Humus

L’humus sent si bon,
D’où lui vient ce parfum délicat ?
Des vieux troncs désagrégés, des insectes putrides, des excréments et des
cadavres d’animaux, des fougères et des écorces moisies ?
Par quel mystère décompose-t-on la pourriture en fragrances subtiles,
inimitables ? Par quelle magie extrait-on de la déliquescence du végétal et de ses
exsudats, l’essence et l’intensité du parfum incroyablement doux et vivant de
l’humus ?

J’aimerais grimer ma peau
De ce mélange spongieux et tourbé
Pour qu’il me nourrisse des pieds jusqu’à la tête
Faire corps avec la force de la terra preta


J’aimerais recouvrir ton âme
De cette alchimie olfactive
Pour qu’elle devienne litière fertile
Des sentiments qui s’ensauvagent, s’enracinent et prennent vie


J’aimerais imprégner nos êtres
De cette quintescence des sous-bois
Pour qu’ils s’accordent dans la viscosité de la résine
Où chaque respiration est régénérescence


Pénètre dans cet antre en putréfaction
Où coulent en notes de tête
Toutes les saisons des forêts
Neige, vent, soleil, papillon, lichen et chant de l’effraie


Enfonce-toi dans ce temple grouillant de vie
Où coulent en notes de cœur
Toutes les gouttes de pluie suspendues à chaque branche
Comme les larmes de joie d’une mère


Réfugie-toi dans cette cathédrale qui force le silence recueilli
Où coulent en notes de fond
Solennelle, toute l’énergie de la terre
Cœur et liber, sève et sang

Humus

Tout ce qui vibre
Rien qui se signale, rien qui se dérange, rien qui se dit
Un corps de granit ou de marbre, une roche polie, un façonné de cristal, comme un mirage oublié
Rien d’inutile, rien d’efficace, dans cet objet-poids posé au milieu de la ville
Rien de logique dans cet objet pesant dont le rapport à son environnement n’existe plus
Rien de perceptible, soulagement face à ce sens invisible, cette danse figée, ce geste figé, cette masse qui se regarde sans se laisser approcher
On ne récupère pas un objet qui se tait
On n’embrasse pas un être qui se tait
On ne comprend pas malgré elle une enquête qui se dérobe
Ne pas croire à la vérité
Ne pas essayer de vérifier l’absolu
Ne pas manger dans la main des statues
Ne pas retirer la mousse qui pousse dessus face nord
Ne pas imaginer que la moisissure ne sent pas
Rien n’est moins sûr que le sens d’une histoire quand dans mon regard ne danse pas une statue
Rien n’est moins essentiel quand le funambule avance, solide et fragile, face à son fil ténu
N’est-on pas avare de tendresse lorsqu’on habille l’inconnu de ses propres vêtements,
De sa propre peau
Des frissons de son cœur
Des bruits de ses torrents bien à soi
Est-ce que ça se souhaite, d’être d’accord avec ce qu’on voit ? Est-ce que ça existe seulement ?
Ne pas oublier que ce bloc taillé un jour par des mains vivantes est sorti ensuite au grand jour, a été posé à la vue du soleil, du vent, des eaux étranges et instables du ciel, proposé alors à tous nos yeux
Posé en vertu de l’urbanisme à des centres, des places, des carrefours, pour ne pas déranger les pieds vivants qui foulent les trottoirs, se frayant un chemin parmi des vélos devenus plus agressifs que des voitures

Qu’est-ce qui gît ?
Il n’y a pas que la mort qui nous trompe
Il n’y a pas que des figuiers qui remontent à la surface faisant fi du béton
Il n’y a pas que le béton qui tue
Il n’y a pas que le vent qui fouette nos regards et abîme nos yeux verts bleus et rouges
Il n’y a pas que le sang qui donne la vie
Ne pas consteller d’humilité nos yeux fait mal
Fait mal aux cheveux
Il n’y a rien à dire de vivant qui ne soit alors terminé
Il n’y a rien de grave à ça
Rien
C’est juste pour sourire au mieux
Ne pas souhaiter l’incompris
Ne pas souhaiter le maudit
Ne pas maudire parce que j’ai peur, parce que j’ai froid, parce que j’ai attendu une idée au coin d’une rue et qu’elle a failli
Ne plus fantasmer des trahisons là où simplement une pensée n’était pas intéressée à quitter son antre serti
Ne rien faire d’autre que regarder, sans jugement
Ne pas hésiter à tourner le dos aux monolithes, même cinq minutes seulement, pour respirer, sans morale
Rien à attendre d’une statue au coin d’une rue qui n’a pas vécu et autant vécu qu’un souvenir de chair et de fumée
Rien, et puis l’enlacer aussi, avant de tourner les talons

