Attends ! On nous espère comme on manipule
ailleurs ou ici même c’est le règne de la peur
Attends ! On nous marchera dessus si l’on n’y prend garde
Passons les premiers par le trou de la serrure
la chatière est encore trop grande pour nous cacher
Attends ! On nous forcera si l’on nous trouve
On nous veut jusqu’à la peau du dos
On nous vomit comme on nous désire
Nous veules pourtant sans volonté que celle de rester seuls
de rester vivants voyants
vibratiles de nos envies
Ou autre chose que ni nous ni eux ne savent
C’est la terre. Là où les mains creusent. Là où les yeux creusent aussi, où ils fouillent dans l’obscurité, où ils remuent la masse grasse, où ils enfouissent non triées les terreurs tirées de leurs orbites. Là où ils enterrent leurs indicibles, où s’oublient loin dans l’épaisseur, dans l’épair noir, la croûte malléable, là où se vautre l’inaudible. Tu vois ?
C’est la rivière. Là où les mains se tendent. Là où les yeux guettent l’ombre dans la clarté. Ou l’inverse. Là où il se baignent dans la fraîcheur sèche. Là où ondoie une forme de chasteté, le reflet pur, le miroir. Là où le genou roule, rougi par le gel de l’eau. Là où le corps se pend à la roche, où jonchent les membres un à un plongés. Tu sens ?
C’est le nuit. Là où les mains se penchent à voix basse. Là où les yeux versent leur obole tombée de la pupille même, par là où la lumière pénètre. Une goutte de noir fondu rebondit dans le noir infini de la nuit. L’oeil s’y aventure. Il s’y aveugle. Y progresse par tremblement successifs. Et finit par traverser entièrement. A l’aube, tout se dissipe et renaît dans l’iris. Tu vois ?
Grand calme
C’est une heure creuse. Elle boit nos eaux vives. Elle nous vide, jusqu’aux orbites par lesquelles nous voyons l’ordinaire. Nous volons de nos propres ailes. Nous devenons ce que nous étions l’instant d’avant. Tu vois ce que je veux dire ? Nous devenons nouveaux mais d’une nouveauté tenue. Du neuf d’après brouillon. D’après bouillonnement de secondes (celles que nous n’avons pas vues).
C’est une volonté. Elle se dit farouche mais nous ignorons pourquoi tant elle faite d’audace. Elle n’a pas peur. Elle ne pleure pas ses arguments, elle les campe au contraire. Elle se veut claire, précise. Elle a cette saveur de bonbon acidulé. C’est pour qu’on la garde encore un peu avant de la partager.
Elle ne se mâche pas des jours durant, ne se crache pas, elle s’échange. Elle se troque contre toute autre pensée adjacente, sensible, contraire ou non, qui la ferait avancer. La pensée marche son petit trot ou son
pas rapide dans ceux des autres.
C’est un vœu (ou une prière). Il s’étale sur un trottoir sale. Il se développe sous la semelle d’une chaussure sale. Il naît de la saleté et nous ne savons pas si cela nous rassure. Il naît de sa propre bordure, de son recoin sale, d’une frontière commune avec la vie. Sans quoi il n’est rien.
C’est un souffle. Il se veut court. Il crée un arc en partant du cœur. On ne sait pas trop jusqu’où il va, jusqu’où il est capable d’aller, s’il se rallonge à mesure de la respiration. Il percute quelque chose de dur.
C’est dans la gorge que ça se passe, que ça tressaille. C’est en spirale (et tourne tourne), ça donne la nausée ou bien ça court plus vite qu’une danse et cela t’entraîne vers le bas. Vers la chute.
C’est un vertige. C’est ce qui te tire, ce qui t’entoure et te tourne la tête. La prise dans le filet d’un tout petit être (comme une pêche au large). L’orage te gronde à l’intérieur. Rien ne digère, tout grossit. Il y a une sérieuse menace d’explosion. Il y a un instinct de survie. Il y a aussi cet espace entre le marchepied et le quai où tu te laisses glisser.
On le sait, c’est toujours comme ça avec les vertiges.
Il faut que tu dises les formules magiques. Il faut t’agenouiller et prier. Il faut de dépouiller du surplus. Tu
dois compter les féeries sur le bout de tes doigts. Une à une et les étaler, les étager devant toi.
Regarde-les te grandir. Tu dois leur ménager une ascension, peut-être avec ta bouche. Et les porter à bout de bras.
Et puis les étendre de ton regard.
