Racine

réseau racinaire infiniment morcelé
rhizomes enfouis enflent dans l’ombre
dans le souffle de la terre
vivace sa tige est une lèvre
dont on ne sait ce qu’elle embrasse
si elle pousse vers le haut ou vers le bas
ne sait où elle s’enfonce où elle perce
des défenses invisibles
se berce respire les mystères
traverse la roche se niche
dans ses anfractuosités
ses ramifications y saillent s’incarcèrent
dessinent un labyrinthe de sève et de sang
tissé des secrets de l’obscurité
ses filets d’Arachné muscles tressés
lacis nerveux dessus-dessous
sa vie dressée à l’envers
dans le creux du monde

Cœur de ville

C’est sous le trottoir, sous le bitume froid, sous les couches de sédiments que bat le coeur de la ville. Il palpite dans les veines souterraines d’invisibles élans, de pulsions de vie, de vibrations.
Sa voix basse murmure en nous sans que nous le sachions. Dans ses bouches naissent des mots indicibles qui remontent en sourdine, aux surfaces d’asphalte, aux immeubles de béton.
Chaque mot inaudible sa direction qui nous fait mettre en pied devant l’autre, par quoi nous tenons au sol, qui fait de nous, arpenteurs urbains, ses disciples muets et disciplinés, dans l’obtuse obscurité des choses. Le coeur angulaire bat et brille dans sa nuit de catacombe et personne ne le voit.

Mots dire

Ouvre la bouche et dis
les mots bloqués
ce plombage dentaire
qui empêche qui chasse
à coup de brûlure
à coup de tremblements
mauvais rinçage des gencives

Les mots sortiront tôt ou tard
ils feront bien ils fredonneront
ils auront su garantir leur floraison
leur fluidité pleine salive
leur folie douce aspirée
par l’autre bouche
ils sont nourriture ils sont boisson
ils sont vérités au fond des ventres

Les mots maladroits
fausse route dans la gorge
ouvrent de vieilles cicatrices
des fractures des failles
raclent les lèvres
traversent au mauvais endroit
en dehors des clous
se rattrapent où ils peuvent
leurs serres autour des cous
étranglent et c’est sans faire exprès

Ils s’en excusent ils trouvent
ce qu’il faut pour adoucir
les plaies le pire le plus dur
est aussi le plus durable
les mots ne passent pas
ils restent en travers
d’autres venus à la rescousse
tentent le tout pour le tout
percent de nouvelles voix
pour poser baume plutôt que bombe
pour anéantir les champs déjà minés
Le bec des mots pique autant qu’il caresse

Fatigue

la fatigue est une mauvaise herbe
elle pousse partout sur le corps
on l’épile à la cire
pour détruire les racines

la fatigue est une fleur de nuit
elle est fermée le jour
et s’ouvre à l’orée des rêves
pour les laisser dire

la fatigue est un tsunami
elle se répand toute en nous
remplit les poumons d’eau
immobilise les sens d’eau

la fatigue est une eau fraîche en été
elle régénère
elle hydrate les pensées
et alors on revient

réveille-toi le matin et endors-toi le soir
veille la nuit si les mots te l’ordonnent
couche-toi le jour si ton corps t’en supplie
écoute les
écoute toi
écoute la

Loizo la pou fuir

tan lontan
la mousse té i dérape su ban gravier

tonère té i cogne, té i bat su la tête

com loraze
com loizo
ki la pou fuir, fuir lo silence

sat i coze derrière pied dbois, derriere tonère la pou lache ses nerfs

éventré mèm zisko keur mèm, sat i met ensemb na poin meilleur sens
le ban mot la, ki glisse sous ban doigts rêvés de nout tet
nout tet brulant, ki lache pa prise
coco ki durci
coco ki la pou fuir

zordi set mot lé seulment pensé pou ou
demain li sera di pou ou


L’oiseau s’enfuit

Il y a longtemps
La mousse glissait sur les pierres

Le tonnerre cognait, il battait sur la tête

Comme l’orage
Comme l’oiseau
Qui est en train de fuir, fuir le silence

Ceux qui parlent derrière le pied de bois, derrière le tonnerre, ils évacuent leurs nerfs

Comme éventrés, jusqu’au coeur même, il n’y a pas meilleur sens que ceux qui se
rejoignent
Les mots, ceux qui glissent sous les doigts imagés de notre tête
Notre tête, brûlante, qui ne lâche pas prise
Notre tête qui durcit
Notre tête qui s’enfuit

Aujourd’hui, ces mots sont seulement pensés pour toi
Demain, ils seront dits pour toi

