La porte dérobée

Il y aura un jour
où tu sortiras du lit sans regarder le creux à tes côtés
où tu ne mesureras pas la durée du vide
Et l’odeur de la pluie viendra se nicher
dans la ride de ta paupière

Il y aura un jour où
tu ne ramasseras pas
les tessons de maisons mortes dans le sable
où tu ne combleras pas l’absence
par des bouts de douleur
fleurs de bougainvilliers fanées qui t’emplissent la bouche et les oreilles.

Il y aura un jour
où tu pétriras le récit pour faire pousser des soleils
où tu retrouveras les petits cailloux semés
où l’enfance te demandera pardon
Et dans ce rêve qui te hante,
la porte dérobée
enfin s’ouvrira.

Demain
Tu regarderas les autres 
De haut
Tu souriras 
Pour garder la face

Et la nuit
Tu pleureras moisissure sur tes murs crépi 
Ton plancher rira bien 
Tordu par terre secoué par tes erreurs
Tu diras qui je suis qui je suis 

Demain 
Tu brimeras tu mépriseras 
Narquois 
Tu gâcheras       quelques journées 
Tu trancheras     quelques veines 
Tu marcheras 
avec aisance
Avec assurance 
                            Sur des pattes sur des têtes 

Et la nuit 
Tu négocieras avec la lune
Lui racontera  
La vaste vase qui pèse 
La mâchoire 
Grincera 
Le prix le prix 

Demain 
Tu voudras caresser secrètement le dos d’un chat
Sauver l’escargot qui traverse toujours le trottoir
Dire désolé 
Mais tu poursuivras
L’éclatement des cellules  
Pour remplir pour remplir 
Tranquillement mais sûrement 
Tes poches de haine

Et la nuit
Tu rouleras rouleras vite
Tu boiras quelques litres 
Personne ne devra savoir 
À quel point la solitude est une pièce qui te hante 

Demain
Tu briseras des rêves des vitres 
Pour stopper les hémorragies internes 
Tu tapoteras les douleurs vives 
Tu t’approcheras tu enlaceras 
Serreras quelques lacets 
Autour de cous tendus pour te faire une bise

Et la nuit 
Tu te tourneras dans l’insomnie 
Tu chercheras en vain
Le sens de ta bile 
Pour crever finalement 
Pneu pété
Dans le silence anonyme 
Ta peau boite de pétri
Pourrira 
Pourrira 

Poussière cendre
Tes victimes Pompéisée
De n’avoir pu 
De n’avoir pu

Liste des choses à faire avant l’opération !

– Retrouver mon journal intime celui de mes 14 ans.
– Aller visiter les endroits que j’ai aimés : la piscine de mon enfance, la maison où j’ai grandi…
– Manger des malabars à la fraise au bord du lac,
– Écouter Hôtel California (tous les jours)
– Aller voir ma cousine de 93 ans à son EHPAD la semaine prochaine.
– Prendre mon frère dans mes bras le jour de son anniversaire, de mon anniversaire, DIMANCHE
– Dire à mes nièces d’aller faire leur mammographie la semaine prochaine.
– Ne pas pleurer devant maman.
– Envoyer un message au voisin que j’aime bien,
– Écrire à celle que j’ai perdue de vue,
– Aller devant chez mon père,
– Acheter des princes de Lulu, des Kangoo, des Curly, des Michoco de la pie qui chante pour après.
– Enregistrer sur le dictaphone la berceuse des enfants : Hipo-itatayé
– Danser sur Freddie Mercury (tous les jours)
– Prendre en photo mes seins, dire adieu à celui qui va être opéré. CE SOIR
– Allumer une bougie , un gros cierge à la Bonne-mère.
– Aller voir l’énergéticienne. Mardi
– La veille, manger une grosse glace avec supplément chantilly et coulis au chocolat,
– Écouter les podcasts de Christophe André : ZEN
– Se détendre, respirer, +++
– Donner au père de mes enfants les codes de l’ordi et de mon compte en banque, lui dire désolée, y a rien dessus.
– Acheter une brassière sans armature. DEMAIN
– Acheter une chemise qui s’ouvre facilement, plus large, taille M pour laisser passer les redons. DEMAIN
– Prendre un sac en tissu pour mettre les redons dedans.
– Ranger la maison, faire le ménage, faire le plein de courses,
– Acheter le lait pour les enfants,
– Leur laisser un post-it avec écrit dessus : « Je vous aime », signé Maman. CE SOIR
P. S : acheter des bas de contention et respirer, oui, respirer ! J’ai peur ! Respirer ! TOUT VA BIEN SE PASSER ! Respirer ! 

