Chaque doigt porte sa plume
les mains sont deux ailes que l’on ne voit pas pousser
elles grandissent lorsqu’on ne se voit plus derrière un geste
le désir a la forme d’un oiseau qui quitte son nid
et les mains, avant le grand départ, bougent partout dans tous les sens
Si l’on avait des mains qui marquent toutes les caresses combien de passages d’oiseaux
aurions-nous sur la peau ?
Dans cette dernière seconde comment savoir à quoi je ressemblerai la nuit d’après ?
Je vole vers le repos dans une chambre que j’ai toujours voulu sans appui
Orgie
Les murs sont partout
J’ai la fièvre
En attente, je m’enveloppe dans la matière épaisse du temps, des heures, elles s’écoulent
Mes yeux sont centrés, mes pieds veulent partir
Mes mains quittent, les bras se décollent lourdement de ma poitrine, je frôle mes jours avec curiosité,
appréhension,
envie
Le monde n’est pas à ma porte il est dans mon lit
Balance, oscillation, perfusion, percussion, éclat, retour
Ma peau est en équilibre, fureur funambule
Penchée, voûtée, mon milieu, mon pays, mon antre, oscille sur le seuil et attend la pluie
Mes nerfs sont terminés, ils fument de décharge en volutes qui exhalent et s’exilent par mes pores
La terre est sèche, et fume après l’orage
La visite du froid dans le chaud prend toujours par surprise, pour un temps la maison est louée
J’aimerais bien mettre des claques à des gens
Si ça pouvait aider à comprendre par exemple, mais non
Quand même c’est bizarre de désirer la violence
Court-circuit qui me survit, l’amour est nourrissant, à condition de manger équilibré
On a le plaisir de ses vagues à soi
Je naquis dans un éclat et gagnais le combat contre mes poumons, poissons plats bien décidés à se maintenir en forme
Palimpseste de sensations chuchotées à mon oreille, plafonds de verre qui n’en finissent pas d’éclater
Mon visage écorché se désolidarise des pensées qui font salon
Ras-le-bol du thé, l’amertume fatigue
L’écume se dépose sur la plage quand le voyage est terminé
Mon corps éclate entier sous la pression
Vibration de la base au sommet dans le profond
Je luis
Le train a quitté la gare
J’ai troqué mes vêtements, gants, mots de trop et gestes de pas assez
Pour me délecter au toucher de cette nouvelle peau.
pose le ciel sur ton ventre
allonge-toi enfonce repousse
tes limites
déploie
tronc
bras
racines
ressens comme
tout est toi
et tu es tout
et rien
et partout
depuis toujours
mêle tes doigts à l’herbe
de tes cheveux
avale
ta propre sève
n’arrache plus rien
pousse
écoute le vent
la traîne du lombric
les fleurs
qui t’applaudissent
porte les enfants
sois leur terrain de jeux
leur cachette
leur refuge
sous le soleil
ferme les yeux
ris avec lui
parle-lui de la pluie
invoque-la une dernière fois
dis les mots qui changent de sens
et que personne n’entend
retiens le souffle
qui file
entre tes dents
parle à l’herbe à l’arbre
berce la pierre
console-la
moule ta nuque dans la glaise
et tes yeux
dans le bleu
laisse les feuilles couvrir ta langue
mâche l’humus
les vers
la pluie
souviens-toi
ou ne te souviens pas
mais quand la brume viendra
n’oublie pas
remercie-la
Le poème qui sauve
Le poème qui sauve
Casse les codes imposés
Détruis le temps
Ne réponds pas aux injonctions
Saute les barrières
Appelle le cœur
Danse danse danse
Sens toi
Sens ton corps en entier
Mouvant comme terre
Dense comme eau
Magique
Elémentaire
Juste là
Caresse l’espace
Accepte tout— les secondes
Trotteuses
Galopeuses
Marcheuses
Chaque instant bénis-le
De tous tes doigts
Tous tes poignets tes montres
Dorées parsemées de
Diamants
Les cadrans solaires
Qui t’offrent la connaissance
Et la chute
Du temps
Bénis-toi
Bénis-les
Bénis
Perds le fil de ta pensée
Plonge l’inconnu est immense et bleu
Comme
Aime tout ce qui se présente
Minuscules insectes petits fils de plombs ou grands soleils
Marche sur la route qui
S’appelle
JOIE
Puis
(le reste est à toi)
Regarde les coquillages les tiens
Ces offrandes
Immenses
Ouvre-leur des bras grands
Comme mille
Choisis de les honorer
Choisis l’amour de toi
A chaque instant
Choisis-les
Choisis-toi
A
Chaque
Ins-
tant
Le père de mon grand-père
Mon grand-père disait : le mois de septembre est particulier, c’est celui où ta grand-mère est morte, c’est celui où ma mère est morte, c’est celui où mon père –
Son père –
Peut-être que les arbres étaient beaux, peut-être que le soleil brillait
Peut-être qu’il ne l’a pas vu.