Enfants des autres

Multitude d’humains. On est trois ou quatre à accueillir ce débarquement de petits chats, déposés le matin ou parfois le midi par leurs quelqu’un, déposés là par le rite ou la loi, par l’amour, la fatigue, la détresse, la générosité. J’observe ces falaises incommensurables, jardins de mars douloureusement sublimes, et m’applique à faire danser ensemble ces feux uniques, morceaux de chaos qui m’obligent à toujours bien vérifier que mon cerveau est allumé et mon cœur à la bonne fréquence. Les enfants des autres c’est comme le travail de la terre, on pense, on fait, on établit, on rétablit, on ne sait rien ; ça doit être pareil un peu quand les gens viennent de nous-mêmes. Je pense puis je fais et j’oublie sinon je ne ferais plus. Ces promesses sincères m’éclatent au visage comme le soleil descendant irise tout à coup une pièce sans histoires en ricochant sur une vitre. Ça me rappelle la douceur des choses quand on ne sait pas encore qu’on peut oublier de se souvenir. Chaque soir les petits humains repartent, ils ont tous une maison et je trouve ça normal, je n’y pense pas et eux non plus.

Adultes de personne

Morceaux d’humains. La scène se répète, j’accueille, je parle, j’écoute, je parle beaucoup, je fais, ils parlent, ils écoutent, on rit, ils crient, je me tapisse de mots sans oubli qui cherchent le repos. Les chaos sont des multitudes, on croit que ça va toujours rester comme ça quand on souffre, un alignement infini de piques acérées, bien rangées comme les aiguilles abruties sur leur hérisson de velours qui attendent le répit du corps pour repartir à l’assaut. Quand un compagnon humain parvient à se rassembler pour me dire quelque chose, souvent je me dis qu’on est vraiment à la merci des moustiques, cette drôle de métaphore de la perversité du monde. Pendant de longs mois je fais ma pièce de théâtre professionnelle face à un groupe d’adultes de personne, suivis par d’autres, démembrés, le flux des adultes de personne c’est fou je marche le long de la berge depuis longtemps là et on dirait que la source s’éloigne que le fleuve fait le tour de la Terre sans début ni fin, des petites gens rendus fous par l’hubris de trois poussières humaines, les connards. Est-ce que c’est possible de n’avoir personne du tout ? Parfois je m’arrête un peu, je pense : si je n’ai personne, personne PERSONNE vraiment, est-ce que je peux être en vie ?

Lumière sociale

Tas d’humains. Pyramide de feuilles, himalaya de coups de fil, nuée des justes. J’ai la nausée en ce moment, ça tombe bien je ne travaille pas, les usines de casseroles que je véhicule se sont mises d’accord pour déposer le bilan. La dernière fois les gens étaient jeunes, tout petits et debout sur des jambes de titanes, des géants sans enfance les narines pleines de sel. Ça a fait une guirlande impressionnante, autour d’eux au début puis avec eux après, toute l’humanité au travail était représentée, une déferlante de flamme vitale, ça prête, ça parle, ça pleure, ça se bat. J’ai pas fait exprès mais j’ai repensé à mes enfants du début, ceux qui sont déposés par quelqu’un puis reposés dans une maison, j’ai pensé peut-être qu’ils auront la chance de ne pas dériver sur un fleuve sans début ni fin pour des raisons, quelles raisons, il n’existe pas l’adjectif pour qualifier. J’ai le cœur qui saigne, il faut aimer les humains, nous autres, tous, parce qu’on se méfie des mots de parole. Les cœurs cognent cognent cognent, même ceux à bas prix, même ceux que j’oublie, même ceux que l’Etat oublie. Ça cogne fort un cœur social.

Tableaux Maïakov

PREMIÈRE JOURNÉE
Il y a longtemps j’ai vu un bus.
C’est ma première journée. École primaire.
Beaucoup trop de monde, l’excitation.
Des pleurs aussi, beaucoup.
Chaque braillard accompagné par un parent mais les autres aussi.
J’entre dans la classe. Au fond, il y a un bus et il est jaune.
Maman reste à la porte. Je la regarde. Je ne la vois pas pleurer.
Moi, je vois mon bus.
C’est un putain de bus jaune. Il n’y a que lui et moi.


PERLE
Je ne sais plus à quel âge je pesais 34 kg.
La plus grosse perle naturelle connue pèse 34 kg.


DIRECTEUR
Je n’ai jamais arraché les ailes d’une mouche ni coupé la queue d’un lézard. 

Mais je dois avoir moins de dix ans, une activité de classe comme une autre m’occupe aujourd’hui, c’est bientôt la fête des mères et je touche de l’argile pour la première fois de ma vie. C’est agréable et doux.

Je suis à mon bureau en train de terminer et le maître me demande de le suivre. Nous allons chez le directeur, amène ton objet. Le directeur reste assis derrière son bureau. Il est lumineux son bureau et il me demande : pourquoi tu as fait un cercueil pour ta maman ?



