Liquide

Premièrement,
Le ciel qui se lève,
Une heure après moi.
Le volet dévoile le blanc des nuages,
Comme une jupe qui glisserait sur ta jambe
Nue.

Deuxièmement,
Le velours du canapé
Comme une mer étale :
Je me noie volontairement.
S’allonger à peine levée c’est un peu
Déjà accepter de mourir.
J’ai soif, l’air est salé.

Troisièmement,
Le café coule sur la table
Quand la main tremble, bête,
Parce qu’elle n’a pas assez écrit.
Le tsunami brun des matins gâchés
Je nettoie et je pars :
L’éponge c’est moi.

Quatrièmement,
Les pas automatiques, silhouette téléguidée
Comme les bateaux du Luxembourg.
Neuf-cents mètres jusqu’au canal.
Les bouteilles de bière sur le quai
Me rappellent qu’avant le matin il y a la nuit.

Cinquièmement,
Le fantôme de ma mère, liquide
Cinq appels manqués dans l’eau :
Spectral spectacle cellulaire.
Le téléphone a-t-il sonné hier
Ou bien était-ce le réveil ?
Dans le doute, je ne rappelle pas.

Sixièmement,
La cannelle dans la bouche,
Roulée comme du mauvais tabac :
Je vais à la boulangerie pour avaler
Autre chose que mes regrets
Au petit-déjeuner.

Ce n’est rien

C’est l’hiver.
Il fait nuit.
Le vent souffle par la fenêtre.
Pas d’étoile dans le ciel.
Ce soir, il n’y a rien.
Presque rien.

Comme une aigrette, un papillon
happé par la tempête ou
une poussière peut-être
dans l’œil, ce n’est rien.
Seulement des questions
en suspens
dans ce grand vide
qui nous pèse
lourd, soudain.

Que sont les forêts devenues
et le grand chêne dans la clairière
et la rivière cristalline
qui filait vive dans son lit
sous le pont de pierre ?

Ce n’est rien
qu’une pensée toute simple
pour ce qui n’est plus,
une impression passagère,
un souvenir des jours anciens.

C’était hier.
Nous n’irons plus.

Nous n’irons plus courir
dans le champ de blé mûr.
Nous n’irons plus rêver
dans la cabane couverte de fougères.
Nous n’irons plus nager
entre les algues bleues dans l’eau claire.
Nous n’irons plus dormir
sous la saulée qui ployait au bord de la rivière.

On dit qu’après la pluie reviendra le beau temps. On dit qu’après la nuit naîtra le jour suivant. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard ». Avec leurs fines pattes, elles jouent aux funambules. On peut les voir tisser leur fil sur les pendules. Lorsqu’elles sont saltimbanques, elles courent sans cesse. Alors, le temps nous manque, on est pris de vitesse. On dit qu’elles aiment jongler tels des bateleurs, faisant d’une minute une longue heure sans fin, d’un bonheur fugace une bonne heure qui passe, qu’ardeur déterminée ne saurait faire durer. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard ». Il trotte pourtant, le petit lapin blanc, vers le pays des rêves où ni jour ne se lève où ni nuit ne s’achève. Elle se presse aussi dans l’immense escalier où les marches du temps pourraient la rattraper. Le petit monde court, court, court après cet être fantomatique, invisible et cynique, insensible et cyclique. Il se fiche bien du rendez-vous de l’un avec une dame de cœur et n’a que faire d’une fée qui joue avec les heures. On dit qu’il fait son
œuvre. Est-ce vraiment un artiste ? Il peint pour les enfants des choses qui durent toujours. Un soleil éternel dans un coin du tableau, avec un arc-en-ciel, il est encore plus beau. Puis, il ajoute par touches des ombres au pinceau et quelques montres molles, pour s’enfuir aussitôt.
C’est une course sans fin, combat perdu d’avance, même si le remonter certains parfois y pensent. D’autres aimeraient l’avancer, sans le moindre succès car c’est bien lui le maître comme chacun le sait. « En retard, en retard, en retard, je suis en retard. J’ai rendez-vous quelque-part. Je n’ai pas le temps de dire au revoir. »

Ce sont les poignards aiguisés qui attendent l’heure promise

C’est ce jour de deuil où l’appel est tombé comme une interrogation suspendue

Fracturée

Le parcours de cette attente arrimée d’une tristesse figeante ouvre ses bras à son corps étendu.

L’heure de la perte n’existe plus, elle écrit son histoire au passé mais le présent y ajoute ses mains.

Elles sont poreuses, elles n’écoulent plus

Tout y passe

Et le jour par sa clarté merveilleuse l’accompagne le long des remparts.