J’ai toujours aimé le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, le chant des oiseaux, toutes choses qui me relient au monde
Peut-être qu’il ne les a pas entendues alors que le monde s’éloignait de lui.
Son père –
Sur les photos son visage est resté le même, sur les documents son nom est resté le même, mais nous autres voyons qu’ils ont changé de couleur.
Une couleur qui ne se trouve sur aucun arc-en-ciel, sur aucune palette
La couleur des gouffres
Une couleur qui se diluera non pas dans le sang de ceux qui viendront mais dans leur chair – et dans mon encre
Projections.
Son père – le père de mon grand-père.
Instructions pour se sauver soi-même
Déclare qui tu es
Rayonne devant ce qu’il te reste à faire
Respire fort quatre fois
Imagine que tout soit possible en gardant les yeux ouverts
Ouvre très grand le tiroir de l’intuition
Maintiens la lumière où qu’elle soit dans les signes
Colle toi à ce qui ne lasse pas le regard
Opère des métaphores qui te permettent de bien vouloir continuer la vie
Se tourner les pouces n’est jamais inutile sache le
Observe tous les jours ce qui est plus bas que toi et souvent chaque jour ce qui te dépasse
Allonge toi dans l’eau dormante
Croise décroise tes doigts en tenant des mains de passage
Hurle toi entièrement bien qu’il fasse doux
N’oublie pas celui qui t’a volé ta bouche
Reprends dans tes poings des poignets de terre
Marche vite mais aussi à pas feutrés
Délimite des périmètres sacrés
N’attends rien
Ris pour te donner chaud
Projette des moyens de locomotion qui suffisent aux paupières
Joie
Elle n’est pas là tout de suite, avant elle il y a les pleurs
Elle ne vient pas seule
Sur la bouche de l’enfant un sourire mime celui du visage familier
Rencontre un sourire plus large encore
Un sourire plein de dents joyeuses
et des paroles
certainement des paroles.
Des paroles d’amour
de tendresse
de bonheur
des paroles incompréhensibles et étranges
un peu menaçantes.
Elle arrive à cet instant
Elle peut revenir
Elle surgit
Taper les objets
les gens
le vide
avec les mains
avec tout le corps
Poser les pieds sur le carrelage
le plancher
On la veut encore
Les cailloux
le sable
la terre l’eau la boue
Cracher la nourriture
Avec la salive faire des bulles. Crier rire
On la veut encore
Faire des bruits
de notre corps jusqu’à nos oreilles
Et des sons
Et puis des mots
Créer des sons que l’on a entendu
Inventer des mots.
Toute, toute cette joie,
ce vertige devant son immensité,
toute cette peur
toute,
toute cette joie.
Elle surgit avec le désarroi
Le jour où l’on sait tenir debout
ils glissent ensemble sous nos pieds, là où on ne les voit plus.
On la cherche.