Vois, les nuages mangent plus d’horizon que tu n’en auras jamais. Le ciel explose ses bombes dès l’aube et c’est dans les interstices du monde qu’il disperse le plus de secrets.
Vois, la pluie mutile la terre et la terre vomit sa bile dans les rigoles des ruelles.
Vois, la ville extirpe ses armes, elle les assénera si l’on ne prend garde. Les immeubles nous extorquent nos derniers mots, nos derniers moments au vert, au vent (écoute, il ne mugit plus, il s’est tu).
La vie exagère. Elle va et vient, nous troue, trouve notre pierre angulaire, notre point final.
Nos bras nous en tombent et nous nous roulons en boule, à dévaler toutes nos pentes.
Relève-toi, ne te laisse pas couler sous le tapis, avale toutes tes couleuvres. Gèle toutes tes extrémités jusqu’à ce qu’elles se brisent puis recolle-les. Gémis une fois, deux fois, trois fois (on ne gémit jamais
assez), ne te gêne pas avec ton plaisir, il te le rendra. Digère mieux tes désappointements, tes désapprobations. Jette au feu tes frustrations. Bois le jus de tes folies, leurs fruits dans les veines.
Flotte durablement dans tous tes états et observe ce qui te vient du monde. Fais tien ce temps plein, ce temps de plénitude, et jusqu’aux pleurs baigne-toi dans le blé moulu des voix, fais-en farine à tracer tes mots blancs,
ton pain quotidien.
C’est un texte
C’est une obscurité. Ou une lumière. Mais cela se déroule de nuit. Dans la pénombre ses yeux lumineux éclairent. Son odeur est noire, profonde. L’air circule calmement, sûrement. Le bruit s’effrite contre les pales du ventilateur.
C’est une fenêtre de toit, une fenêtre ouverte. Qui laisse peu à peu la nuit partir à travers. Qui laisse peu à peu le jour revenir à travers. L’espace entrouvert, filtre le monde extérieur, l’univers entier à vrai dire. Il n’entre que ce qui a la place d’entrer.
C’est une longueur. Ça prend tout son temps. Le luxe suprême en somme. Les oiseaux peuvent siffler. Les balles de fusils aussi. La terre peut imploser avec toutes ces femmes qui ne restent pas. La guerre peut exploser dans le cœur de tous ces hommes. Oui. Mais ça prend tout son temps.
C’est un matin. Qui arrive enfin. Sa lumière qui crache sur la nuit. Sa vertueuse répétition qui jusqu’à quand ? Peu lui importe, il est là. Toujours au rendez-vous. Et si ce n’est par pour lui ce sera pour elle. Il reste humide ce matin sur elle, la terre sèche.
C’est un café. Son amertume est adoucie par du lait entier. Entier. Entièreté des douceurs non imposables en ce monde. A l’instant T le liquide blanc imbibe la noirceur. Mais cela ne fait pas du gris. Mais du marron clair couleur crème. Le fou mal réveillé peut le boire lentement.
C’est une minute. Sans fin. Que l’on répète à l’infini pour vouloir la stopper. Elle ne se fige pourtant point. Jamais. Elle défile avec une insolence immonde. Mais cela fait aussi toute sa beauté.
Ce sont des cigales. Qui chantent. Qui annoncent que ça va barder. Que le temps n’est plus aux aurores. Cela se tasse finalement. Il faut tourner la page. Les ires ancestrales ne sont pas de mises. Surtout pas.
C’est une odeur. Chaude et suave. Les cheveux blancs poussent quand même. Peu importe ce qui la retient, elle arrive. De manière pertinente elle assène la réalité. Sa réalité. Les cloches sonnent au loin. Il est midi maintenant.
C’est infini. Ni le temps, ni la tasse, ni le vent, rien ne passe, tout s’étale, sur les tartines périmées qui ne se
mangent d’ailleurs pas. L’oiseau siffle. Trois fois. Non, il n’a pas compté. Il fait chaud en dehors des corps. Il ne compte pas. Il fait froid en dedans des cœurs.
C’est une idée. Qui rigole quand il pleure. Qui pleure quand il pense. Les contrastes discordants sont aux affûts de la moindre incertitude. Telle une chatte à pas de louve elle se faufile les dents longues et le regard perçant. Et le pire dans cette idée calme et folle, c’est qu’elle persistera quoi qu’il advienne et quoi qu’il en pense.
