Surface du sexisme

Surface du gazon synthétique
Où les jeunes filles aimeraient jouer au foot
Mais ne peuvent pas parce que
Les garçons accaparent le terrain

Surface des hauts de survêtement
Que les jeunes filles nouent sur leurs hanches
Pour ne pas être traitées de putes

Surface des manuels scolaires d’histoire-géographie
Aux femmes passives,
Aux femmes de…
Aux femmes omises comme une séquence de film
Sur laquelle on peut passer en accéléré

Surface du miroir
Miroir, mon beau miroir,
Dis moi, qui est la plus belle,
Scruter les seins
Traquer les poils
Tuer les repousses au round-up
Gommer la peau jusqu’à effacer ce qui n’est pas douceur et soumission
Couper les ongles
Polir les ongles
Vernir les ongles
Exorciser la cellulite
Coup d’œil après coup d’œil
Se tailler un costume
à la mesure des normes
qui nous sont imposées
Surface d’une fausse question
Être ou ne pas être
Bonne ?

Grande surface, temple de la consommation
Le soutien-gorge aux baleines cannibales
Le string qui gratte la raie
Les chaussures avec lesquelles on ne peut pas marcher
Le monde à portée de main en taille 36
S’affamer, respirer
S’affamer, acheter
Une crème pour la zone T
Une crème pour le contour des yeux
Une crème anti-ride
Une crème pour les mains
Une crème pour les pieds
Une crème de nuit
Une crème de jour
Une crème solaire
Vomir face à tant d’onctuosité
Se dessécher à force d’avoir arrosé


Cible ? Ménagère, mère, sportive, enseignante, policière, pompière, artisane, ouvrière, boulangère, charcutière,
actrice, infirmière, docteure, ingénieure, célibataire

Cible ? Femme.

Objet : femme.

Être humain, morcelé
Être tout ça, ensemble
Et jamais en même temps

Injonction : fracturée

Surface
Face contre terre
Technicienne de surface
Femme précarisée
Surface des sols nettoyés par ces mains invisibles
Surface des entreprises
où les femmes ne sont pas prise au sérieux
Surface du plafond de verre
Salaires subis, carrières amputées

Femmes, membres manquants

Surface des tâches non rémunérées
Tâches essorantes, lessivées par
Les grandes eaux de l’évidence
Ou de la mauvaise foi

Surface du sexisme qui sous-tend
notre société et nourrit l’argent-roi
sur son étalon or

Surface du sexisme qui sous-tend
Notre société

Surface d’une absurdité

Alors, refaire la décoration :
Changer la peinture, le lino, le carrelage, le crépi
Déconstruire le mur, pierre par pierre
Faire sauter ses fondations
S’affranchir du toit

Nouvelle surface
Vivre pour soi, sans faux semblant
Avoir de la valeur parce qu’on respire,
Par-dessus-tout, se choisir
Devenir soi, devenir nous

Patriarcat, j’écris ton nom pour
Te détruire

Et les pénis ne seront plus les soleils autour desquels tourne la Terre.

La sorcière du maquis

Ces mots sont ceux d’un homme amoureux de la fille sauvage, coupable, de n’avoir
rien fait quand on la surprit en train de cueillir des herbes dont elle exploitait les
propriétés et qu’on le lui fit payer.

Le vent soufflait bleu dans ta bouche tordue qui aspirait le paysage et son immensité
qui s’imaginait genévrier de Phénicie ou pin lariciu des sommets

Dans l’or de ton regard, le soleil irradiait de toute l’intelligence des savoir-faire, acquis
au fil des ans, qui te faisaient assembler les racines, les feuilles et les baies

Le feu a crié rouge sous ta plante de pieds qui absorbait l’injure, la douleur et la
haine

La nuit a pleuré gris dans tes bras qui fumaient, blanchie par la terreur, pâlie par
l’inhumanité

Dès le soir tombé, la lune et les étoiles veilleront noir sur tes os que le gypaète
viendra nettoyer pour qu’éclate ta pureté

Luz de luna

Autrefois vivaient trois femmes dans la même forêt, sombre et marécageuse. La femme squelette, la guérisseuse nue et la peintre diabolique. La première cliquetait, la deuxième cueillait, la troisième transportait sa peine. Elles s’étaient toutes les trois isolées du monde, chassaient, pêchaient et buvaient l’eau à la dernière des sources. Leurs bouches avides dirigées vers le dernier filet d’eau pure aux alentours. Elles s’entraidaient. 

