la maison gémit dans l’obscurité
des épines perforent sa peau
l’horizon penche incertain

cette nuit il a plu du sang
On dirait qu’un manteau de coquelicots
recouvre le lit de la neige

comme si des becs d’oiseaux
déchiquetaient l’arbre poumons
sous les plis de leurs ailes

on dirait que l’air vient à manquer
elle dénoue ses cheveux de l’absence

juste le vent    dans le silence

Ce corps
            qui ne respire pas
            qui ne tient pas debout
            qui ne fait pas de bruit
            qui n’accueille pas les tendresses


Ce corps de non-droit
Ce corps de non-lieu
Ce corps de non-amour
Ce corps de non-merci
Ce corps de non-oui
            noir-blanc
            obscur-clair
sans interrupteur 
sans nuance

Ce corps sans vie sans essence sans odeur
            pas de bouche pour sourire
            pas de mains pour caresser
                        soi ou un autre
            pas de cheveux pour le vent
            pas de jambes pour les collants
            pas de pommettes pour piquer le blush Dior de maman
            pas de blagues de façade
            pas de bonjour de politesse
            pas de discussions qui fleurissent
            pas d’amours qui fanent
            pas de fleurs
                        pas de pas ni en avant ni en arrière

            pas de doigts pour la rencontre des sexes
            pas de sexe pour la rencontre des doigts
                        pas de désir pas de sensation
                                                            aucune possibilité d’étreindre


Ce corps non-existant qui hurle
            qui ne peut pas hurler
Ce corps non-aimé qui voudrait s’aimanter
            qui ne peut pas aimer
Ce corps vide
            qui n’existe pas
            qui ne peut pas se remplir
            qui ne peut pas se vider

ce corps – mon corps

                                                                        mort-né ou bien né mort.
                                                                        né mort ou bien mort-vivant.
                                                                        ou peut-être vivant mort écrasé par le poids de 
                                                                                    ce corps – mon corps
                                                                                                ton corps 
                                                                                                vos corps

De l’air

Il débarque dans cette ville – inconnu, anonyme – immédiatement, il ne se sent personne. A l’instant même où son regard se pose sur ce spectacle aussi rythmé que consternant, son coeur se serre. Il pressent le mauvais présage pourtant ignoré de tous. Il est écrasé par les immeubles, dévisagé par la foule, asphyxié par le bruit – brouhaha ininterrompu, ritournelle sans fin, agitation bourdonnante et stérile. Ses yeux s’attardent sur ce que les autres ne voient plus. La souffrance, elle le captive. La désolation, elle le subjugue, il la hume. C’est irrespirable se dit-il en desserrant le foulard qui lui entoure le cou mais ce n’est pas ça. Il étouffe toujours sous la chaleur écrasante du béton, de la crasse et du bitume. Il ne voit pas l’architecture harmonieuse ni le passé que ces édifices racontent, il est hermétique à la beauté tant l’ombre est terrassante. Ce qui lui crève les yeux à lui, ce sont les gens que l’histoire a laissé sur le carreau, à même le trottoir ou dans le caniveau, c’est la sempiternelle rengaine de la triste comédie humaine. Depuis la nuit des temps toujours, des vies inégales. A l’intérieur, il est effondré, fracturé comme le monde dan lequel il vit et ses affres le reprennent, ses plaies sont de nouveau béantes. Il s’était cru plus fort, il s’était cru capable de quitter le refuge de sa chambre pour se frotter au monde. Mais le vertige le gagne, il manque de tomber / Il se réfugie derrière la première porte ouverte, il ferme les yeux et alors, il se souvient. Il se remémore les saveurs de l’âge tendre, territoire indemne que la noirceur n’était pas parvenue à conquérir. Les après-midis à la mer, les sorties vespérales et gourmandes dont les effluves sucrés recouvraient le goût des peaux salées, par les larmes et les embruns. Il rappelle à son oreille les sonorités infantiles qui accompagnaient ses souvenirs, petite musique suave mêlant le bruit des oiseaux, des enfants et des vagues, entièrement libres sur ce littoral radieux. Il pense à sa mère, à son sourire le matin au réveil, à ses yeux accueillants, au calme de ces matins joyeux où l’enfance régnait en maître – enfin      il respire.

Nous marchons sur la terre
Pourquoi est-ce que la gravité existe ?
Pourquoi avons nous un corps pesant ?
Pourquoi ne pouvons-nous pas flotter ?
Flotter comme les astronautes
Flotter comme les bulles de savon
Nous sommes attirés par la terre
La terre nous appelle
Nous y revenons toujours
Quand nous dormons
Quand nous roulons de printemps
Quand nous mourons
La vie est une chute empêchée
Nous défions la gravité
Et la gravité gagne à la fin

J’aimerais échapper à la gravité                                                                             .
Onduler et gonfler
Comme une bulle
M’envoler
Ne plus dormir 
Ne plus mourir
Voler et ne pas revenir

J’aimerais fuir loin de l’univers
Hors des cadres
Hors des lois
Dans des cercles différents                                                                              .
Des comètes
Des non-lieux
Hors des cadres

Ne va pas au travail aujourd’hui
Ne va nulle part                                                                                      .
Ne te lève pas
Ne marche pas
Reste immobile et                                                                      i
Vole
Envole-toi                                                               O
En    –       v  o        l        e             t                          

Nulle part

Tu n’as pas eu le papier
Pas de papier pas de travail
Pas de toit pas de pain

Tu ne connais pas cette rue
Tu ne comprends pas ce monde
Tu n’entends plus le rossignol
Tu ne goûtes plus les grenades
Les galettes au miel de ta mère
Jamais
Il n’y a plus de musiques
Plus de danses
Rien n’est comme tu l’avais rêvé