LA RENCONTRE
Un mois après, j’en suis à la page 13. Trente jours pour treize pages.
Mais avant je suis seul.
Au lycée.
Trop de bruit en bas, dans la cour.
Le C.D.I est cabane perchée.
Il est là, sur la table. Je le prend. Un prof a du l’oublier en partant.
Je tourne la page de couverture. Comment je vois le monde.  

Ce n’est pas une question.

Plus du tout de la même façon depuis.



TRAIN DE NUIT
En Inde, il m’est arrivé de me faire pisser dessus, couchette du bas, simple morceau de bois, 3ème classe.

DELHI
À Delhi, j’ai vu
Un panneau
Dr. SABLOK
SEXOLOGIST


CAMPUS
Dans les années 90 je croise un vieux pote sur le campus de la fac. Pas vraiment un copain, un mec de ma cité, là-bas.
Il est en bagnole – j’ai même pas le permis.
Tu montes, on va faire un tour.
Fenêtre ouverte, coude à l’air.
Y’a de la chatte par ici
Y’a de la chatte par ici
Il arrêtait pas de répéter.



PYTHIE
Complètement pèté, un jour de Pâques à Delphes. J’ai abusé de ce vin résiné grec, le fourbe.
Le village fête pâques. Il y a des méchouis dans toutes les ruelles, du vin et des gens heureux qui mangent ensemble dans la rue. Je me suis arrêté à chaque coin, sans savoir dire non.
J’ai du mal à sortir les pièces de ma poche et à les glisser dans l’appareil.
J’appelle mes parents d’une cabine.
Ma mère dit qu’elle est allé consulter une voyante pour moi, pour savoir où j’étais depuis qu’ils n’ont plus de nouvelles.



DANS LES YEUX
Loïc Demey, JE, D’UN ACCIDENT OU D’AMOUR

Ceci est
un
citron

Si vous vous vous arrêtez
ici et que vous ne
craquez pas devant ce
bijoux de la littérature
nationale mondiale
je vous jette du jus
de citron (caché sous
le comptoir à la caisse)
dans les yeux.

Lu dans la librairie Rive Gauche.



PROCÉDURE
De Christian Boltanski je retiens qu’on peut conserver la mémoire d’un dispositif ou d’un objet en conservant la procédure qui a permis de le produire.
Je retiens aussi que documenter la vie d’êtres disparus c’est entretenir une conversation avec eux.

L’indicible

De mon corps de coton
Je vous vois et vous entends
Mais je suis prisonnière
De fils de barbelés
De fourmis meurtrières
De sensations éphémères
De décharges électriques
D’envies pressantes
De fatigue constante
De sautes d’humeur incessantes
De colère contenu
De cris retenus
De troubles de la vue
D’une dignité perdue
De jugements permanents
D’inutiles incompréhensions
De batailles anarchiques
D’un combat contre soi
D’une course contre le temps
D’une cohabitation avec l’ennemi sournois
Qui sommeille puis se réveille
Et frappe encore là où on ne l’attend pas
De vertiges en trois dimensions
D’une marche au ralenti
D’un cerveau engourdi
De Besoin de solitude
D’une cargaison de pilules électrons
D’une peur dans le regard de l’autre
D’un acronyme qui vous nomme
Et sonne comme une injure
De discriminations

L’indicible est invisible
Au dehors la normalité
En dedans le chaos

A l’extrême limite, tout prêt de basculer
il y a le tressaillement, et il y a le souffle accéléré Il y a la voix qui me grimpe aux tempes
Il y a les mots hachés, happés par ma bouche
et puis il y a la peau, le grain, le grossissement de la loupe de mon oeil sur chaque parcelle du corps, la pupille éclatée de tout vouloir boire
Crâne encastré à tes bordures, à flanc de tes montagnes, tes cratères
Mon abîme de chair, là où je voltige, haute volée, plongeon de cœur
S’il n’y a pas cette terreur soudaine
cet essoufflement brutal ce vertige
s’il n’y a pas cet arrêt sur image
là où subsiste encore cette possibilité d’une fiction
Je pourrais me dissoudre entièrement
Qui sait s’il y aura encore des espaces grands comme des espoirs, si nous serons sauvés du vide qui
grignote tout autour, si nous nous sauverons nous-mêmes du pire
Se perdre surtout, s’absenter de soi-même pour regagner ses rives plus forts et continuer de marcher en
funambule, sur cette corde raide, deux à deux, en aveugles, c’est comme cela qu’on voit le mieux les choses
Il faudrait avoir le courage de ne pas baisser les bras, de briser tous les tabous, d’abattre tous les murs qui se dressent au bord
Il faudrait encore basculer, encore brûler, encore tomber, là, dans tes abysses, yeux grands ouverts
Et puis les fermer