Le géant qui tire à lui le plomb qui fond dans ma tête
La légèreté qui soulève le monde
Et qui épouse mes formes lorsque le vent l’effleure.
Ce toucher aérien qui révèle la pesanteur.
Le sortilège qui m’ancre à la terre
Qu’est-ce que l’oubli ?
Une essence versatile
Un carton autrefois parsemé de naphtaline
que l’on approche avec une précaution curieuse
Un mille-feuille de soie
Une boîte en plastique dont le couvercle égaré
n’a peut-être jamais existé
dans lequel on fourrage furieusement
Entre des couches qui sédimentent
le bouillonnement d’un chaudron
La disparition
La dissolution
L’acide qui ronge
Un espace non défini
dont on revient par instants
Un bouclier de papier ou d’acier
que l’on brandit ou sur lequel on s’appuie
Un paravent peint ou une palissade
qui nous protège ou sur lequel on se
heurte
Animula vagula blandula
Mon âme flotte sur l’eau. J’enlève mon masque. Pour y voir plus clair. Mais voir ne m’apprend rien que je ne savais déjà. Je serre mon tuba dans ma main pour qu’il ne parte pas à la dérive. Je me rends compte que j’ai davantage pris soin de mon masque et de mon tuba que de mon âme. Je n’ai pas pensé à la serrer, ni même à la tenir. Je ne pensais pas que l’eau, que cette journée, que cette mouette peut-être, à
moins que ce ne soit ce sac plastique.
Ce sac pouvait être attirant. D’un blanc translucide et douillet comme un drap. J’avais cru pouvoir l’éviter. Faire comme s’il n’était pas là, nager autour et regarder en-dessous. En-dessous, c’est-à-dire sous la surface, les forêts de bandelettes noires qui ressemblent aussi à du plastique mouillé, à des chambres à air déchiquetées, à des lanières de martinet. Et les choses qui y habitent.
Quand j’ai plongé, mon âme a eu peur et elle est restée à la surface. Je ne l’ai pas rattrapée. Malgré moi, je l’ai laissée s’échapper. Et maintenant, elle est hors de portée, un petit vaisseau argenté que peu de choses distinguent d’un poisson-bouteille. Je la vois encore, mais je ne parviens pas à lire les mots qu’elle contient.
Un reflet m’en empêche. Puis, à l’endroit exact où se trouve mon âme, il y a un clignotement comme lorsqu’on fait bouger un rayon de soleil avec un miroir. Du morse ? Je me demande si mon âme s’adresse à moi. Me vient l’idée absurde que mon âme ne parle pas, ou plus, la même langue que moi. Elle se laisse porter par le courant. On dirait qu’elle ne sait pas vraiment nager ou qu’elle se moque d’aller dans une direction ou dans une autre. Je n’ose pas remettre mon masque. Dois-je continuer ? L’attendre ? Continuer en l’attendant ?
Qu’elle reste à portée de vue. Qu’elle ne se transforme pas en autre chose. Je la vois ainsi et ne veut pas ajouter de l’incertitude à l’incertitude. Qu’elle reste hermétique, qu’elle n’aille pas se remplir de plancton pour attirer les mouettes ou d’essence pour attirer le sac. Ce foutu sac plastique aux allures de linceul 2.0. Il y a des flaques d’huile de moteur qui brillent comme les plateaux tournants d’un music-hall à Broadway. Une mouette glisse sur le tarmac fluo couleur cerise chimique. Le sac plastique s’approche dangereusement de mon âme et je me demande ce que je suis censée faire, et à quoi me servent désormais mon masque et mon tuba, et pourquoi je continue à les serrer dans ma main palmée, comme si les perdre dans la mer grise et noire avait encore la moindre importance.
Les cartes des géographes
Tous les géographes savent pertinemment que les lignes n’aiment pas qu’on leur dicte leur conduite car ils reçoivent tous, pour jouer à leur métier, des cartes de cœur, dont ils doivent suivre les lignes afin d’en entendre les battements.
