C’est l’été. Midi. Tout un an qu’elle les attendait , les espérait ces retrouvailles.

Ces noces

Se baigner dans le soleil, la chaleur, la lumière méditerranéenne de toujours.

Les pas sont brûlants, elle doit recouvrir ses pieds pour avancer sur les grains de sable.

A cette heure haute, la couleur s’efface ,

Face au ciel impitoyable dardant ses lames mates sur la plage.

Une brume métallique voile les parasols

Les autres êtres disparaissent

Leurs visages dans l’ombre sous de vastes chapeaux sombres, leurs yeux clos dissimulés derrière des étranges verres noirs.

Elle, elle n’en a jamais porté de ces espèces de verres noirs. Elle a les yeux noirs. Elle a vingt ans.

Le soleil, elle l’a toujours regardé en face, elle, la beauté ténébreuse, indomptable.

Mais aujourd’hui, quand elle relève la tête et fixe l’astre, le soleil sombre très vite. Il se consume, comme un papier que l’on aurait jeté dans l’âtre, le fête finie. Le noir vivant, volatile imprime sa rétine.

Impuissante, elle ne voit plus, elle ne peut que sentir les rayons triomphants du soleil qui la font scintiller.

Quand les fils sortiront en boule du cœur froissé

qu’en feras-tu ?

Quand l’aiguille à vif remontera des entrailles pour tout crever

qu’en feras-tu ?

Quand les coutures craqueront sous le poids des poids trop lourds pour moi

qu’en feras-tu ?

Quand la travailleuse débordera de nos fleurs asséchées

qu’en feras-tu ?

Quand le coton me grattera et que la soie m’étranglera

quand seras-tu ?

merdalor
encore une nuit blanche j’écoute les chats dehors
s’escratcher souffler geintoirer
bousculent chahutent le couvercle-ferraille des vieilles poubelles d’avant plastique
dans le coin tout noir si bien pratique
pour l’urine brillante

merdalor
a pissé l’odeur vert-moussé en têtes de serpent

merdalors
craché

merdalor
enfin

merdalor
t’as pas cinq balles ou un ticket ?
rien à bouffer
t’as pas cinq balles ?
tu sais ça peut tourner !

merdalor
un troupeau de fesses sur l’escalator
tout occupées à monter

merdalor
t’as rien oublié ?

merdalor
dans mon rêve tout patraqué tourleloupé
une feuille de papier : les mots que j’écris
n’arrêtent pas de se rotationner les lettres
se transbahuter se virevolter se mutationner
la grand-roue de l’infortune mon mal de …

merdalor
tousser dormir tousser retousser

merdalor
au pays de merdalor
le grand sorcier a des maléfices
mais m’Alice blonde a tous les ressorts

merdalor
nouz zont mis une guerre
une guerre et des zavions
nous zont mis une guerre
une guerre et des canons
juste pour l’Eurovision !

merdalor
sul’tapis rouge
on s’ébroue on s’ébruite
il fait le pitre
faites la moue pas la roue

merdalor
une pirandole d’oiseaux métal rouillé
sur le bord de la fenêtre
ça sent la nostalgie d’antan
bon marché pour petits et grands

merdalor
j’ai la jalousie et l’envie faciles
c’est mon très grand je me tords

merdalor
quand y’en a plus c’est pourtant toujours

merdencor

merdencor

j’ai si tellement l’envie facile
c’est mon plus grand merdencore

merdalor

Je voulais parler de lui, de son front baigné de lumière.

Je voulais faire son portrait, pendant qu’il dormait.

Je voulais dessiner ses yeux qui chantent même quand ils sont fermés.

Je voulais y ajouter le passage des ombres tanguant sur son visage.

Je voulais montrer le grain de beauté sur son épaule gauche.

Je voulais partager ce coin de peau inondé de lumière dorée.

Je voulais parler de la beauté de ses mouvements, la tranquilité de sa respiration.

Je voulais parler de mon silence à cette scène.

Je voulais dire l’amour, qu’y a-t-il de plus difficile à dessiner ?

La bouche est douloureuse, elle est un trou sombre dans le visage. Un trou noir et bruyant, dont s’échappent des filets de salive et des pleurs. La dent perce une gencive boursoufflée, un petit morceau de blanc fait surface sur le rouge.