Tu ne comprends pas les maîtres et possesseurs

De la nature et du cœur 

Tu ne comprends pas les dévastations qui mettent toute en cause, l’homme 

Tu ne consentiras jamais aux traitements infligés

Aux terres 

À l’épuisement des sols et des cœurs

Tu ne consentiras jamais 

Aux guerres contre les peuples 

Contre les opprimés, les corps vulnérables 

Tu ne considèreras jamais les empoisonneurs et

Les lâches, ceux qui se taisent et font mal

Tu ne resteras pas dans ta maison parce que tu aimes le vent

Tu ne te renieras pas, malgré le soi souffrant

Tu ne t’arrêteras pas de combattre, même chancelante

Tu continueras à donner, à la mesure de ton cœur

Tu n’adoucieras pas ton œil rouge et enflammé qu’il a touché 

Tu ne sécheras pas toutes tes larmes, même au soleil

Tu ne dormiras pas sur les cendres grises 

Tu ne te moqueras pas des gens dans la peine 

Tu ne sécheras pas, tout de suite, tes larmes

Tu ne laisseras pas la mer les emporter, toutes

Tu ne défailleras pas aux coups de ton cœur qui montent à tes oreilles 

Tu ne souffleras pas sous le chêne lorsque tes forces reviendront 

Tu n’attireras pas les abeilles, vers ce châtaigner mort

Tu n’arrêteras jamais de dérailler, personne ne te rendra insensible même après les aiguilles et mille pointes acérées 

Tu ne t’enfuieras plus à la vue de l’éclaircie

Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des poèmes à la lumière du soleil

Et sur la poitrine nue de celui que tu aimes.

Face B

La chambre n’est pas tamisée
Le lit n’est pas défait,
L’épaule n’est pas dénudée

Indécents

Il n’y a pas de musique
Il n’y a pas de parfums
Il n’y a pas de souvenirs

Imperceptibles

Dehors, les paysages ne sont pas opaques
Il n’y a pas ta main
Il n’y a pas ton souffle
Je ne vois pas tes lèvres

Invisibles

Il n’y a pas de fleurs
Il n’y a pas de repas
Il n’y a pas de promesse
Je ne vois pas tes yeux

Insolents

Ne pas sortir du lit
Ne pas penser
Ne pas courir
Ne pas parler
Ne pas ouvrir la porte

Impossibles

Il n’y a pas de manque
Il n’y a pas d’adieu
Il n’y a pas de rencontre

Innamorento

Ce qui m’agite ?
Je crois que c’est un souffle
ou alors son esquisse.

Oui.

Un souffle sans aspect,
qui couvre de buée
les lieux supposés de mon reflet.

C’est nulle part qu’il va,
mais il m’y emmène.
Toujours

Il me porte toujours
       vers

Il est aiguillon
Il est intarissable
Il est synonyme du vertige
du vertige qui a perdu la mesure de sa chute.

Qu’il est étrange d’être presque dépossédé par l’idée du possédable !

Je
est un ruban obscène
Il se doit de l’animal

Certains animaux sont cachés couchés ils observent
Certains animaux couvrent des aires ondoyantes et des corps souffrants
Certains animaux chassent de mémoire
Certains animaux offrent leur corps
Certains animaux lèchent les frontières
Les animaux n’approchent pas la ville
Ils attendent que le rideau se lève

Ça a commencé quand j’ai voulu fermer la porte à clé.
Je devais juste fermer la porte et glisser la clé dans la boîte.
Je ne pouvais pas m’arrêter de vérifier que la porte était bien fermée.
J’avais peur de ne pas arriver à fermer la porte, de ne plus pouvoir récupérer la clé.
Je me suis vue vriller, vérifiant pour la cinquième fois que la porte était fermée en la
rouvrant, me disant qu’en la rouvrant pour vérifier qu’elle était bien fermée, je risquais de
partir sans l’avoir fermée.
Pendant un an après ça, la peur de la folie ne pas pas quittée.
J’ai souffert, un an, d’une folie sans objet.
D’une anti-folie.
D’une phobie de la folie.
La possibilité de la folie ouvrait en moi un abîme.
Mes pensées sont devenues mes ennemies.
Quand je voyais une fenêtre, je pensais à m’y jeter. Sans avoir aucune envie de m’y jeter.
Tout en me disant si je me dis je vais me jeter alors ça veut dire que je suis folle alors ça
veut dire que je vais le faire même si je n’ai pas envie de le faire.
Quand je prenais le métro je pensais je vais hurler. A partir du moment où la pensée m’avait
traversée je ne pouvais plus penser à autre chose et qu’est-ce qui se passerait si, bien que
n’ayant aucune envie de crier, je le faisais quand même parce que j’avais eu la pensée de le
faire.
C’était un débat permanent dans ma tête entre une voix qui était moi et une autre voix qui
était moi.
L’une des voix qui était moi s’amusait à planter des graines dans ma tête et s’en allait une
fois que c’était fait.
Chaque pensée était une de ces graines qui avait poussé, florissante, victorieuse, d’une
vitalité menaçante.
Elle ressurgissait chaque fois que la situation se représentait, plus victorieuse, plus
menaçante.
Il ne restait plus grand chose d’amical dans le monde.
Le réel n’était plus qu’une purée de pois et j’étais dessous.
Puis j’ai réussi à refermer la porte.

