Je ne sais pas ce qui me plaît autant dans les ombres.
Peut-être le fait qu’elles marchent avec moi.
Je n’ai jamais su si elles me suivaient ou me précédaient. Parfois je leur marche dessus, comme ce chien qui n’avance pas assez vite ou qui zig-zague juste devant (et l’ombre marche sur l’ombre du chien).
Peut-être parce que les ombres bougent tout le temps. Sans le souffle du vent, sans les jeux conjugués du ciel et du soleil, les ombres ne bougeraient pas autant. Elles déjoueraient la lumière.
Les ombres ne sont jamais totalement immobiles mais elles hésitent, elles volettent, elles vont et viennent autour de moi, elles ont l’air d’arrêter un instant puis elles repartent. Jamais elles se se superposent parfaitement, jamais elles ne font corps. On a toujours l’impression qu’elles nous fuient sans nous quitter.
Elles ne savent pas ce qu’elles veulent.
Elles ont l’air de mener une garde rapprochée, parfois très rapprochée. Plus proche, il faudrait se couper un pied, ou une main. Si on se réduisait ainsi, notre ombre se réduirait d’autant.
Des contes existent où les ombres disparaissent et c’est une catastrophe sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une perte d’ombre peut-elle être mortelle ?
Peut-être que l’ombre me rassure. Tant qu’elle est solidement, indéfectiblement attachée à mon corps, je ne suis pas encore morte.
Les morts ont-ils une ombre ? Ou ne sont-ils eux-mêmes que des ombres. C’est ce qu’on dit.
Ou dire que je suis l’ombre de moi-même, si je suis à peine vivante.
P.
L’œil cligne, ne décline pas. Elle a une course en torsion, genoux torves, pieds suivent le mouvement. Son corps débile s’élance tout sourire. Elle ne rattrape jamais la balle.
Elle éclate et c’est de la joie pure.
Il a posé sa main sur son menton pour le saisir. Ils se sourient. Les yeux dans les yeux. Sans lunettes. Elle ne voit plus jamais ce baiser de six ans placardé au dessus de son lit.
Ici comme ailleurs, le temps si long à passer. Rien ne déplace plus jamais les montagnes depuis la mort de la mère.
Elle multiplie les gris-gris pour conjurer le sort. C’est sa façon de tordre le cou. Mais le temps a un cou de cygne. Un cou infiniment long.
Elle plante sa fourchette comme si ça vie en dépendait. C’est comme trancher le cou du cygne.
Elle gobe tout à la même vitesse. Elle avale. Tout rond. Il lui dit qu’elle se goinfre. Parfois, ça la fait rire.
Elle ne craint pas de s’étouffer. Peut-être que parfois elle aimerait s’étouffer ?
Elle a perdu ses dents après avoir perdu sa langue. Parfois, l’une hache ce mot prononcé. Il reste en
suspens. Jamais la nourriture. Elle n’a pas perdu sa bouche.
Tu sais bien toi aussi que ça remplit le vide.
Elle dit « ma sœur », elle est hilare et cela veut dire heureuse.
Trois années de distanciation, de sœurs vieillissantes à sept cent kilomètres l’une de l’autre, elle semble plus petite.
Elle a toujours les mêmes beaux cheveux noirs et brillants. Ils les lui ont mal coupés.
Ce qui cisaille ne fait jamais défaut.
Quand surgissent ces moments de refus, de détresse sourde, où elle repousse la main, qui sait ce qui doit
être lu dans le regard. Ces moments où elle refuse d’être touchée, où elle s’engouffre seule aspirée.
Dit laisse moi ou ne dit rien. Te regarde comme si tu n’existais pas. Comme si rien n’existait. Comme si dans l’instant, il serait préférable que tout s’arrête.
Ce regard là me terrasse. Il émerge et fige comme ne digère plus rien.
Je me demande si parfois je l’ai aussi qui me pousse au visage, ce même regard.
Le chemin avance. Ou plutôt j’avance sur le chemin. Je progresse droite, le front vers l’avant, le menton
dirigé, volontaire, le regard franc, défini, frais. Sautillant. Regard saute les haies, loin devant, peut-être même au-delà. La ligne, ne la voit. Le ciel seulement et le chant des oiseaux, leur pureté première.
Le chemin avance plus doucement. Et je peine un peu. Je ne franchis plus, je me fraye, je me faufile. Je devance encore mon ombre mais de combien ? Front cherche la fraîcheur, menton tait toute difficulté, rien n’engage que. Regard cherche, déniche la branche morte, défectuosité des pierres, elles roulent, t’enroulent. Oeil vif encore. Devine, devient canne ou bâton de marche.
Le chemin avance-t-il ? L’impression fâcheuse de reculer. Je dérive, je suis radeau qui refoule les vagues avant d’être définitivement renversé. Ce flottement sous le cuir, l’écrasement, terrassé. Le radeau prend l’eau, il faut écoper la peine. Le front bas, plisse. Le ciel est passé depuis longtemps, n’a laissé que sa nuit.
L’oeil distancié va en rase-motte, erre son iris, désourcé. Les pierres semblent montagne. Il n’y a plus d’oiseau.
Hommage à Pina Bausch
Ils disaient que j’iradiais, que mon aura les englobait tous, que je les survolais sur la scène.
Ce que je voulais, c’était dans mes très longs bras, dans le bleu de mes yeux, dans de très légers petits sourires, dire le dévolu.
Ce que je voulais, c’était dire le mouvement en un seul mot.
Ce que je voulais c’était trouver une langue, une écriture dans les corps
Ce que je voulais c’était que chacun traduise l’invisible, c’était que chacun me confie son intime restitué,
tous ses âges, ses rêves, sa fragilité et sa force d’être, jusqu’au dépassement.
