De l’imperceptible lumière qui dessine un rayon de poussière entre les persiennes s’invitent les courbes du ciel, les parallèles des fils électriques et les lignes conductrices des toits de tuile qui tracent un chemin de terre ocre rouge comme un appel des possibles. Les brisures nuageuses qui flottent dans l’immensité silencieuse de quelques étoiles qui brillent de-ci de-là avec parcimonie mais qui peu à peu s’éteignent pour laisser place à l’aube qui se teinte de ses couleurs rose et violine sur un jour qui se lève encore. Elle va attendre là, feutrée dans ce temps suspendu, lorsque l’esprit et le corps s’éveillent à peine entre opacité et lumière, que ce monde éclot dans un souffle de mots qui naitra de nouveau sous sa plume, la fenêtre

Comme une fenêtre sur, presque
ichigo ichie

La fenêtre
Le ciel
Par la fenêtre, le ciel
Par le ciel, une fenêtre
De l’âme, le reflet
Sur la fenêtre, une goutte
Pluie déposée un après-midi gris d’orage
Par le ciel triste et troué
Comme un tissu abandonné sur le trottoir
Humide de pluie
Après l’orage d’automne comme
les gens dans la rue comme
le gris des immeubles
le gris des regards
le gris des peaux tirées
le gris des manteaux des écharpes des sourires usés des gants
élimés du souvenir
sur la beauté des branches des arbres noirs sur le blanc du ciel gris

(au moment présent, où je retourne ma tête)

chevelure dansant dans l’orage avec les cordes qui pleuvent en
s’enroulant
la pluie qui pleure
Et l’âme emportée dans leur
valse à travers
la fenêtre ouverte sur un paysage
intérieur

Ne pars pas
ne t’envole pas
tes sœurs tombées
ne sont pas encore mortes
pas tout à fait pourrissantes
dans leur manteau d’hiver

pose devant ma fenêtre
unique survivante
tu tiens par un fil de compagnie
tu ne fais pas de bruit
tu me diffuses des images en couleurs
le givre te dessine des contours de rosée glacée
le soleil joue la transparence de ton or
danseuse le vent te souffle son haleine

et puis si
va-t’en !
je sais que tu ne peux résister
aux éléments des frimas
aux appels de celles qui s’enterrent peu à peu
feuilles d’automnes en tapis d’écus d’or
pour donner naissance à de fragiles violettes

devant la fenêtre
ton ombre sur ma page blanche
se balance comme poésie
reflet de ton visage
les prochains abricots d’argent
ne sont pas en sommeil
sous l’écorce craquèlent les soupirs
des bourgeons bilobés tout nus

laisse toi tomber

ne sera pas un manque
dans ma solitude ton absence
me dicte en signes invisibles
pas à pas
une écriture
dans une langue que je ne parle pas encore
alphabet de l’humus

La pierre de Rome est ocre et abîmée. Rome est une grande ville et ses boyaux se tordent. Rome se souvient de tout et conserve ses récits dans la pierre du bâti : la nonna qui sert son sac contre ses seins tombants, le cri du chien errant de la via Trastevere, les enfants qui chantent dans les rues, l’odeur de friture, Romulus, sa louve et les femmes qui s’embrassent. Toutes les joies et les peines sont gravées dans la pierre de Rome. C’est le vertige des grandes villes.

Les ruines de Rome sont rouges au coucher du soleil. Elles s’étendent de tout leur long sur le bitume, ridées par la chaleur et le temps. Les ruines rougeoyantes de Rome me font pleurer, elles se souviennent de tout. Le soleil brûlant et la rétine du midi : pourquoi faut-il se souvenir de tout? Ces instants de bonheurs familiers, au creux des soirs d’incendie, je les pleure comme on pleure les morts. 

Les femmes de Rome s’embrassent et puis elles s’arrêtent, montent dans un train et la suite on ne la connaît pas. Elles quittent la ville. La terre et la mousse ne se souviennent que de l’humidité de la pluie. Ailleurs, il n’y a plus de pierres et plus de mémoire du tout. 

Mon chagrin fatigue la rue. Tout est gravé dans la roche de mes organes. Les histoires s’enlacent dans leurs cavités visqueuses – ton odeur la nuit – entre mes veines – ton rire –  mes intestins – le sel séché – mes artères et ton étreinte. Le jour va bientôt se lever.