Le sang circule et cherche à répandre la vie partout pour tout cartographier, à sa façon. Il se prend dans la toile d’araignée des lignes noires des cartes de la pioche. Il butte contre les lignes de démarcation, qui, sous la pression d’un autre sang versé, celui d’avant, se révoltent et font sauter les verrous des mers, des océans, des villes, des montagnes, des déserts et des fleurs pour qu’ils s’abreuvent de ce sang neuf de cœur.
Qu’une ligne se brise et c’est hémorragie. Qu’une ligne de force s’aventure à couper les frontières des cartes et les cœurs des hommes battent d’un même sang. Il nous faut une ligne de crête sur tous les plans, toutes les cartes. Qu’elle s’élève haut dans le ciel pour voir au-dessus de ces lignes noires tracées sur les terres de papier. Qu’elle dessine de nouveaux posters pour remplacer les terres d’avant, dont on a mis les cartes dans le chien. Qu’on change les juges de ligne car ils n’ont rien compris : garder la ligne ; c’est là leur seul souci. Qu’on garde la ligne et c’est les corps et les cœurs qui se ratatinent sans ligne d’horizon. Qu’on change la donne en cessant d’écrire le mot « humanité » dans l’entre-ligne.
Il est urgent d’apprendre aux géographes que les lignes au crayon ne peuvent rien dans la bataille contre les silhouettes, les lignes des visages qui encrent les paysages sous leurs pas. Elles trouveront forcément les chemins de fortune vers le sang réconcilié dans les plis des cartes de leur géographique cordiforme.
Dans la tasse de café vide les morceaux déchirés de mes mains tremblent
Le corps vide lâche le corps fière d’être vide honte d’être plein vide mon corps autre
La chaleur dans la vieille pierre de la rue bondée l’alcool pour noyer le corps être sure marcher boire crier boire perdre sa voix être plein à plusieurs de rire de beauté de sueur coulante entre mes seins plein
D’émotion forte de présent plein pour futur vide choisir garder la tête haute le buste bombé les robes ouvertes fendent mon sein fleur sentir les regards comme on accroche le sel à nos peaux mouillées lécher l’odeur du sable gratter sa peau honte doucher les cristaux coupant des regards transpercent la chair ventre dégout amer du plein chair grandissant
Parler du vide en refaisant le plein d’amitié de vieilles paroles qui n’appartiennent à personne si ce n’est aux femmes d’avant avant moi avec moi dans le vide plein de nos histoires ouvertes et fières
De lichen à écume
J’ai toujours été terrienne. Je ne me souviens pas depuis quand mais déjà enfant, j’aimais gratter la terre. Je courais sentir l’humus, scruter la mousse, y plonger les doigts. Je soulevais le lichen pour retrouver l’écorce noire sous les tâches blanches, grises, oranges.
Jeune, j’observais les courbes des montagnes qui défilaient sous mes yeux. J’étais fascinée par ces strates modelées par les failles des temps anciens.
Un ancrage de toutes les terres, les pieds sur les roches, les éléments en habits.
Ma tête rivière,
œil en feu,
front de brise.
Toutes ces mouvances comme des reliefs vivants sur ma peau.
Et puis c’est arrivé.
Un matin brumeux, des picotements réveillèrent le bas de mes jambes. Le dessus de mes mains devint rêche. La surface de mon dos se durcit et des aspérités le recouvrirent. Effarés, mes pas portèrent mon corps titubant jusqu’au seuil de la cabane. J’aspirai l’air nouveau dans mes poumons. Après quelques respirations, j’assistai sans voix à la vision de mon corps qui s’affaissait. Je me retrouvai bientôt sans comprendre le visage contre le sol.
Comme mus par une force étrange, mes membres endoloris se traînèrent, happés par la ligne à la hauteur de mes yeux. Je sentai l’iode par mes narines dilatées. Le sable glissait sous mon ventre arrondi.