C’est une fin. Pas une finalité. Juste une formalité. Les contours s’effacent au profit d’un mauvais concours de circonstances aggravantes. L’air y est doux et sent bon. Les fleurs poussent sur ce tertre qui renferme toutes ses certitudes. Et à la fin il n’en reste aucune. Et c’est immensément beau et serein. Cela lui fait du bien, et il peut, enfin, s’arrêter de respirer.
Et c’est…
C’est un escalier. Ça se voit à ses volées de marches qui mènent toujours plus haut. Ça s’entend au son des pas qui le gravissent quatre à quatre. Il n’en finit pas de s’enrouler comme un escargot. A double révolution, il fait monter en même temps deux personnes, qui n’auront jamais l’occasion de se rencontrer. Parfois, roulant, il tourne et monte sans arrêt jusqu’à en être étourdi. Parfois dérobé, il n’évente nul secret.
C’est une île. Ça ne se voit qu’avec une longue-vue de haute précision tellement c’est minuscule sur une carte. C’est ensoleillé comme une splendide journée de juillet. Ça se rêve comme un voyage, comme un nuage, comme un mirage. Parfois elle disparaît pour que d’île on continue à rêver. Toujours entourée d’eau, l’île n’a l’air de rien, mais elle cache en son sein des oiseaux et des animaux beaux comme tout. On la repère à ses parfums de fleurs qu’elle donne pour rien aux méduses qui nagent tout autour.
C’est un parfum. Ça ne se voit que dans le sillage de la personne qui le porte. Il se met alors à danser. Il fait des petits pas, tourne parfois sur lui-même et, dans les courants d’air, fait même des arabesques. Ça s’entend dans le rire et la voix de celle ou de celui qui le porte. Tu l’entends ? … Eclatant, espiègle, capiteux, envoûtant, il s’exprime, il s’exclame ou il explose. Quand on le vaporise, sortent soudain du flacon des gouttelettes suaves, mélodieuses, poétiques qui enveloppent de rêve, de songe ou d’interdit.
Le silence
Au secours ! On me chasse,
On me poursuit, on me fuit,
On me cherche dans le moindre insterstice.
Au secours ! J’ai besoin qu’on m’entende,
J’ai besoin d’exister.
Laissez-moi respirer !
Laissez-moi vous parler
et vous m’apprécierez.
Au secours ! J’ai besoin d’une pause
Même juste d’une demie
J’aime la couleur blanche,
les hiatus et les points.
Au secours ! Vous tous, je vous supplie,
Arrêtez la musique, arrêtez tous les cris,
Arrêtez les messages, les sonneries infinies,
Arrêtez le tapage et tous les bavardages,
Arrêtez les humains et tous leurs bruits pour rien.
Le silence
Tour de magie
Là-bas
le soleil brûle
la peau se craquelle
la cloque est une complainte
elle pleure dans l’herbe sèche
se love dans l’escargot
égaré | aréique dans l’arène
elle trace des spirales
avec le blanc des yeux
et le doigt de son pied
elle fixe le soleil
dans un sens
les coquilles sont vides
un trou pur dans le gaz
des solitudes
elle est nue avec le soleil
un grand disque de sable
brûle ses fièvres | ses insectes
dans l’autre sens
elle s’enfonce elliptique
dans le désert de Gobi
la chaleur dilate sa pupille
elle jette ses fulgurites
en sens inverse | de l’autre côté
seule une pluie de verre
la ramène à l’abri
des yeux clos.
Un lieu calme
C’est une valise
les gravats se sont jetés dedans.
les yeux clos
le dormant sert d’assise
aux visages en quête de langues
éperdues | concassées
c’est une valise
elle fleurit dans les paumes
c’est l’exil des derniers lierres
sur les ruines des paupières
le fil des pousses florifères
se tord | se tarit | s’assoit
sur le velours rouge
de carapaces initiales
imprimées | tatouées | ornées
de l’oubli des racines.
Les recueillements
Il faut qu’elle se recueille
dans la fissure du mur
qu’elle se recroqueville
dans les brindilles
être si infime| infirme
dans la foule des plumes
il faut qu’elle se resserre
entre les griffes du crépi
qu’elle laisse sa main
en négatif à l’intérieur
prête à s’envoler
sur la joue du rôdeur
le poids en étain flotte sur son ventre
le lichen en brisure recouvre son dos
une feuille rouge écarte ses os
des fils d’insectes entrent en elle
une brassée d’herbes étouffe son visage
défait le nid des quiétudes
enlève une à une les effloraisons
reviens au bourgeon tuméfié
au fœtus diaphane blessé
fusionné au soleil
perte souveraine | dissolution
accorde le corps à la mort.
Elle effeuille ses recueillements.