L’espace du poème
C’est la somme des choses que je ne fais pas
Et qui les vaut toutes
une bille sanguine comme une orange elle me gifle de son insolence de sa jeunesse insouciante belle sans effort elle flotte dans un ciel gris perle et pourtant c’est un ciel gris sale gris fumée le gris du Havre elle parvient à le rendre presque beau elle jette ses rayons comme des mikados à la surfaces des eaux elles aussi grises du port ils s’entassent comme sur une toile cirée et vibrent avec le clapot des silhouettes sur une barque s’en approchent mais restent dans l’ombre elles ne pourraient pas rivaliser avec la bille sanguine il n’y de place que pour elles sur cette toile
je pourrais vivre ici sur ce soleil je le voudrais au cœur de ce point orange qui éclipse tout le reste je pourrais un jour y poser ma valise je ne verrais plus Le Havre et son port sale et triste je ne verrais que la chaleur de la bille son interminable liste des possibles que tu me prennes la main j’attends que tu me prennes la main que tu balaies la mèche de cheveux de mon front pour voir mes yeux et que dans un souffle tu me dises viens on y va maintenant n’attendons pas plus longtemps que seuls subsistent les rayons mikados et notre amour sanguine
Disparition
Bouffée de calme et de mélancolie montée depuis une brume ambiguë, l’œil s’ouvre et se ferme.
C’est le rythme de la brume qui entre par la fente, le souffle de ce qu’on n’entend pas : le sifflotement.
Sous hypnose prises dans les vapeurs, spectatrices nous sommes captivées par son apparente immobilité.
Faussement statique l’homme s’efface derrière le son invisible sur la fixité de l’image mais jamais ne s’absente le sifflement. Son visage estompé disparu derrière la fumée blanche réapparaît l’instant d’après.
Il siffle l’air léger d’une vie qui éparpille la grisaille d’un pas dans le flou, une mélodie qui se rappelle la lumière.
Quelque chose s’étire dans l’espace que comble une densité, des murmurations échappées de quelle brèche dans le hors-champ de l’oreille.
On ne sait à quelle échappée se raccrocher, on se laisse hypnotiser par un autre langage.
Haut le cœur cosmique
Loin au loin, loin
Vide au loin, vide,
Un vent violent hurle
Dans le silence de l’espace urbain.
Patchwork de briques
Imbriquées dans des blocs,
Les cités désertées agonisent …
Vestiges d’un autre temps,
Elles se dressent roides et froides,
Telles des généraux momifiés par les défaites.
Le long des façades rectilignes,
Rampent les fenêtres condamnées.
Des canalisations rouillées forcent
L’intimité des murs failles abandonnés.
Quelques balcons rachitiques trompent l’œil
De pauvres oiseaux en orbite.
Les rêves ne volent pas assez haut
Au dessus des nuages lourds.
Seules les fusées satellites s’élèvent dans le ciel,
Emportant avec elles les espoirs éperdus
Des ouvriers cloués au sol,
Le cœur battant.
Arrivée dans la cité phocéenne
le cœur en vrac roulé en boule dans ma valise
j’ai confié ma gorge au soleil, à la mer
et j’ai avancé
Un appart dans le Panier de mes larmes empêchées
la place de Lenche érigée en un phare dans ma nuit
le téléphone accroché au dédale des rues
je monte je descends
je monte je descends
Des visages, des mots, le tarot de Marseille
la douleur ne s’oppose pas à la vie
un cœur athée ne s’oppose pas aux prières
à Sainte Rita, à la Bonne mère
ce soir je suis un marin dans la tempête
j’enferme mon cri dans le feu des cierges
Des Arcenaulx à l’Opéra
je monte je descends
je monte je descends
un livre sur une table, une bière fraîche
mes pensées sont difractées
ma respiration s’amalgame à ton corps endormi
dans quelques jours je serai près de toi
VILLELOUP, Lieu-dit.
La ferme en pierre, elle n’a jamais cessé de se construire.
On y est dans la poussière tous les jours, même si ma mère passe l’aspirateur. Les espaces sont grands, du haut de mes trois pommes.
J’écris sur les murs, j’ai le droit parce qu’ils n’ont pas encore été recouverts.
La chambre de mon père est dans la cuisine.
On nous élève à toutes sortes d’étrangetés déguisées en banalités.
Comme la table en verre et en rotin, choisie ronde parce que c’est plus conviviale. Alors que personne n’a jamais été invité. C’est un exemple simple.
Depuis le hangar d’en face, on a vu nos parents soulever les pierres de cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée.
Dans le mobile-home, sous le hangar, je chante et j’enfile les baskets de ma sœur. Mon père dort et regarde la télé sur le canapé, j’y vois l’effondrement des Tours Jumelles avec des fraises tagadas pour goûter. Ma mère va travailler en voiture, c’est loin. Ma sœur aussi, grâce à sa voiture sans permis, elle va ramasser les patates, comme l’été dernier.
La première fois que je viens sur le chantier, une échelle tombe sur mon crâne, je saigne. Alors on ne reste pas longtemps, on remonte en voiture, ma sœur me tend une bouteille d’eau en me demandant à répétition si ça va. Je ne ne m’en rappelle pas, mais c’est la trace de l’échelle qui est restée en haut de mon front qui me fait dire que c’est vrai.