On l’imagine cachée dans les adultes
On la veut encore
Et ils la dérobent
Ils nous la prennent en enferment les mots dans des cahiers à lignes
et en nous parlant de faute
Ils nous la prennent en l’enfermant dans certaines heures du jour et certaines circonstances
Ils la coincent dans les pas maintenant
pas ici
plus tard
ce n’est pas le moment
ce n’est pas possible
Ils nous la prennent en enferment les pieds dans des chaussures
les jambes dans des pantalons
En étranglant les cous dans des écharpes
Les manteaux doivent être fermés
Les bonnets descendus sur les oreilles
Il ne faut pas perdre ses gants
Pas gâcher son bâton de colle à vouloir recoller les feuilles sur les arbres
Parce que.
Ce n’est pas possible
Parce que.
C’est normal
Les feuilles tombent à l’automne
on ne peut pas les recoller
même pas avec les tubes jaunes même pas avec la super glu.
Mais de nouvelles feuilles pousseront au printemps toute neuves toutes vertes
Les arbres seront joyeux et nous aussi
Tu verras.
*
On la cherche moins
On n’y pense pas
Et voilà qu’elle explose
Une flambée encercle le jeune corps
Elle l’attrape
Elle le gagne
Dans les cours de récréation les enfants n’ont pas appris la différence
rires et pleurs
baisers et morsures
rage et gaieté
On comprend qu’elle se cache là, dans le lien
à côté tout à côté de la peine
On la cherche à nouveau
On découvre la nostalgie
On tient la distance
On observe
On attend
On construit un mythe
Elle revient dans le corps d’une rencontre
Il y a encore des gestes à découvrir,
des gestes qui s’inventent à deux.
Toute, toute cette joie,
ce vertige devant son immensité,
toute cette peur
toute,
toute cette joie.
*
On apprend à la contenir
A la doser
On apprend à la provoquer aux heures consacrées
Elle se dérobe
On recommence jusqu’à se fatiguer
Elle fini par se calmer
On se dit que le temps est passé
On se détache.
Elle veille
Calme et attentive
Attendant qu’on la redécouvre
A nouveau pour la première fois
Ce sourire d’un enfant
Ces pleurs de l’amie
Ce bruit dans les feuilles
Cette odeur de pluie
Ce désaccord qui brûle d’affection
Cette étreinte dégelée.
Tenir moins droit
Et avoir encore à vivre.
Pour qu’enfin je me taise
Parles, et je me tairai.
J’oserai cela, comme au temps de la première enfance. Ce sera pour de vrai. Pour de vrai je me tairai, et demain et tout à l’heure j’entendrai pour de vrai. C’est au fond de moi cet endroit pour toi, au fond de moi l’espace.
Le lieu vivant c’est dans le corps, c’est dans le corps que ça s’est toujours fait. Je me tairai et la nausée s’en ira. Certaines fois, je pourrai parler et manger et vivre. Certaines fois et d’autres et d’autres encore et de plus en plus souvent. Jusque là, jusque plus souvent. Je n’oublierai pas comme j’aime vivre. C’est trois fois rien à se souvenir.
Parles, pour qu’enfin je me taise. Et, si je ne t’écoute pas, c’est parce que j’entends. Si je m’en vais par là, c’est pour être présente. Je n’oublierai plus et pourtant j’oserai. J’oserai la joie et la terreur, la rage et le désarroi, le lien et la solitude, la peur et le courage, le mensonge et la vérité. J’oserai savoir qu’ils vont ensemble. Je me souviendrai qu’ils sont liés. Je me souviendrai que la peau du monde est pleine de coupures, et j’oserai sur elles de longues marches, longues jusqu’à oublier la sensation des chaussures, jusqu’à en oublier même la mémoire. Et nous redeviendrons des enfants terrorisés et joyeux.
Avec nos nouveaux vieux pas nous irons tous les deux, des histoires dans les poches, nous marcherons. Nous n’aurons plus besoin de parler et quand nous le ferons ce ne sera que pour toucher le silence. Répéter ce geste oublié. Border nos absences.