Ce que je voulais c’était que chacun exprime sa propre interprétation, que chacun soit conscient de sa
propre énigme, du mystère et du savoir-faire de sa jouissance.
Ce que je voulais c’était les percer à jour, traverser leurs vérités, lire leurs corps jusqu’à l’ossature, ce qui y est enfermé, ce qui remue à l’intérieur, ce qui doit se libérer de sens.
Ce que je voulais c’était trouver en chacun l’état de corps, son symptôme émotionnel, la résurgence du
désir jusqu’à la violence.
Je ne leur disais jamais il faut ou il ne faut pas. Ce que je voulais c’était que ça leur vienne comme une
grâce.
Ce que je voulais, ce n’était pas donner des explications mais des sentiments. Ce qu’il faut c’est ressentir.
Ce que je voulais c’était parler de notre immense besoin d’amour.
J’ai suivi la piste des premiers hommes
Je l’ai suivie d’instinct du bout de mon fusain
J’ai suivi un tracé ancien mal défini mal dessiné
J’ai suivi un certain horizon
moins lointain que ce qu’il ne paraît
J’ai suivi maints et maints visages
comme des appels par leurs noms
J’ai suivi les ossatures dans le tremblement de la main
J’ai suivi chaque profil dans le flou de l’histoire
le défilement de leurs frères
J’ai suivi ce qui fait de leurs folies figure humaine
Vierge
C’est un peu fou quand on y pense.
Tes doigts ont changé bien sûr
mais à chaque fois qu’ils me touchent,
ils semblent me découvrir,
me chercher, s’émerveiller,
craindre de me perdre.
Alors je surgis à nouveau
au monde et à toi.
Encore
et encore.
Qui touche comme ça ?
Quels doigts donnent à notre peau
l’odeur d’un nouveau-né ?
Ceux des autres s’habituent,
s’endorment, s’éloignent
ou frappent, nostalgiques,
sur quelques touches de piano
un peu usées.
Ceux d’une mère jamais.
Tour à tour leurs caresses
sont celles d’une feuille,
du vent ou de l’eau,
dont la fontaine est de jouvence.
Le temps, juste le temps de ces caresses,
on se demande si on a vraiment vieilli.
Pour ça
c’est pour caresser
des mots qui effleurent
la page se posent un peu
en haut un peu en bas
sur son ventre partout
c’est pour tisser un
fil de ta peau à la mienne
à l’écoute du moindre souffle
araignées complices dans l’attente
d’un tremblement
c’est parce que je ne sais
pas parler c’est si bête pourtant
écarter les mâchoires laisser venir
la gorge la brûlure
la bouche la brûlure
les lèvres la brûlure
des paroles qui remontent
c’est parce que je ne sais pas
peindre non plus ni chanter
ni me montrer sous ton balcon
ce n’est pas parce que je sais écrire
car je ne sais pas si je sais écrire
mais tout le monde peut écrire un peu
et je veux être tout ton monde
Neige
J’aime cette neige
Qui tombe en douceur
Virevolte et joue
Avec les yeux des enfants
Elle s’amuse avec eux
Comme elle le faisait avec
Le guetteur impatient
De ciel d’hiver
Que j’étais
J’aime comme les flocons
Mouillent leurs joues
Pleines
De mes baisers
Je m’émerveille de ces traces
De petits pas dans la neige
La neige
Son joli craquement
Comme une chanson
Elle dit
J’amortis ton pas
Pour le rendre léger
Elle dit
J’accompagne ton pas
Pour le faire avancer
Mais la neige devient sale
Mais la neige devient lourde
Elle s’écrase
Sur un sol meurtri
Mais la neige devient laide
Mais la neige devient rouge
Elle arrête nos pas
Là
Où plus rien n’attend
Nos pas solitaires
Qui traînent leur poids
Se figent
À chaque craquement
Qui déchire le ciel
Qui déchire l’enfance
Une fois à l’abri
De la neige
De tout ce qui tombe
Je chasse les flocons
De leurs joues glacées
Et dépose mes baisers
Sur des larmes sans âge
Des larmes que je bois
Pour m’unir à la vie
À ce qui coule
À ce qui emporte
À ce qui lave
À ce qui s’en va
Sans faire de bruit
Chair, chair, fleur
Ton corps est étendu,
Nu,
Sur le canapé défoncé.
Tes muscles sont tendus sous ta peau,
Mes lèvres s’entrouvrent.
Affamées.
La carcasse gronde,
Désossée,
Sur le plan de travail ensanglanté.
Chanson des faims passées.
Mes lèvres s’entrouvrent.
Dégoûtées.
Les fleurs meurent,
Ensanglantées,
Dans le vase renversé à tes pieds.
Ses pétales tombent sur tes orteils aux ongles sales.
Mes lèvres s’entrouvrent.
Désirées.
Nostalgie de la lumière
J’ai convoqué la blancheur
pour recouvrir le verre
j’ai dissimulé l’insecte
entre les herbes tendres
et l’eau gracile
j’ai convoqué l’enfant
courant à travers champ
renversé par le vent
j’ai convoqué la trace
du soleil sur son corps
les blés et la farine
entre ses lèvres
j’ai convoqué le berceau
ses draps de soie
et de brindilles
loin en transparence
j’ai convoqué l’innocence
en une stèle irriguée
par le lait de mes seins
j’ai convoquée les mères
dans le désert
Nostalgie de la lumière
j’ai convoqué le squelette
minuscule d’une fillette
cosse volatile au creux
des paupières
j’ai convoqué le tremblement
d’une comète ciselée
aux ailes de silice
j’ai convoqué mes os
creusant le cristal
d’un télescope
à mains nues
j’ai convoqué l’autre côté
de ses plis
sur mon ventre.