Mes souvenirs sont marrons, étendus et sourds. Les matières, elles, sont intactes comme le béton.
On a quitté cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée, et j’ai souvent continué de la voir en cauchemar. Toujours, il s’y passe la même chose.
Je découvre dans les pierres une lumière rouge clignotante, une bombe planquée dont le décompte s’accélère. Sans réfléchir j’enfourche mon vélo et m’en vais en pleine nuit à travers les champs. Une fois que je suis suffisamment loin, je me retourne et vois la maison-rêve exploser. Gros bruit des flammes et des pierres.
J’imagine la peur de mes parents qui sont restés, et je vois les ruines en noir et blanc.
Je vais mal et soudain la mer surgit
je vais mal et soudain la mer surgit
bleue
bleue
profonde et vaste
dans les cercles usés de mes yeux
le mouvement régulier de l’eau
soigne soigne
mes cernes déroulés tout entiers sur
mes joues
ils trempent dans l’écume dans le sable
ils sèchent avec les seiches
ils s’égouttent mollement parmi les
corps mous
je regarde les algues et les coquillages
qui ondulent étincellent dans l’eau verte
mouchetée d’or
les petits poissons qui passent
et les crabes
les vivants et les morts
alors
alors
doucement doucement
les douleurs dans mon dos se dissipent
les cormorans se penchent pour boire
au bord de mes iris
mes joues reprennent des couleurs
une voile blanche traverse
je crois reconnaître la Bisquine
que c’est beau
que c’est beau que
ce phare ces rochers ces bateaux
que c’est beau
d’avoir des yeux pour voir et une peau
pour sentir
la caresse familière du vent
qui emporte
le mal dans ma tête
et les larmes arrêtées aux écluses de ma
gorge
c’est beau la mer
puisqu’il n’y a pas million de choses qui repose sur les genoux du monde ou les épaules de Darwin nous étions sommes ou seront ces animaux sauvages en mémoire nous rappelle que rien ni personne ne décide rien ni personne ne gouverne aucune frontière aucun mur aucun pays rien d’autre que la tendresse mais nous préférons ne pas la voir n’est ce pas nous préférons croire en la puissance d’un être sur un autre alors sur quels genoux reposer maintenant
Romain
C’est un feu. Une flamme coloriée à la craie grasse (je crois ? je n’y connais rien ; j’apprécie pourtant me balader entre les rayonnages des magasins de Beaux-Arts, mais plutôt côté argile il est vrai). Du jaune en fond, de l’orange, du rouge. Quelques lignes glauques pour les zones de combustion plus oxygénées. En s’approchant du ciel, on distingue les dépôts de matière sur le grain du papier. Ils figurent parfaitement les escarbilles qui s’échappent d’un feu de bois pour finalement s’évanouir en cendres dans la nuit noire.
C’est mon ami Romain Bourguet l’artiste derrière ce dessin. Il est bon. J’avais entendu parler de lui avant de le rencontrer : plusieurs amis en commun. À la même époque, on m’avait aussi raconté l’histoire d’un appartement ayant pris feu, d’un colocataire photographe dont le triacétate de cellulose des pellicules avait nourri l’incendie plus que de raison. Des années plus tard, j’ai compris que c’était Romain qui vivait avec le photographe. On s’est entendu dès notre première rencontre (je crois ? il faudra le lui demander : @romainbourguet).
Son feu brûle sur fond blanc — une feuille à dessin au grammage on ne peut plus classique. On sent qu’elle a jailli en une poignée de secondes. Romain a par la suite peint une série de feux sur fond noir ; des petits formats. Quand il m’a invité à son atelier pour les voir, je lui ai parlé de son appartement. Il m’a répondu qu’il n’avait pas fait le lien. J’ai trouvé ça prodigieux.
L’hiver, j’aime presque toucher les braises de mes pieds dans l’âtre de la cheminée. Je n’ai jamais assez chaud. Je mange du pain, des pâtes de fruits. Dehors, la forêt est froide et humide.
je suis venue du bout du rien
sans carte ni boussole
juste la chair et ce qu’elle porte
: l’énigme d’exister au féminin
on m’a parlé d’essence de rôle
de sourires à maintenir
de colères à cacher sous la nappe
j’ai préféré le nu
j’ai rasé la table pas les poils
il n’y a pas de nature à retrouver
ni d’origine à sanctifier
il y a des pas —
les miens les tiens les siens les nôtres
sœurs —
dans une forêt d’impostures
j’avance entre les choses
viens
les mots qu’on nous a donnés nous tombent
des poches
(cailloux trop lourds)
viens
inventons-en d’autres
des mots qui s’ouvrent
qui ne tiennent à rien
qu’à ce tremblement
d’être là
sans armure
j’habite l’écart
le doute fertile
le refus délicat
l’éclat dans l’œil qui regarde
autrement
viens
vivre la germination lente
qui pousse dans les chairs
dépliées déployées déliées
viens avec moi
on dira
: je suis tu es nous sommes
somme sans devoir plaire
sans devoir prouver
sans devoir
viens
juste voir
juste être —
dans notre lumière terriblement indocile
que rien ne peut dissiper