L’une des trois avait un tempérament à tuer les oiseaux. Elle était ivre de sa propre rage, une rage croissante depuis son plus jeune âge. Fort heureusement, elle soulageait ses colères à coup de pigments sur les rochers. Des peintures rageuses qui la laissaient exsangue pendant plusieurs jours mais qui, comme une saignée, la revitalisaient et l’attendrissaient. 

Un jour, pourtant, son énergie créatrice s’est tarie. La vie apprend que ce dont on ne prend pas soin dépérit. Elle restait sourde aux appels des deux autres femmes qui veillaient sur elle et la voyaient se dessécher. Elle perdit donc un matin le goût de la couleur et des gestes de peindre. Sans cette purge régulière, elle devenait folle. De rage et d’agonie. 

Elle voulut disparaître mais ne supportait pas de laisser ces deux forces de la nature, ces deux femmes libres devant l’adversité, continuer de danser de tout leur saoul. Elle ne pouvait pas imaginer relever la tête ni se soulager de son mal en les laissant en vie. La jalousie avait parlé. C’était décidé, elles devaient périr avec elle. Elle les emporterait dans son sillage funèbre. 

Elle peint alors, avec son propre sang vicié, deux vieux châles en traçant des signes ensorcelés. Des signes diaboliques qui absorbent les élans, terrassent les envies, noient les forces vives. 

Une fois offerts et portés sur les épaules, la transformation opéra comme prévu. Les deux femmes perdirent instantanément l’instinct qui d’habitude les accompagnait. Sous la lune, les deux châles s’agitaient. Une danse fiévreuse et trépidante, sans répis et sans fin. Sans plaisir et sans joie. Un rythme effréné qui laisse hors d’haleine.

Le corps habité et vide, jeté au sol, elles tressautaient sans conscience. Le mauvais sort, le toxique, allaient avoir raison de leur corps et esprit. Tête engourdie et diable au cœur, elles sombraient. Bien loin de leur Soi et de leurs tendres réparations qui les avaient accompagnées jusque là.

Elles étaient déjà presque perdues quand un rayon de lune les extirpa de leur sidération et par là même du maléfice. Un silence se fit. Enfin dans l’immobilité, elles suffoquaient les yeux exorbités. Comme une reprise d’air après une trop longue apnée. La conscience revint sur leur esprit brumeux. 

L’une reprit confiance en ses os, l’autre reprit confiance en sa peau. Leur socle fiable. La vie reprit ses droits et les joues des couleurs. Les signes de la mort ne s’y trompèrent pas et quittèrent les châles en voltigeant. Ils se posèrent alors sur le corps inerte de la troisième déjà froid.

Me voici devant le miroir
D’une friperie
Je porte un tas de choses
Festives rapportées d’un autre temps
Je porte baggys, dos-nus et grandes lunettes
Aux verres teintés de rouge
Mes cheveux tressés en tous sens
Je suis Fergie, je suis Lorie, je suis Anastacia
Je suis les L5, je suis les Pussycat Dolls
Je suis Barbie exploratrice
Tout comme je suis Lara Croft
Dans Tomb Raider II
Sur Playstation 1
Le début des années 2000
Comme enfance idéalisée
Comme nostalgie
Comme paradis perdu
Jusqu’à ce que 2007
Bouleverse tout

Tout à coup, me voici dix-huit ans en arrière
Je suis au cœur du miroir
De l’année 2007
L’époque est adolescente
L’époque hésite
L’époque doute
Envolées Lorie et Anastacia
Envolés les girls band
Soudain je me demande
Où va la 2000 girl lorsqu’elle s’envole
C’est comme si une partie de ma propre personne se dissolvait
Pendant un instant je pense
Qu’Avril Lavigne est une réponse possible
La 2000 girl devient une girlfriend
Qui se module au gré des clips
Et des numéros de Dream’up, Fan 2, StarAc mag, StarClub
Dans lesquels je découpe soigneusement
Les paroles de chansons
Interprétées par des garçons
Les girls band cèdent la place aux boys band
L’époque devient tout à coup moins féminine
Les garçons se multiplient
Les garçons se diversifient
Bienvenue au wati-Boy
Bienvenue au sk8terboy
Bienvenue à l’emo boy
Et bienvenue à toi aussi, le chalouf,
Toi qui regarderas L.O.L. en boucle l’année suivante
L’époque est en adolescence
L’époque est en pleine errance
Et, chose nouvelle, en pleine acceptation de cette errance
Je crois que chacun.e pouvait y trouver son compte
Et je crois que 2007 au fond
Était un mode d’être

Mes mains étaient marquées
de terre et de sueur,
je débarrassais mes ongles
des vestiges de cet après-midi au jardin,
quand sous l’eau tiède
mes doigts se réveillèrent
au bout de mes bras d’enfant
à Sercq,
vingt-trois années plus tôt.

