COCKPIT

Avant que tu sois là, lorsque les journées longues se terminaient par des séances longues de
longues attentes à la fenêtre dans l’immeuble de la ville sans nom, je dormais.
Avant que tu sois là, lorsque les travaux durs pour le métro cassaient des morceaux durs de
dur boulevard près de l’appartement dans l’immeuble de la ville sans nom, je regardais.

Et puis après, tout ce qui existe entre les graviers du béton gris, tout ce qui structure le sol
sous les pas s’est congloméré en une masse solide et stable. Comme notre amour.
Même les troubles des voisins du deuxième,
Même le bleu électrique du ciel,
Même le tabac que nous achetions et le souvenir de cet instant.

Et puis après, tout ce qui existe entre les parois des murs gris, toutes ces images qui articulent
les horizons, se sont collées et collent encore. Comme notre amour.
Même mes cris et tes promesses,
Même nos nuits aux lits séparés,
Même les années ensemble et le futur que nous ne connaissons pas.

A l’abruit du monde

Terre primitive
Terre fertile
Volcan explosif
Tout sous la mousse verte et lisse
S’extrait des replis de l’oubli
Même les souvenirs fouillés
Même les larmes qui grincent encore à certaines heures

Terre non finie
Terre brûlée
Chaos, coulée
Tout sous le manteau de la mémoire
Traîne à l’abruit du monde
Même les gros galets, leur gris ferraillé
Même cette pierre qui saigne encore à certaines heures.

La joue contre la roche

la joue contre la roche je risque un
regard vers le bas

j’observe tout ce temps passé avec ce
soleil dans la poitrine et cette incapacité
à l’arroser

je scrute le paysage en quête des
origines
mais mes yeux myopes me font défaut
j’ignore quand il est apparu quand il a
commencé
à déployer
ses rayons rouges et or
dans la terre humide et parfumée
de mon corps

de grands oiseaux passent au-dessus
des arbres et des rivières qui
s’entrelacent dans la caresse du
crépuscule
ils portent sur leurs ailes des villes
arpentées cent fois à pied
par tous les temps
au rythme des années

les années passaient oui pourtant je
n’arrivais pas à m’y mettre vraiment
j’avais toujours mieux à faire j’étais
paralysée devant l’écran blanc
je trouvais mauvais
tout ce que j’écrivais
il y avait un gouffre immense dans ma
vie entre ce que je disais de moi
et ce que je faisais

le soleil attendait sous ma peau
il rouillait un peu je craignais qu’il se
nécrose

maintenant j’écris

la joue contre la roche je risque un
regard vers le haut

je ne vois rien que des formes floues
mystérieuses

je scrute le paysage en quête des
devenirs
mais mes yeux myopes me font défaut
je ne distingue pas le sommet

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai tout misé sur l’astre incandescent qui
forme une bosse sous ma robe
dans mon décolleté
j’ai tout misé
sur cet espoir ardent

je me remets en mouvement
le long de la paroi
un appui après l’autre
sous mes doigts
sous mes semelles
je trace une ligne verticale
au fil de mon ascension
de l’encre
coule par ma bouche par mes pores par
mon sexe
je trace une ligne suspendue dans la
lumière violette
parfois passent à ma hauteur des anges
solitaires leurs ailes sont en papier
froissé des baleines qui chantent leurs
corps sont lourds et familiers

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
ce soleil sous la peau
c’est ce qui me fait tenir
accepter la répétition
la banalité
la chambre glacée dépouillée
les champignons sur les murs
les fourmis dans le tapis
le métro
le bureau blanc
la chaise vissée devant l’écran
même la solitude
même la possibilité que cela dure
longtemps que cela prenne du temps
j’accepte tout

pourvu que le soleil se déploie étire ses
cheveux rouges ses pierres précieuses
autour de moi

j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai fait un vœu
je ne veux pas savoir à quoi cela
ressemble de l’autre côté
je veux que la lumière que les cieux
grandioses gigantesques embrasent
mes yeux embrassent mes mains c’est
mon Everest à moi et je sais bien
au fond
qu’il sera tiède ce sommet dont je ne
sais rien
dont je ne sais pas s’il existe pour moi
peut-être qu’au-delà des nuages c’est le
vide
je sais qu’on se fait à tout que des astres
et des montagnes à conquérir il y en a à
la pelle mais comprenez
aussi loin que je me souvienne
c’est grâce à ça qu’il y a du sens
c’est grâce à ça que je m’aime