Moins de vigueur dans ton corps
D’espoir dans ton coeur
Tu ne connais pas cette rue
Pas de toit pas de pain pas de main amie
Personne
Et tu n’iras nulle part

Tu ne prendras nulle part à ce monde
Ne recevras nulle part du gâteau
Rien
Ne te sera donné

Et tu ne pourras pas leur dire
Tu mentiras
Ne retourneras jamais sur tes pas
Jamais

Tu n’es pas mort
Tu ne vis

Nulle part 

Je me lève 
Je vois la masse de ses cheveux 
Ses yeux émeraudes 
L’amoncellement d’objets 
Je manipule mon angoisse
Et ses vignettes travaillées avec soin
Où as-tu cherché ce paysage aussi parfaitement désordonné
Cette chambre kaléidoscopique
Tu es inconstante dit-il
Hier tu m’aimais avec ces moments d’exaltation 
Et j’ai pensé que nous pourrions former un beau couple
Je suis une ratée tu sais 
tantôt je désire la beauté tantôt simplement son ombre
Je veux dire
Qui aurait envie de vivre avec la nudité osseuse
D’un fondu au noir

Du bout des doigts

Du bout des doigts
La fenêtre raconte
Un autre paysage
Ni dedans, ni dehors
Il est entre les deux
Dans son habit d’hiver
Emmitouflée de buée
La fenêtre invente
Le monde
D’un bonhomme tout petit
De la fleur de printemps
Du soleil qui rit
Des étoiles en suspens
Sur le ciel bleu nuit


Du bout des doigts
La fenêtre change son décor
Dans son habit d’hiver
Retient encore la buée
Attend qu’ils s’approchent
Et elle montre encore
Une touche de fantaisie
Un espoir
Un éclat
Sur le gris du dehors
Les esquisses enfantines
Qui dégivrent l’aurore


Du bout des doigts
La fenêtre invente
Ni dedans, ni dehors
Un monde à soi
Dans son habit d’hiver
Supplie alors la buée
Attends encore un peu
Je voudrais te montrer
Toute la beauté du monde
Que seuls des yeux nouveaux
Sont capables de voir
Que seuls de petits doigts
Peuvent imaginer


Du bout des doigts
Sur la fenêtre
Comme sur une page blanche
Ils tracent
Le bonhomme tout petit
La fleur de printemps
Le soleil qui rit
Les étoiles en suspens
Dans le ciel bleu nuit
Puis ajoutent un bateau
Qui se met à voguer
Dehors dessus les branches

Et qui file au dedans
Sur les fleurs du papier

Du bout des doigts
Dessinent sur la fenêtre
Les paysages
Qui naissent dans leur tête
Ils sont un peu dedans
Et dehors tout autant
Enfin signent le tableau
Sur cette buée d’hiver
En embrassant la fenêtre
Par le bout de leur nez

Un grain, des grains, de tout petits riens,

Peau piquetée de petits riens,

Semis à la volée comme points de suspension

Égrainés au hasard, comme perles tourmaline

Accidents minuscules sur les plis d’une peau

Peau gravelée de petits grains goudron,

Peau ciel blanc constellée négatif,

Affluence de petits riens petitement palpables,

Émergence de grains de peu

Compter les petits grains, les petits beaux,

Les petits joyaux qui font une peau.

Bien sûr il y a l’aube
Sa peau de lait
La soie de ses cheveux
Ses traits de fusain dans les nuages
Cadran solaire des oiseaux
Sur un pointillé de nuit


Bien sûr il y a la lumière
Ses nervures sur les murs
Les copeaux qu’elle taille dans l’eau vive
Ses filets tendus
Entre rouge et violet


Bien sûr, il y a les arbres
Et le ciel qu’ils découpent en fractales
Il y a le givre et ses dentelles insolentes
La mer et l’opale de ses ombres
Il y a les étoiles
Leur âge qui s’exprime en voyages


Il y a ces coïncidences entre le monde et moi
Ces moments-là
De bascule
D’éblouissements
De reconnaissance
Bien sûr
Mais ce geste
La paume de mes mains dans les méandres de ton dos
Quand elles l’ont lavé pour la dernière fois
Quand il n’était plus rempart
Contre les terreurs du lendemain
Ton dos devenu tableau noir
Où je devais tracer ce matin-là
Les mots de l’au-revoir
Ce geste
Qu’il fallait incroyablement beau
Pour qu’il garde le souvenir de nous

je reconnais ma voix
je reconnais les lieux
je suis seule encore et tu es déjà là
quelque part
pas loin peut-être même tout près
peut-être même que tu peux me voir
déambulant l’eau sous les pas
la vague au cœur
le frisson d’avant le frisson
quelque chose dans l’air me prévient
un avant-goût de toi
me picote le bout des doigts
je ne sais pas quand tu arrives sur cette passerelle
qui surplombe le canal
et toute la vie assise sur les quais
riant fumant prenant le soleil
mangeant la joie
sans craindre qu’elle disparaisse
sans penser à demain
le bonheur des autres
et le mien
je ne sais pas si je suis bien là
mais j’entends ta voix
je te reconnais
à l’aveugle
et je goûte pour la première fois
à tes lèvres où le désir déborde
et où le mien palpite et coule
à pic
tu me retiens vertical
au bord du vertige
dont tu es la cause
alors ton regard
alors ton sourire
plus légers qu’un envoûtement
l’envie de rester un peu plus
que longtemps
les mots peuvent bien se taire
deux minutes
nous aurons tant de choses à nous dire
que même aujourd’hui
à l’absent je parle