J’ai pris congés de moi, 
De la rumeur du monde,
Des jours qui pressent le dos 
Qui font des glaires au coeur et
métallisent les jambes 
Des bruits de moteur dans la gorge

Du haut de ma fenêtre, les yeux rivés sur  la cour en bas de chez moi
J’ai pris congés. 
Dans cette cour, 
aux formes vertes et 
plantureuses 
vêtue d’un manteau rouge de soie en automne, 
j’ai senti le Ciel poser ses mains sur la fente de mon front 
et j’ai respiré dans ses veines bleues. 

J’ai desséré les muscles, en cotoyant les arbres,
j’ai bu à la tasse du chêne.
Je me suis enduite du souffle du bois,
De son mouvement 
Les chants d’oiseaux m’ont caressé les tempes et m’ont murmuré : 
« Sens tes pieds lourds sur la terre,
Laisse tomber ta nuque sur les roseaux du silence ». 

J’ai aussi marché longtemps sur les ruptures du sol mouillé par mes questions sans fin
Où mènent ces vies – vastes chimères – qui nous coupent des silences et des bruits qui reposent l’âme ?

Je suis des chants
des mélodies grattées
Des sons.

Les voix
de leurs voix.

J’habite milles corps
Deux terres pleines de sang
Et des blessures félines
incrustées
Dans les étangs de ma mémoire.

Je suis l’exil éternel.
L’itinérante.

Je porte la paix en parure
La transe d’hier
dans le volcan
Des jambes
de ma grand-mère.
Le cri de la révolte
sur ma langue habitee.

Je brusque et je caresse.
Je donne et je prends
Je me souviens et j’oublie.

Je me parfume
des mots et des regards
de ceux qui me précèdent.
Je saute à la ligne,
au bout de ma fureur de vie.

J’ai froid dans les os de mes pieds
Chaud dans le coeur.

J’aime me couvrir des étoiles des livres.
En faire un duvet de soie
Pour les nuits chiennes.

J’aime disparaître et j’aime qu’on me voit.

Je suis l’exil éternel.
L’itinérante.

Je suis le goût des tempêtes
Tantôt l’aurore
Tantôt…

Je suis les prières de l’aube.
Je suis les yeux humides
Les roches salées et le sable qui gratte.

Je suis l’âme qui prend le large.

Je suis la poudre.
La dépouillée.

Je suis
La renaissance
Au feu sacré
De celles et ceux qui m’ont précédé.

Je suis l’humide et le doux.
L’eau et
Le bois qui monte au printemps.

Je suis l’effroi.

Je suis milles soleils et milles diables.

Je suis
La somme des déséquilibres
Le vent qui redresse.

La bêcheuse
L’affabulante
L’aimant-e sacrée.
L’éclopée au creux des vagues.

Je suis pied-ressort
Je suis une plume en sarcophage.

Je suis le transport amoureux.
Je suis la boue sur ton visage.

Les laisser filer

M’asseoir sur le pont. Et puis, les laisser filer. Les heures. Les voix des passants. Les bateaux.
Les bruits de la rue. Les oiseaux de passage. Les voiles nuageux. Les feuilles qui s’affolent par terre et dans les airs.
Et puis toutes mes pensées. Juste me laisser porter par les notes d’une guitare. Les rayons du soleil.

Pourquoi le mouvement finit-il toujours par gagner ?

Le laisser filer. Le temps. Le mouvement du vent. L’air sur mon visage. Le fleuve qui coule.
Et l’avion qui passe. Je laisse aussi filer la vie qui gesticule. Juste m’immobiliser. Me suspendre.
Quelques secondes. Et puis l’éternité.

Soie patiente

La patience, comme un cocon immaculé, dont je déroule très lentement le fil soyeux,
Ce fil, parfois je le prends, souvent je le perds,
J’aime y flâner, en équilibre,
Il m’emmène si loin, sur des mètres et des mètres,
Je remonte doucement à son origine,
A cette énorme et insatiable chenille blanche,
A son inlassable gourmandise,
Qui fera du vert, le blanc,
De la feuille du mûrier,
Le satin, la soie, le velours éclatants,
J’en confectionnerai une robe à la couleur lente,
Et je m’envelopperai de ce précieux cadeau,
Donnée par celle qui maintenant est devenue imago.