Le premier contact fut étonnant. Le frais d’abord. Une sensation nouvelle avec cette première coulée de mousse sous mon thorax, ma peau raide frémissante contre l’écume. Je progressai pas après pas, hypnotisée par les appels de cette lisière mobile. L’eau entoura mes contours et je perdis la gravité. Mon corps flotta. Il oscilla puis bascula. Je me mis à fendre l’eau. Je me propulsai comme une comète, j’avançai en grandes spires. Je me retournai d’un coup de nageoire et survolai sous la surface mon ancien ciel éclairé.
Je découvrais ma nouvelle aisance sous ce corps raide.
J’apprivoisais doucement mon corps marin, le soleil sur les écailles.
Je me pensais seule.
En contre bas, caché dans les herbes végétales et animales, tout un peuple vivait. Je reconnus les habitants des alentours, disparus depuis longtemps. Mes congénères que je croyais perdus étaient là, sous mes yeux, entre les rochers. Leurs formes marines ne m’empêchaient pas de reconnaître leurs visages familiers.
je me suis toujours demandé comment dans un lieu si grand on pouvait danser si fort si près si resserré.es colonnes béton anguleuses grises gris tout est gris sauf la cheminée verte immense perdue au pied du mur gris large et haut la cheminée verte la cheminée peinte verte sur le ciment gris la cheminée peinte verte à la main et l’échelle grise les corps sont cuits de sueur et d’odeurs confondues la scène au centre les membres autour les baffles dans les poitrines et les sexes les pieds sursauts les heures tambours les bits pulses les ventres rouges les bouches voraces ancien parking verrière emplafonnée comme une cage sur des oiseaux furieux sous la nuit sourde sourdre depuis le sol dessous le sol la terre dessous le sol compacte la terre sèche dessous le sol la terre dessous nos têtes les morts avant la nôtre sourdre le tremblement du monde sous les semelles plastiques sourdre les souvenirs depuis le bas des jambes jusqu’à couler des yeux et du dessous des bras jusqu’à ta bave sur ma langue elle était grande en muscles dessinés port de tête et nez altiers tressée depuis le haut du crâne comme on attache des longes à un cheval furieux sans rien en contrôler comme on attache un sourire aux commissures des lèvres pour les tendre jusqu’aux reins et balayer la tenue souple des fesses comme pour m’allonger tout du long m’y emmêler le cœur collée contre ton dos le pubis sur ton cul tu avais l’air d’une bête qu’on ne rattrape pas et qui se lance brune dans l’horizon des steppes l’animal alezan l’amazone indocile et moi je me tenais dans l’âtre sans te toucher juste à peine du regard mon iris sur ta peau sous ton œil sur ta lèvre sur ta joue sous ton pull sur ton eau coulant depuis tes pores je me tenais en espérance de ta bouche dans la mienne de ma prise d’otage comme on arrache la lumière à la lune pour la plaquer au jour pour la plaquer aux seins pour la plaquer aux lacs de montagne ta cime entre mes cuisses et les creux de vénus je me suis déployée j’ai avalé la suie le feu le vert et puis le gris je me suis avancée j’ai traversé les corps j’ai traversé la masse la mer et l’écoulement des cheveux dans une transe en travelling avant pour me pendre à ta langue
Dimanche Miel
Dimanche n’est pas un jour de pluie
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La pluie est gluante de miel. Parfois.
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Parfois les dimanches épuisent les passions.
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Les passions ont le goût sucré du temps suspendu
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Le dimanche est jour de rien
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Rien ne ressemble à la couleur du miel
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Tu colores les dimanches sur des papiers de soie
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La soie du miel est un miroir de douceur
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La douceur d’un dimanche matin éparpille les rêves
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Les rêves sont des nectars
À bout de souffle,
Les pieds courent, le cœur saigne,
Bitume en écho.
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Délicate et légère,
Elle oscille sous le vent
Sa robe lézarde le temps
De sa grâce printanière.
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Dans un battement d’air
Il balaie un nuage
Qui assombrit le ciel
Et déploie grands ses ailes
Pour protéger son monde.
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Du plus sombre des enfers
Où plongent nos abimes
Se trouve une lumière
Profonde et harmonieuse
Qui pousse un cri de joie.
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