Parles encore un peu, jusque là, parles. Je vais me taire enfin et tu ne t’en rendra pas même compte. Ça se fera mine de rien, sans broncher. Nous ne saurons que quand ce sera fini. Et, un beau jour, nous dirons Depuis quand, depuis quand déjà ? Ce n’est pas encore mais demain mais tout à l’heure.
Jusque là, parles encore un peu, lentement, de plus en plus lentement. Parles à peine, ne me laisse pas entendre. Lentement, exhumes la joie de parler pour ne rien dire. Parles pour de vrai.
Et, le jour venu, nous saurons nous lâcher.
Extérieur nuit
Première nuit
Je suis dans un lieu qui a un nom mais c’est tout
Quand j’entends Papouasie, Polynésie, Amazonie : voilà.
Je sais que ça existe mais le corps même en est intouchable
Là, du pareil ; un nom, sans couleurs, qui attend.
Dix humains alanguis sur des matelas de salon, échoués ici après les heures de voyage, l’avion qui ne sait plus quand nous sommes, le thé avec des visages inconnus, la nuit autour d’une langue inconnue
Dix humains sur le toit, recueillis par des matelas de salon, épousés par leurs duvets légers
Effleurés par la nuit moite, les étoiles en percussion à l’intérieur des paupières de tous les yeux grands ouverts
Le sommeil guette à l’orée du muret qui entoure la terrasse, vigie de l’instant, se suspend en lui-même et part se promener seul dans la pénombre
Bruissement de l’air que je déplace, je m’assois
Nos pupilles se rencontrent et sourient dans l’hébétude
Mon corps perdu est un murmure de pensées sans paroles
Cou curieux infatigable se tourne et cherche
Assise au milieu du silence assourdissant, les mains touchants sans saisir, saisissement face aux pierres immuables de la maison d’en face, face aux peaux liquides de mes compagnons éphémères, j’entends un regard que je ne vois pas
Apparition du toit d’à côté, trois chèvres immobiles me regardent et cherchent à comprendre
La scène se peuple et repeuple mes sens désertés
Alors que repue je reconnais de nouveau les étoiles et leur parle allongée de cette nouvelle nuit
Alors que d’enveloppée je suis arrivée dans cette première nuit
Retentit le fracas psalmodique qui me recueille presque endormie
Une vache se lève dans la rue et répond à l’appel affamé de son petit
Le chant du monde s’intensifie et amplifie nos muscles, nos yeux clignotent
La maison des chèvres devient une mosquée
La mosquée annonce qu’il est 4h45
Pendant longtemps
4h45 en Mauritanie
L’heure de partir.
La boîte aux lettres rouge
Agrippée au vieux mur de pierres
Vestige du temps passé
Elle résiste l’ancienne boîte aux lettres rouge
Elle se souvient des temps anciens
Quand chaque jour, le facteur lui rendait visite
Toutes les générations se retrouvaient dans la vielle demeure
Pour le temps des grandes vacances
Longtemps à l’avance les enfants se réjouissaient
De retrouver leur ile magique
Brehat c’était la liberté
Parties de pêches effrénées
Et régates sur le voilier au gréement aurique
Chaque matin les adolescents guettaient le passage de l’homme au vélo jaune chargé
De sa sacoche débordant de missives
Ils espéraient recevoir une lettre de leur fiancée
A l’époque la plume sergent major n’avait pas encore été remplacée par la pomme
La boîte aux lettres était le témoin des joies et des chagrins
De la maisonnée
Elle se confiait à son ami le facteur.
L’autre jour elle avait consolé la jeune fille de la maison qui avait reçu une
Lettre de rupture
Aujourd’hui plus de courrier, les sms télégraphiques se sont substitués aux longs courriers écrits à la plume.
La pauvre boîte à lettre est vouée à devenir une antiquité, bientôt elle sera enfermée dans les musées
Les petits enfants demanderont quelle était son utilité.
Par un coup de baguette magique, la pomme s’est substituée à la plume
Adieu feuille blanche sur laquelle courait le stylo