Dans le garage à vélo de l’école primaire, je saute entre les raks métalliques, à l’abri de de la pluie. Je glisse et cogne le sol en gravier. Ma lèvre heurte le métal, le goût du sang dans ma bouche, un morceau d’émail sur ma langue.

Une douleur aigue au fond de la mâchoire, je veux me boucher les oreilles, mais il n’y a pas de son. Ça recommence à chaque fois que je croque. Ca n’est pas beau à voir dit l’homme à blouse blanche, je vais vous endormir. Adieu molaire, je t’aimais bien.

Ma bouche est désertée, une par une, elles sont parties. Déchaussée, brisée, mal entretenues, chevauchées. Il faudrait les remplacer. D’abord une, puis d’autres fichent le camps. Je passe ma langue sur une gencive nue. Je mâche ma rancune.

Quatre yeux à se murmurer des promesses,

Sous un ciel parsemé.

Soupirs gravés sur les troncs des forêts,

Pour toujours, à tout jamais.

Mains sérrées, bouches acérées.

Deux yeux qui cherchent dans la foule,

La couleur de l’être aimé.

Forêts de ciment,

Vague de béton laminant les airs,

Élans de boue et papiers gras.

Le vent a fait place nette, plus une trace,

du passé commun, des mots échangés.

Espoirs endormis par mégarde.

Poignée de sable jetée aux yeux,

Retourne-toi et fuis.

C’était dans le bus, la première fois. Ton portable a vibré, l’écran s’est allumé, laissant apparaître les lettres du prénom aimé. Sourcils froncés, tu détournes le regard et relègue le téléphone au fond du sac. Comme si l’enfouir dans ton fatras pouvait faire cesser la sonnerie, annuler ta gêne à son prénom. Il t’avait expliqué la lassitude, l’envie de nouveauté et cette nécessité d’être sans toi. C’était difficile à dire, il pleurait. Toi, tu n’avais rien dit. C’est comme si ses mots restaient coincés en toi, ils s’accumulaient en une masse bloquant ta gorge. Une boule impossible à avaler, impossible à recracher.

Tu voudrais arrêter d’y penser, juste quelques minutes, mais la sonnerie revient. Il insiste, il se met en colère maintenant, il veut régler ça au plus vite, se désinscrire du bail de location, organiser son déménagement. Il a une vie à récupérer.

Toi, tu es au bord. C’est comme si tu revenais de la salle d’opération. Tu ne sens rien, juste un grand vide à la place du corps. Le goutte-à-goutte de la perfusion marque les secondes qui s’écoulent. Un nuage d’ammoniac survole la salle de réveil. Tu es sur un lit blanc, en roue libre, en pleine descente. Tu te raccroches aux rambardes métalliques. Bouche pâteuse, corps ankylosé par les médicaments. L’anesthésie fait encore effet, mais tu sais que tu vas bientôt avoir mal. Tu pressens les tiraillements, la peau meurtrie qui prend des couleurs inédites et la solitude. Alors tu attends encore un peu avant de décrocher.