Il y a une soirée
Elle est comme celle d’avant, je rentre chargée comme une bête de somme, bandée par les oripeaux du jour qui me collent gentiment les baskets dans chaque pièce de la maison. De l’entrée à la cuisine. Du sac posé par terre au verre d’eau. Du passage à la salle de bain jusqu’à la chambre. Vieux malaise du cargo qui tangue à l’entrée du port, un peu trop gros, un peu perdu entre des rythmes.

Cette soirée le jour s’en va vite, c’est comme ça maintenant. Je dépose mon volcan de paroles sans mots dans les volutes de la cigarette, tout ce petit monde ayant trottiné derrière moi jusque sur la terrasse.
Le vent s’engouffre à l’intérieur, ce qui était dedans s’évapore dans les feuilles, qui bruissent pour elles-mêmes, pour personne.
Ça habille l’heure bleue de la nuit, ça gagne sur la nuit de la ville, son étrangeté lumineuse, c’est l’heure de quoi ?
Langueur du vent et du jour qui descend

L’éclat de la lune nimbe délicatement d’un masque le mirador de ma rue, celui qui essaie de se faire passer pour un lampadaire.
Ma journée se retire quand les fausses lumières du quartier désertent dans un battement de cil. On creuse sans arrêt des trous dans la ville, qu’est-ce que ça trimballe de fatigue le changement permanent. Pendant vingt minutes, ou dix minutes, dans l’éternité sans minutes des instants beaux et douloureusement fugaces, mes mains sont descendues de chaque côté de moi et ont dialogué sans bruits avec la fraîcheur des étoiles qui mordillaient affectueusement ma peau.

Tout à coup mes poumons se sont décollés, ça a fait un bruit de ventouse depuis trop longtemps marié à une vitre.
J’ai pleuré de calme.

L’amour serré dans mon poing comme la flamme qui vacillante scelle le macramé à mon poignet.

La confiance est une pièce de soie, j’espère toujours qu’elle s’enroule dans une étreinte, mouvante, délicate. Elle ne me quitte pas tout en restant étrangère. Je suis étonnée de ma relation à la confiance, lame de fond qui discute avec mon entourage, se sert de ma bouche et de mes mains, provoque la vie et ajuste le loup sur mes yeux parce que j’ai besoin de lunettes
pour filtrer les spectres nichés dans la lumière. On n’est pas exempt de violence quand tout
autour est fragile.

Fragile comme une voix qui se brise, dans le froncement diffus et éparse de ma robe péniblement recousue. La fragilité, le fil solide, infini tant que je ne me décide pas à le couper.
Insolite, libre.
À quand la liberté ? C’était quelle date déjà le rendez-vous?
Je caresse chaleureusement mes compagnes de route même si franchement je vois bien qu’elles m’évitent. Elles font des choses ensemble et ne me convient pas, et je me retrouve en tête à tête avec la maîtrise, la dernière connaissance, ou la première, ça dépend comment on regarde, le roc, la charnière, la poulie, la main ultime toujours tendue, ma boussole des sens contraires, le corset qui ne sert à rien d’autre que se moquer de l’air qui cherche mes poumons, et mes poumons appellent à l’air eux-aussi.
Alors que je tiens debout.


J’aime pas la honte. Elle a le sans-gêne des fascistes. Elle essaie âcre et sèche de s’inviter dans mon milieu, rôdeuse, ombre des bas-fond ; tueuse d’aspérités.
Nous sommes des petits papiers pliés remplis de mots et de poussière.

C’est fait. Je suis une falaise, cernée par les ressacs et leurs doigts gantés, façonnée par le
claquement des vents, prise et tenue par les marées, phare immobile des tempêtes.
Ma patience érodée, ma vision noyée par le brouillard, je me tiens solidement, impassible et
hors du temps.
Parce que je ne pouvais pas accepter
les océans versatiles qui détruisent les barques de fortune
l’amertume des nuits noires sans espoir de repos.
À force de déluges et de chaleurs sèches, voilà. Je suis devenue une falaise.
Mon destin est peut-être d’attraper la terre par les pieds, d’enlacer les vagues, de bouger sans
avancer ; d’exister grâce à la danse du monde.