ce matin là
très tôt
le vent s’est levé
dans ma nuit
comme un souffle
il m’a traversé
la lumière du dehors
m’a sortie d’un rêve d’eau
*
le vent violent
de ce matin de novembre
ensoleillé
me rappelle le mistral
me rappelle le pays
mon cœur
divisé en deux
c’est douloureux
et doux
comme l’exil
*
la passé coule sur mes joues
le vent balaie des larmes pleines
comme des ballons gonflés
elles rejoignent l’autre rive
*
je pense au temps d’après
je suis toujours à la recherche
de ce qui n’existe pas
je ramasse des bribes
je les assemble
tant bien que mal

pour que ça forme un tout
bien propre
une existence
*
le temps je le poursuis
mais ne le trouve
qu’en dedans
*
novembre à presque 30 degrés
c’est l’été
ou bien l’hiver?
l’automne ne finira donc pas
cette année?
pire été meilleur automne
ça compense
pour les jours de pluie
en juin juillet
*
oserai-je penser
qu’il n’y aura pas d’hiver alors?
*
je me cherche
à tous les coins de rue
je me suis trop souvent
perdue dans mon propre corps
*
l’hiver est à deux pas
il peut survenir
n’importe quand
en novembre
ou en décembre
tout faire basculer
en un jour

tout recouvrir
*
je veux seulement vivre
les premières neiges
de décembre
peut-être une tempête
mais pas plus
trop d’hivers ont passés
comme des années
*
le froid
toujours aussi
je l’espère je l’attend
comme un cadeau
*
c’est au beau milieu de l’hiver
que j’ai maintes fois
rencontré mon été invincible


Il faut que tu manges le monde.

De toute manière, les dès sont déjà joués, alors pourquoi se priver ? Dévore tout comme une ogresse, ajoute du sel et du piment rouge partout, autant qu’il te plaira.

Il faut que tu goûtes chaque ingrédient sans faire la grimace.

Sur un plateau d’argent, la vie te sert des milliers d’opportunités, si tu es intelligente, tu sauras les mener par le bout du nez.

Goûte, croque, engloutis voracement, n’en laisse pas une miette.

Et si quelqu’un te traite d’égoïste, mange-le. 

Les pistaches se dandinent devant les moustachus et ricanent niaisement avec leur toute petite voix aiguë. Fais-les craquer gentiment sous tes molaires.

Les couteaux tranchent en fine lamelle les cœurs pour en faire un carpaccio d’amoureux. Ils ne t’ont pas vu venir, l’amour rend aveugle, c’est un refrain un peu ringard, mais tant pis, c’est bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à ouvrir les yeux.

Les moutons tous habillés de blanc se pressent les uns contre les autres et se cachent sous tes aisselles, sous la plante de tes pieds et derrière tes oreilles. Pars à la chasse, déloge-les pour n’en faire qu’une bouchée. Bientôt tu auras tout avalé, il ne restera plus rien à te mettre sous la dent. Un univers vide.

Et alors ? Tu en auras bien profité n’est-ce pas ? Quand il ne restera plus personne à qui parler, tu te diras que tu es un moine zen qui a découvert la vacuité.

 Et puis 

                     tu te mangeras.

Sous les heures vides
de l’ennui à l’aiguille
l’encre glissée
dedans la peau
leurs idées bleues
en pointillé
un pentacle raté

Métal aigu
ou rappe sa mère
les mains courent le jeu-garçon
écran vert – gris et
mèches roses pour rideau mental
de mauvais poèmes grondent
sur nos cils moites

Descente de quatre-quart
comme l’heure du goûter brûle l’encens, cacher les clopes
entre le temps du repos ; puisqu’au lieu de sombrer l’esprit tricote des idées,
juste avant la fin du jour dont on a survécu, soulagé
face au sommeil de l’enfance
choisir d’écrire aux mûres
l’instant soufflé de l’adolescence.

Cent hivers sans hiver

Dans un automne qui tire à sa fin, l’été indien s’épuise. Il entretient encore un rayon de sourire sur ses feuilles déteintes. Elles, elles s’accrochent aux branches et dansent jusqu’au bout du vent sur les notes de l’avent d’hiver.
Et l’hiver me ramène à avant, avant quand je vivais dans des pays sans saison, ni printemps, ni été, rien que les pluie ou la chaleur, parfois les deux.
J’ai senti l’hiver au milieu de montagnes de sable en plein désert de Libye, inventant des histoires de voyages extraordinaires au cours desquels s’imaginait l’incroyable, derrière une dernière dune.
Toujours la dernière. Encore une. Pour voir.
L’hiver m’a évité parce qu’il s’était offert un safari pendant qu’en Ouganda, je parcourais les lacs du
Queen Elisabeth National Park au coeur d’une réserve à qui personne n’a retiré son nom de colonisé.
Moi j’étais invité à mettre les couleurs du vrai sur les Polaroïds de mon enfance.
Au milieu des vagues du lagon de Saint-Gilles, l’hiver était réunionnais. Il ne m’a pas empêché de courir après des demoiselles agitant leurs nageoires entre les coraux. La première année. Juste la première année. Après, il était trop froid.
L’hiver arrive. Encore. Et dans cet hiver de Provence, je prépare l’allumette qui enflammera la première bûche.

Le temps d’une éclaircie, l’heure des ombres, la lumière filtre.
Je pose l’écume, goutte, distillation. Douceur, le jour se teinte
Rasante lumière, rester pour elle, un peu plus tôt chaque jour. J’écris dans – la rasante lumière.
Particule d’encre, constitutive présence, échappent à nos mailles trop serrées.
Défaire la déglutition, dénouer le biais, sentir le relâchement du corps – brisure palpable,
copeaux soyeux.
Tintement de roche, la paume ouverte, j’écorsette les mots au jour qui penche.
Calfeutrer mes larmes, douces salaisons.
Équille
Cajole
Épanchette
Sous la table, les pieds à plat.
Mouvantes saisons pour l’écriture, carnets d’écorchures, papiers châtaignes.
Extinction du soleil : je ferme la porte du bureau.