Nous épluchons des pommes.
Il a les manches relevées de celui qui a tout compris.
il a dit « quelqu’un de noble ». De qui parle-t-il ? Je ne suis pas.
Hier il a oublié chez moi un sac et ses pommes achetées au marché.
Aujourd’hui nous épluchons les pommes et préparons du boudin. Nous sommes chez moi.
Il redécouvre mon appartement entièrement lambrissé. Il dit « il est orienté nord sud ».
Il passe de la cuisine au salon, tire les rideaux bleus.
Le maquillage à mes yeux coule à cause des oignons.
J’ai le sentiment d’être à la fin de ma vie. Il ne s’en aperçoit pas.
Son air est radieux.
C’est un mauvais jour.
J’ai passé quatre heures ce matin à écouter des gens pleurer.
Une femme dont le mari a pris l’habitude de la violer la nuit. Elle dort à présent dans le salon. Elle n’arrive pas à le quitter. Porter plainte. Autrefois c’est son frère qui la violait. Le frère s’est pendu. Elle ne s’est pas rendue à l’enterrement.
Dans la famille on parle.
Je lui ai dit « je vous crois ».
Nos mains se rencontrent dans le saladier. Il y a les quartiers de pommes qu’il redécoupe après moi.
Il fait les finitions.
Qu’importe qu’elles soient belles elles vont être mangées !
Il ne pense pas pareil.
J’ai des petits yeux. Fatigue. Écouter les personnes seules
7h du matin. Tristesse. Solitude. Violence.
Je ne suis pas seule.
Je suis avec lui.
Nous cuisinons. Il aime faire à manger. Moi je le suis.
Plus tard nous nous hâtons pour rejoindre le théâtre. Je passe à la médiathèque prendre de la poésie et quelques CD.
Nous allons voir une pièce intitulée « La mécanique du couple ».
Je déteste. Il n’est pas loin de me rejoindre.

Freloche

Je prends un arrosoir
J’arrose ma tête
Est ce que je peux faire pousser des souvenirs?
Des souvenirs qui n’existent pas encore?
Je me promène et j’arrose des gens au hasard
Faire pousser une mémoire où je serais
Surgir dans leur vie
Me créer en eux
Est-ce que je peux arroser leur cœur et faire pousser l’amour?
Est-ce que l’on peut effeuiller le cœur?
Sans amour le cœur s’assèche et devient pierre
Il sera pierre des millions d’années.
C’est comme ça
Immobile avec les autres pierres
Regarder le temps se pétrifier
Un jour, mon cœur m’a laissé tomber
Mais moi, si je laisse tomber mon cœur, est ce qu’il se casse?
Est-ce qu’il devient poussière?
Est-ce qu’il zone par terre avec les autres poussières?
Avec les sales élastiques de cheveux et les mouchoirs pleins d’amours qui dorment sous le canapé?
J’aimerais faire disparaitre mes poussières de coeur
Les poussières de mon cœur quand tu es partie
Les faire disparaitre avec mon balai et ma pelle
Faire disparaitre toute les tristesses de toutes les poussières de mon cœur
J’aimerais voir voler ce coeur abandonné
Accroché à un arbre au premier jour des vacances
J’aimerais que des yeux inconnus
Me murmurent des cris qui me touchent
Des voyelles qui me caressent
Des consonnes qui viennent en moi
Des mots qui se promènent dans mes veines
Et me constituent
J’aimerais prendre une gomme
Effacer ma peau
Voir ces mots se créer en phrases
Circuler sur mes nerfs
Me redonner la vie
J’aimerais prendre une scie et découper mon corps en deux
Chercher d’autres mots, trouver la lumière
Me recoller avec les larmes de toi
Parfois toutes ces histoires me mettent en colère.
Quand je suis en colère je prends mon aspirateur
2000 watts sans fil, la batterie chargée à bloc
Et je sors dans les rues
J’aspire les ombres
Toutes les ombres de toute la ville
Tôt le matin ou en fin d’après midi
Jamais à midi car c’est l’heure où les ombres se cachent
J’aspire l’ombre des immeubles
J’aspire l’ombre des chiens, l’ombre des enfants, l’ombre des voitures,
L’ombre des clochards, j’aspire l’ombre des lampadaires
Une ville sans ombre est une ville sans lumière
Je garde tout dans mon aspirateur
Je garde les sacs avec les ombres, avec la mélancolie,
Avec les peurs, les cris, les rires, les histoires, les fous
Je classe les sacs en heures, en jours, en années
J’archive ce que ma raison dépasse
Parfois j’ouvre un sac d’il y a 15 ans
Je le secoue en haut de la colline
Dos au vent, face aux lumières des réverbères
Je rends des ombres vieilles à la ville
Des ombres jeunes à leurs vieux propriétaires
Des ombres à ceux qui sont morts
On ne peut pas embrasser son ombre plus jeune 
C’est contre nature
J’ai ouvert un sac d’il y a longtemps avec son ombre à elle dedans
Une ombre d’elle que j’ai aspirée avant qu’un crabe ne la pince
Avant qu’elle ne soit nuage
Avant qu’elle ne soit ours, et lapin
J’ai découpée son ombre d’elle en six morceaux
J’ai rangé son ombre d’elle dans ma valise
Je peux emmener partout son ombre d’elle qui n’est plus
Parcourir le monde, lui parler, partager, vivre des trucs insensés
Fabriquer des souvenirs avec cette ombre d’elle rangée dans ma valise
J’ai un album photos de tous nos voyages
Sur l’une des photos, on nous voit attraper le bonheur
Avec un filet à papillon.