Je ne suis pas cette femme je suis toutes les femmes je suis moi
Je ne suis pas ma mère je ne suis pas ma grand-mère
Je suis toutes les grand-mères
De moi
Dedans moi
Je suis regardable regardée
Qui est regardée qui regarde qui me regarde
Qui me lit qui écrit
Qui pour faire le monde
Qui exige que je sois ceci ou cela qui s’assoit à son bureau qui se met nue qui s’expose qui
pose qui me dessine qui parle
Qui parle, putain
La femme qui écrit
Est
N’est pas
Est traversée
Se souvient
Ne croit pas écrire
Expérimente
Fait des petits pas
Sourit
La femme qui écrit ressent et doute et ressent et doute
Eclate
Resplendit
Se met nue
D’un coup comme ça
Sans explication
Cherche ses grand-mères
Leurs folies
Sa folie à elle
Et leur cœur qui bat
La femme qui écrit
Ecrit
Ça suffit, non ?
C’est comme ça
La femme qui écrit fait des rituels
Pratique la magie
Par peur
Que la vie ne suffise pas
Pour creuser dedans
Dessous
La femme qui écrit
Se perd un peu
S’impatiente beaucoup
La patience c’est le tout
La femme qui écrit
La femme qui écrit

La femme qui écrit

Colères ordinaires

Ils disent je suis jolie
Moi je suis en colère
Ils pensent avoir le droit
De dire qui je suis
Que ça puisse me plaire
J’aimerais les forcer
À regarder
Le fond de mon âme
Si vraiment c’est joli
La colère
Pourtant je veux parfois
Baisser la garde
Et la culotte
Pour le plaisir
Rallier la chair
Un autre tour de manège
Le sexe souillé par leur désir
Et mon désir d’être désirée par eux
L’effraction sanctuaire d’un pieux dans mes entrailles
Oui mais ce silence
Me vrille
Combien de fois faut-il répéter
Abyssal
Pour le faire exister
J’aime danser la nuit sur le parvis des églises
Mais je ne peux plus le faire
Seule
La rue ne m’appartient pas
Leurs mots parlent pour moi
Ils disent je suis bonne
À force
Presque aimable
Moi je me tais
Je désire le silence
Ma parole intérieure
Me divertir
De l’anéantissement moral
D’une civilisation collectionneuse d’enveloppes
Parce qu’elle ne sait plus lire
Je suis nue sous ma chair
Vous ne me regardez pas

le flot les choses et l’âme

il y a dans le flot de l’écriture quelque chose – plus grand que nous. les yeux regardent le monde et le monde vrille l’intention jusqu’au bord des mots. nous sentons une force qui nous anime nous sommes semblables aux feuilles mortes quand elles traversent la route sans prêter attention aux feux rouges. le vent les a soulevées pour impulser ce mouvement un élément extérieur. les feuilles existent simplement pourtant il faut les dire. le flot célèbre rend autonomes ces instants fragiles que nous passons habituellement sous silence. le pinceau qui caresse la joue poudrée une forme de bleu qui nous plaît nous rappelle à la nuit. les images s’ancrent sur la rétine sans qu’on les comprenne elles sont pareilles à la voix d’une étrangère qui emplit le wagon d’un TER, indéchiffrable.
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avec elle l’espace s’ouvre – elle habite les choses.
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le flot donne un nom aux regards croisés dans la foule quand tout le monde se ressemble et que notre âme est triste. je lis le poème d’un inconnu. même si l’affiche dans la rue est à moitié arrachée et que la pluie a coulé sur les signes imprimés ou peut-être pour cette raison, j’ai l’impression de le connaître. le flot soulève la poussière et le vacarme au-dessus de la ville. de la ville écrasée de l’oppression exercée sur nos vies malmenées. l’écriture est une déflagration qui répond à celle des manifs elle arrache aux injonctions comme les membres sectionnés par la police ou le pas de chance fallait pas passer par là t’avais qu’à pas être ici. elle reprend à la gorge les insultes vociférées l’effarement du monde face à ce qui ne saurait exister.

le flot dessine les ilots de résistance, les bulles d’oxygène qui éclatent à la surface du monde lisse et de ses horloges tournant dans le sens horaire. les mots mêlés les voix perdues les chants scandés et le langage nourrissent la possibilité d’un autre discours.

écrire un poème c’est choisir le nom de son âme – rencontrer sa puissance.