Lilly

Elle est jolie ma Lilly. Elle a la grâce d’un cygne et la légèreté d’un oiseau en plein vol. Ses longs doigts grattent sa guitare accompagnée de sa douce voix. Elle captive le monde depuis sa naissance. Elle est celle qui s’attache aux autres juste par un claquement de rire, un grincement de cœur.
Son maître la met au piquet comme chaque jour. Elle arrive à parler, suivre, écouter le programme des plus grands. Elle est partout. Collée contre le mur, elle parle au silence, à l’invisible comme elle parle à la mouche attrapée dans un bocal. Tout est vivant chez elle. Elle a une autre dimension du monde. Rien n’est figé, rien n’est rien. Tout est tout.
Elle marchande sur les marchés balinais. Trois jours qu’elle est là. Elle connait déjà tant de mots. Elle est belle avec ses boucles d’or, sa taille de guêpe, sa tête dans les étoiles. On veut me la marier. Elle a le même sourire qu’eux, limpide de joie, transparent de bonheur. Elle aime le monde. Elle boit chaque goutte de sang qui coule dans les veines du cœur des autres. Elle s’enivre de leurs différences. Elle s’offre à la vie.
Maman regarde, il y a un rapace dans le ciel. Ses palmes aux pieds, son masque de snorkelling plein de buée, elle photographie le monde de ses yeux chercheurs. Elle est partout. Sous l’eau, dans le ciel. Rien ne lui échappe. Elle vit de ce qui l’entoure. Elle boit, elle mange le monde.
Endormie sur son sac-à-dos, dans un couloir en face de toilettes nauséabondes, elle occupe tout l’espace avec ses rêves défilant à la vitesse du train du Sri Lanka : lentement. Même endormie, elle est là. Sa gentillesse, sa bonté transpercent le silence et le sommeil. Une dame la réveille doucement pour lui offrir son repas. L’odeur de la noix de coco lui chatouille les narines. Le goût du partage flotte dans l’espace. Le goût des autres. Le goût de l’humanité au-delà des mots. Ce qu’elle est, ce qu’elle cherche, partout elle le trouvera. Il y a des êtres plus clairs que l’eau de roche, plus limpides qu’un diamant. Elle est la fée clochette, lumineuse. Elle s’éclaire d’un regard, d’un geste, d’une parole. Elle rend ce qu’elle prend de l’autre et de la vie.
Son prénom est Lisa, tout droit sorti d’un album de Cabrel. Un titre que je n’aime pas. Il y a des sons plus fort que tout.  » Lisa nos barques en papier dans le grand matin bleu…tu disais souvent on vivra ailleurs ». Peut-être que tout part de là. On dit que le fœtus entend et ressent. Il y a des hasards envoyés comme des pétales de rose dans nos cœurs. Il m’a fallu attendre 20 ans pour comprendre pourquoi ce prénom. Je n’aime toujours pas cette chanson mais toi je t’aime plus que tout.

Le cou de la rage

Courage triangulaire
En dents de scie
Aiguisées à souhaits
Manche en bois jamais ne rouille.
Poli avec lenteur
A la vigueur de son vernis.
J’entends le bruit de ses triangles jouer en moi
La musique de l’espoir rond comme des notes
Parsemées
Sur une partition
Accrochées à ce fil
Il vibre en moi.
La rondeur de l’espoir rebondit sur les nuages de mon âme.
La géométrie de l’existence
Feuille de papier sentences
Feuille de chêne de la chance aux lignes enlacées
Feuille de tabac à rouler
Qui de plie et se replie
Sur les méandres de nos espérances
Sur notre ligne de vie
Jetées comme des dès cubiquement ballotés
Au gré du pic
Incisif des aléas
Rattrapés par la montgolfière
De l’amour.
Se gonfle de tendresse
Son ovale souffle l’avancée de destins plats
En un avenir décuplé
Comme une feuille d’origami.
La mort, rectangulaire
Comme un tiroir
Nos souvenirs se cachent sous nos derniers soupirs vaporeux
Comme des bulles de savon flottent dans l’air et éclatent.
Invisibles, étirés, allongés,
Ronds, plats, carrés, déformés
Pâte à modeler dans la mémoire des autres.
Ovales dans leurs sourires

En gouttes dans leurs larmes
Géométriquement classés
Dans des albums de souvenirs
En spirales dans leurs rêves
En pointe dans leur douleur
Tordus dans leur peine
Alignés par le temps qui passe
Qui efface
Qui gomme.
Fantômes déformés
Cendres de notre vie
Adieu les bulles de notre effervescence
Invisibles à l’œil nu
Habillés en eux
Ronds comme un chapeau
Baissé en hommage
Plats comme deux étrangers
Qui n’ont plus rien à se dire,
Rectangulaires comme un panneau
Encore dangereux.
Ovales comme un regard inoubliable
Décrochés de notre vie.
Accrochés à la leur,
Un point c’est tout
Ce qu’il est de nous
Dans le ciel linéaire
De notre mort.

Pourquoi regarde-t-on de si loin
nos mains nos membres
ce qui saccage se voit sur les images
ou à l’œil nu on n’a pas besoin de loupe
ni de télescope
Pourquoi la réparation qui s’impose
semble impossible
Ce sont des gestes qui ne peuvent pas être défaits
ne peuvent pas être repris
le chemin inverse n’existe pas
On essaie de ramasser nos gestes
à la petite cuillère
une goutte d’eau dans notre océan salé
dans l’effondrement dit
dans le feu de l’action la fonte des glaciers
On ouvre la bouche mais on ne sait plus prononcer
on ne sait plus dire ce mot
on se demande pourquoi
ce cri de colère ne veut pas exploser
Est-ce que tu sais pourquoi ?