Dans mes rêves

Dans mes rêves les morts sont présents, bien vivants, on entend leurs voix, à tous les âges, à tous les étages, jusqu’à ma naissance. Pourquoi ne pas remonter plus loin, jusqu’à Lucy par exemple.

Les blancs ne savent pas rêver, dit le Chaman, alors ils détruisent tout.

Les blancs rêvent trop près d’eux-mêmes, dit la Catwoman, il faut pouvoir rêver plus loin, plus large.

Le paysage penche, j’ai la tête qui tourne, la terre aussi tourne, mais pas dans le même sens. D’où le malaise. Parfois je rêve que je souffre, parfois je rêve que je ne souffre pas.

Tu me prêtes un rêve ?

Des rêves peuvent-ils disparaître, comme des langues, faute d’utilisateurs ? Y aurait-il des rêves morts comme existent des langues mortes ?

Parfois je rêve que je me réveille et le rêve continue dans une langue agglutinante, il s’agit de forêt calcinée, d’ourdir, de gourdin, de mouche estourbie, d’Uber shit, de guerre souterraine, de changement climatique.

Dans le rêve j’ai bien dormi.

Ainsi

Qu’est-ce que l’effondrement ?
Est-ce que ça se danse ? J’ai déjà vu.e des pas s’effondrer goutte à goutte… Les points communs avec le labyrinthe sont-ils alors évidents ?

J’aimerais ne raconter que de belles histoires, à base d’aubier et de rhizome, que rien ne stagne ou soit fuyant, que la fin ruisselle grande et délicate.
J’aimerais t’écrire comme un baume, te baptiser à la gloire des bourrasques, que nos organes résonnent ensemble, pour toujours que tu me troubles.
J’aimerais entendre le plain-chant de chacune des graines souterraines, révéler le secret des arcanes fragiles, avoir l’acuité des rêves têtus qui jalousent l’architecture.

Pourtant les brèches lâchent, car chacun.e se toise. Peu de cœurs sont assez curieux pour découvrir le silence abrité par nos os. Les entrailles deviennent alors une bataille.
Mais je ne suis qu’une mouche.

C’est comme s’il y a des odeurs, que je ne sens même pas, mais qui sont là et qui réveillent quelque chose à l’intérieur de moi. Ça ressemble à un boitier manuel qui dicte où mon regard doit se poser.

Et mon regard se pose sur les choses plus gênantes, c’est justement les choses que je ne veux pas regarder. Immédiatement, je me trouve en train les fixer et les autres doivent voir que je regarde.

Mais à ce moment-là, je suis déjà partie, je suis devenu un bruit de klaxon et je ne sens plus rien de ce qui m’entoure, à part ce que je fixe. C’est comme si je n’avais plus de peau et que je flottais dans l’espace. Et j’englobe ce que je regarde.

Mon plexus, mes mains et mon ventre sont à des endroits différents, je ne peux pas vraiment sentir où ils sont dans la pièce parce qu’ils sont dans un genre d’univers parallèle, assez lointain.

Mais je les entends. D’eux proviennent des cris stridents, dedans le ventre j’ai des gens qui meurent et qui voient un aliment qui pourrait les sauver. Et qui le veulent à tout prix.

Il y a beaucoup de gens, beaucoup de cris. Et comme à ce moment-là, j’ai l’impression d’être l’espace tout entier, je crois que je fais quelque chose pour sauver ces gens mais je ne peux pas dire quoi. Il y a trop de bruit, et je ne me souviens pas.

Je ne me souviens pas de ce que j’ai vu.

ça a toujours tapé super fort
dans mon bide
dans le cœur, ça frappe même
autour des yeux
dans le crâne

ça tapait la nuit

le corps demande du sommeil
ça fatigue l’école
et de toute façon il fait nuit

c’est comme ça
ça tape plus fort et moi
je sais plus si on est
proches du matin ou si
c’est un rêve

quand ça tape trop
je grogne
ça fait pleurer
de plus connaître le jour

c’est comme être enfermé
dans des enceintes
et personne sait
et faut faire peur à personne

pas dire que
quand je marche j’entends
mes os qui s’entrechoquent

que
quand je pleurs
c’est de l’eau remplie de cendres

que
quand je bois tout le temps
c’est pour piétiner celui qui frappe

quand une famille de souris
s’est installée dans ma chambre
que maman disait qu’il y avait personne
sous mon lit ou dans mes livres
que j’ai voulu percer des trous 
dans tous les murs
que j’écrivais des mots sous ma peau
que la beauté de l’été
me faisait hurler
que mes yeux tiraient mes vertèbres 

tout le monde a flippé

j’ai arrêter de flipper
quand j’ai eu 9 ans
que j’ai su que toutes les prises pouvaient prendre feu