Face à un roncier
plus grand que moi,
mes mains violettes
d’avoir cueilli des heures durant
chaque mûre découverte,
le rire de mon frère
au bord de ses lèvres,
elles aussi teintées de fruits,
habillait le silence des chemins de l’île
avec cette certitude déjà bien présente
que nous vivions l’un des moments
les plus heureux de notre enfance.

L’amour au centre commercial

Pavillons et graviers gris
Zone commerciale région Centre
Auchan
Un pied sur le sol qui brille très très lisse
Grosse clim dans la face comme un gros vomi sucré

D’un seul coup elle est à côté de moi
on a 13 ans
on vient pour s’acheter des smoothies à la mangue et se faire percer les oreilles peut-être même un
deuxième trou t’as vu ma pote elle a même fait le cartilage bah ouais moi aussi je peux faire le cartilage
mais juste chez Claire’s y a pas

y a que les lobes

D’un seul coup elle est là on a 13 ans
jambes bronzées dans le mini-short
on vole du déo qui sent les chiottes
des magazines Closer
pour les tests sexe
on a hâte de devenir connues

elle me coiffe pendant des heures

Elle est là on a 13 ans on se cache pour lécher des glaces dans le photomaton
pour s’entraîner à s’embrasser
pour quand on aura un mec bientôt j’espère
et toi aussi t’inquiète il fera de la guitare sûrement et même peut-être du surf

Elle est à côté de moi on a 13 ans on s’embrasse et je capte
Dans Auchan je capte

que cette odeur de vomi sucré
c’était l’amour au centre commercial

De ce côté se trouve la grille encore tiède d’un radiateur
De l’autre un livre et ton odeur
C’est bien suffisant

Un silence bien complet sur des tonnes de béton
C’est rare une rue en creux qui se laisse dormir

Tandis qu’au jour
Le jour se plie en mille
La nuit le frigo geint
Et le marchand de sable
Fait tomber sur mes yeux
La limaille de mon cœur
Effréné

La honte

______ De tous les écrans, de tous les paravents, je suis la honte.
Celle qu’on étend sur un être en pleine croissance, la doublure
cousue au revers d’un précieux rideau. Je suis la honte, mon
vêtement ne me quitte pas. Il est ma peau.
______ Ma peau est lisse, ma peau ne respire plus.

______ On me fait croire que nue je suis ridicule. Aucun démenti
ne m’atteint. Les déraillements de ma voix me poignardent, la
salive que je crache m’étouffe. Mes odeurs me pendent lentement.
Les fondations de mes pensées me font trembler. L’étroitesse de
ma bouche me serre et me desserre.
______ Si je luis, j’ai honte. Si je sors mon ventre, j’ai honte. Si je
dis… j’ai honte de ne pas dire, de la fatigue qui me bâillonne, de
ma dysharmonie.

______ Il n’y que le mouvement. Le mouvement seul me libère,
transpire la honte hors de mon corps. Céder à la puissance et tant
pis pour le silence.

ce sera un soir
mes ongles crisseront
sur le bois ou le gravier
les oiseaux dormiront
au creux de haies drues
qu’on aura enfin décider
de laisser fleurir
sauvages
vous ne m’attendrez pas
car vous aurez cessé
de m’attendre
j’ouvrirai la porte
les mains tordues
séchées par l’oubli
et je vous regarderai
droit dans
la langue

ce sera l’heure du café
vos dents marrons ou trouées
ouvriront des mondes
enterrés sous la surface
vous n’aurez rien à crier
et tout à pardonner
de vos bras pendus
au ciel d’acier trempé
vous me montrerez
nos terres englouties
par l’aigreur des nuages
et le long de nos trachées
le silence sortira brut
de son nid
gangrené

ce sera un matin
mes jambes écorcées
aux racines arrachées
longeront fiévreuses
vos îles-talus
vous me parlerez d’un temps
où je n’étais pas née
quand vos champs
brillants
buvaient encore
la lumière
et vous donnaient
de quoi manger
vous reconnaîtrez
enfin les brulures
et les trous creusés
à même la chaire
argileuse en surface
granitique en profondeur

ce sera l’heure du vin
vos mains de grés
que j’ai tant cherché
à ensevelir
trouveront
dans le vent d’avril
un chemin jusqu’à
la mousse trouble
de mes bajoues
nous ne porterons plus
la honte
d’avoir détruit l’envers
et l’endroit de nos vies
nous existerons
pour de bon
en marécages