c’est la terre qui crie sous nos pieds
la terre épuisée assoiffée lessivée
rêvant encore la nuit venue de sa vie d’avant nous
son humus feuillu ses humeurs humides son ombre
ses racines ses rhizomes ses doux ombilics et ses lascifs lombrics
ses graines graminées ses germes ses ombelles ses ombrelles
sa moiteur ses cloportes son mucus ses champignons ses mousses
son langage secret ses parfums de bois sombre
ses larves ses filaments ses baves ses ruminations ses laves
ses galeries obscures ses profondeurs pourries
grouillant de mille milliards de vies
toute sa vie pulsatile sa vie vivante
sa vie sa vie vibrante et nourricière
sa vie d’avant

c’est elle terrifiée
la terre
qui crie

asséchée irriguée décapée délavée
démembrée remembrée éventrée excavée
compartimentée cimentée plastifiée vitrifiée
prisonnée poisonnée puantie perforée
vidée gavée étouffée essoufflée
arasée abrasée embrasée
par nos bons soins

la terre tuée

écoutez c’est la terre en fièvre qui tremble
qui gueule et nous dégueule
qui tousse qui brame qui crame
affligée affolée agonisée cabrée
dans un sursaut
dégobillée dégoupillée haletante et rauque
elle nous vomit

écoutez
sous nos pieds
c’est la terre qui craque

En Dordogne, c’est probablement l’automne qui a marqué mon enfance, quand les sous-bois prennent des teintes chevreuil, que l’air se charge de parfums d’humus. Les chemins sont tapissés de bogues entrouvertes sur la luisance de trois châtaignes encore serrées avant que, sous le pied, on ne fasse rouler leur prison pour les en délivrer. Les mains ramassent et empochent pendant que le regard se glisse sous les rameaux à la recherche de bolets, de cèpe de Bordeaux en bouchon. La pluie fine détrempe les vêtements mais on s’imagine déjà au coin du feu à laisser sécher les témoins de son errance. On sent déjà le feu. Et reprenant sa marche vers la maison qui fume, on croise le mélancolique. Le mélancolique aime l’automne qui pleure. Il est à la fois triste et exalté, exalté de tristesse en réalité car le mélancolique aime être triste, il a besoin d’être triste. Il avance lentement, silencieux, imprégné de souvenirs qui le harcèlent, de souvenirs qu’il invente si les siens ne sont pas à la hauteur de ceux qu’il voudrait avoir. Le mélancolique regarde celui qu’il croise, de son regard touchant et profond, strié de fissures, exhibant ses failles comme s’il demandait au passant de reconnaître la beauté de sa douleur. Parce qu’elle est belle sa douleur, non ? Le passant, la passante, a les cheveux d’un.e autre, la bouche convoitée, embrassée et perdue… et que dire de l’odeur de la pluie dans les sous-bois… parce que ce jour-là, le jour où il l’a embrassée cette bouche… ce jour-là aussi il pleuvait. « Vous me rappelez quelqu’un que j’aimais » dira alors le mélancolique d’une voix douce et enveloppante aussi aiguisée qu’un poignard… parce que le passant, la passante, sera un.e sensible… les sensibles marchent dans les bois, à l’automne, les jours de pluie à la recherche de l’émotion.

Nous
Ni je ni vous Nous
Ni eux ni elles Nous
Surtout pas on Nous
Nous
C’est à dire toi et moi et tous les autres
C’est à dire le cercle et la multitude
C’est à dire le torrent et le lit
C’est à dire le chant commun
N   o   u   s

Il y a des jours comme ça
Il y a des jours
C’est déjà bien
Il pourrait ne pas y en avoir
Juste une nuit pure interminablement
Il y a des jours
Des jours comme ça
Des jours qui chantent et qui résonnent
Des jours qui sonnent l’alarme
Des jours qui rayonnent et des jours qui pleuvent
Ils sont notre gageure
Ils nous disent à chaque fois notre impossibilité
Ils la répètent
Nous ne les écoutons pas
Nous partons à l’assaut et ils se dérobent
Jusqu’au jour suivant
Ils jouent à ce petit jeu les jours
Ils dessinent de petites coquilles d’escargot
Sans y paraître
Sans crier gare
Tout doucement
Sur nos yeux
Et s’en vont
Jusqu’au lendemain