Mes mains sont des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment
sur les choses du monde
contre mes yeux je les pose :
la lumière entre et me traverse


Tes caresses sont des mots
elles traversent
mon cœur
cochléaire
tes mots sont des caresses :
c’est sous mes tempes
que le rythme est donné au corps


Au bar, entre deux pintes, besoin de me vider la vessie. En déboutonnant le pantalon, je
regarde mon ventre et cherche une asymétrie, une anomalie : rien, absolument rien, à part
ce ventre un peu gonflé, ne montre qu’à l’intérieur, sous la peau, sous la chair, il y a
l’utérus qui va mal. Se rappeler l’anomalie. « Un jour il faudra vous opérer », m’ont-ils dit. Il faudra briser la capsule, découper le corps-objet.


Courir marcher gravir
saisir le rire le plaisir

trahir
le désir

je ne peux pas tout choisir

et pourtant
de tout mon corps
embraser le temps

Longtemps je n’ai été que tension. Un nerf tiré, sur le point de claquer. Tout le temps, à gauche à droite, tourner la tête se pencher. 

Parfois il y a du poids. Le poids. La sensation d’appartenir. À la terre. Au sol. Un contact, une présence peut-être là oui. Parfois, mais rarement.

Et puis ce sont d’autres parties qui tombent, au final. Qui s’attachent à la gravité. Les seins, les joues, le trop plein des cuisses, sous les yeux.

Je vais jusqu’à mon corps, il m’occupe.

Mais non, il est souvent serein, il est passé par là, il attend, en puissance. 

Et il s’envole encore, plus souvent qu’il ne devrait le faire.

Mais bon, il veut comprendre d’où je viens, moi.

Il y aura un matin
le téléphone sonnera dans le vide

il y aura un matin
ta cuisine ne sera plus ta cuisine
ta langue ne fera plus danser le soleil

le petit poste de radio continuera de
grésiller contre ma poitrine

il y aura un matin
mille supernovas
exploseront pendant que
je descendrai les poubelles

les écureuils ne sauront rien

une feuille tombera et
j’essayerai en vain de la recoller

il y aura un matin
le fruit restera sur la branche
le jardin n’aura pas été arrosé

il y aura un matin et du café tout
débordera et le monde
entier et je iceberg

(les fourmis suspendront leur souffle)

il y aura un matin
de flocons bleutés sur tes cheveux
et mon dos glacé

il y aura un matin
puis il y aura une nuit
un autre matin

le cri
deviendra rivière

et la lumière
peut -être
cessera de me griffer

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde

Je voudrais simplement m’assoir à côté de vous et me dire en silence. Déployer l’aura de ma
diaspora interne en partage de connexion. Mais que l’on scanne mes données de machine
humaine avec sa propre identité numérique circonscrite, je ne le souhaite pas ; je voudrais
inclure mon mystère en Bluetooth. Je voudrais qu’on n’aient pas à me demander d’où je viens
ou ce que je suis ou ce que je fais, si je rétorque je suis _ ou je suis _, je m’oublie ou
je me tronque. Le mot vient accentuer nos complétudes inénarrables. C’est ainsi que je me
rassure tard dans la nuit, à l’heure de pointe rageuse de ce que je ne parviens pas à dire de
moi.

Quand il y en a un ça va

Plus tard, j’apprendrai à me définir par le legs sauce Bourdieu, je gagnerai du temps pour me
réciter. Une phrase et le décor sera planté, interchangé. « Je viens d’une famille devenue
fugitive de son territoire pour cause de dictature mais moi je suis née ici ». Un récit narré, un
récit estampillé « enfant d’immigrés ». Si je réponds à vos questions qui n’en sont pas,
quelques mots-clés et vous comprendrez ma classe sociale antégénérationnelle, vous vous
figurerez peut-être même jusqu’à la disposition de ma salle à manger d’enfance, avec ses
meubles fats et ses vitrines à napperons d’un goût discutable. Vous m’interrogerez sur mon
métier actuel, vous me qualifierez aussitôt de transfuge de classe. Il sera trop tard pour un
court-circuit de mes clichés.

De ma vérité le partage aura échoué.
Vous vous exilerez secrètement de moi
Vous vous exilerez secrètement de moi
J’écris à l’heure de pointe des pensées rageuses contre ce que je ne suis pas parvenue à dire.
Toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là. Dans ma tête. Et qui ne sont pas les miennes.

Et toi, tu viens d’où ?

Je ne réponds désormais plus à cette requête de mes interlocuteurs, si la situation m’y
autorise.

Revenir à soi

Bien que je m’en défendis en secret au plus profond de mon âme, je ne parvenais jamais à me détacher d’elle. Sur les routes, au fond des vallées, sous la pluie et le vent, dans les pires moments de détresse, c’est elle qui me revenait. Cette maison qui n’est même pas celle de mon enfance, dans laquelle je n’ai même pas grandi. Elle me consolait depuis son bout du monde, lointaine, pleine de promesses, et moi je m’évertuais à la rejeter loin, très loin de moi. Elle n’a jamais été mienne, elle n’a jamais été chez-moi, pourtant c’est dans son ventre chaud que je rêvais de me déposer.

Je suis en ton sein maintenant, je suis arrivée. Et déjà je m’apprête à te quitter à nouveau. Tu n’es pas chez moi car ce sentiment n’existe nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de moi-même, pourtant tu es mon refuge. Entre tes murs je suis à l’abri, près de ton cœur qui brûle en flammes crépitantes et dans ton antre je suis protégée. C’est un sentiment de paix profonde mêlé à la chaleur derrière les baies vitrées et au vert des arbres et des prairies qui t’entourent, c’est ta douce lumière du soir et le bal des oiseaux depuis ton balcon. Toi, que je renie constamment comme toute fille aimée et pour cela ingrate, tu ne m’en tiens jamais rigueur et, à chaque fois que le besoin d’être embrassée me coupe les jambes et me ramène à toi, chaque fois tu m’accueilles et tu me berces, comme si tu me remerciais de t’être revenue.

A l’époque dans mon journal, j’écris
Qu’il est d’une beauté à couper le souffle.
Je ne peux pas arrêter de le regarder, aimantée, fascinée.
Je ne peux me rassasier de sa peau, de son odeur, de sa force.
Je veux disparaître à l’intérieur de lui.
Je veux que chaque parcelle de mon corps se mélange à chaque parcelle de son corps
Dans une alchimie parfaite.
Je goûte chaque millimètre de sa peau.
Ma langue, mes yeux, mes doigts, ma bouche impriment chaque détail de son corps.
Il m’impressionne, je me sens toute petite.
J’aime cette sensation d’être un point minuscule dans les mains d’un géant.
Il remplit tout l’espace et ça me calme.
Je dépose mes angoisses entre ses mains et il les fait disparaître entre ses poings.
C’est comme si j’étais soudain délimitée,
Contenue entre ses bras.
Son corps fait barrage à mes errances.
Il m’apaise par sa présence lourde et imposante.
Je dépose mon cerveau à l’entrée de la chambre.
Je me glisse avec volupté dans nos étreintes.
Ses grands bras me tiennent, me retiennent.
Sa puissance me contient.
Ses baisers sont un tunnel d’amour et de sensations.
Je veux me noyer dans cet instant.
Me perdre.
M’oublier.

Y aura-t-il un moment 
Juste un moment de bleu
Sans rideau
Sans trahison
Un moment de danse futile
Où ton corps portera des éclats

Y aura-t-il un moment 
Où tu diras Pourquoi
Où j’entendrai Pourquoi
Où le soir venu
Tes pas suffiront à combler le vertige

Y aura-t-il un moment 
Où tes mains oseront
Où ta voix répondra à l’écho
Où ta voix mangera le silence

Y aura-t-il un chemin
Un petit bout de route
Un caillou enjambé

Y aura-t-il un jour sans fin
Où je saurai enfin