que je me projette incandescente
aveugle inquiète
à travers l’existence absurde
comme une comète

il me faut bien un rêve pour vivre
pourvu que ça marche me dis-je
mais si ça marche

que faire après

Improvisé

Chercher son eucalyptus 
S’y déposer 
Flanc, nuque, dos
Le sentir sans le voir

Corps a des yeux 

Le visage n’est pas le seul
Aussi voit la peau

Des fins capteurs 
Ils tâtonnent de vif

Attendre suite à venir effleure
Et puis par là 
Beau aussi

Des rythmes 
Suspend
Saccade du doux

Ouvert 
Grande brassée 
Ou fermé juste point

Fermé-transition
Fermé-repos
Fermé-résonne 

Repartir

Inverser gravité 
Rire poids

Ligereza

Avec sol avec moi avec air
Et même en grappe

Grappes de poids vivants
Comme gouttes sur feuilles

Dans cet espace 
Poids est force

Possibilité de bouge immense

Roule, flotte, glisse
Dépose 
Et vole

Je peux vole-murmure

Poids du corps en transfert
Il coule ici et ressort là 

Plus fluide qu’eau neuve
Plus dense que lave
Poids s’anime

Fils d’énergies 
S’expandent de nous

Attrapons 
Jetons
Couleurs de corps
Musiques de nous
Précis 

Thorax vibrants respirent du tout

Du momento simple

Il chante
Es coser y cantar

Rajeunir

Une façon de rajeunir
est de se regarder miroir
l’écouter lire entre les lignes
de front délivré avec surtout
ne pas sourciller

déride l’ovale en face à l’aide
d’acides en -ique mélangés
petite crème de jour pour
retarder tombée de ta nuit
qui se promet

avale des fruits digère facile
tes morts avec des vitamines
immunise leur temps compté
comme compte tes pas sur
l’appli très mobile donne-toi

prends du plaisir partout
où il dandine encore plus
l’amour serre-le dans tes bras
serre tout court souffle au cœur
pompe circule pour repulper

balade la nature et observe
la mer s’horizonner du monde
les rhizomes vivaces qui foisonnent
sur leurs réserves sensiblement pareils
aux montagnes jamais déplacées

inspire plus grand que toi
fais-toi l’enceinte rapetissée
d’un sentiment d’éternité

Quinze ans
Un vieux lit bateau ivre
Tantôt il a été calèche, caravelle
Il tanguait
Tantôt une île et la nuit suivante un cachot
Mais ce soir
– Quel joli soir pour jouer son enfance –
Le lit ne bouge pas

C’est peut-être parce que ton épaule mon épaule
Ta bouche à mes cheveux et ta main sur ma joue
Que le lit est comme une planète
Plantée-là
Elle s’y pose
Une clope
Un carnet
Un bic et un briquet
Barbara en B.O.
Elle en tremble
C’est parce que dans mes reins
Quand ton souffle me frôle
C’est parce que tes mains

Elle chante et ça lui fait tout un tas de choses innommables
Elle monte le son pour ne pas qu’ils entendent sa voix à elle qui change car elle est une
diva avec dedans qui s’ouvre le coffre d’une amante
C’est par
Ce
Que
Je t’ai
/
ai…
me

Le pouls ralentit
Elle croit qu’elle est heureuse
Elle croit que cette fois ce qu’elle touche est de nouveau la joie comme celle d’avant quand
elle était petite mais une joie électrique – méconnaissable
Pas ces éclats de rire quand on se jette dans une rivière
Ou qu’un grand frère vous fait une grimace légendaire
C’est autre chose
Un vibrato
Total
Qui lui parcourt le corps
Elle s’allume une clope
Est-ce Dieu est-ce diable
Elle sent le ciel qu’on tisse à même sa peau danser

Certains matins, elle époussetait les statues des saints par ordre organique d’importance de
ferveur et lui la regardait faire en sourcillant mais sans broncher.
Certains matins, elle s’attelait à la remise en rangs parallèles des chaises de prières pendant
qu’il réajustait les pupitres avec des yeux qui traînent.
Certains matins, le nettoyage du retable concentrait toute son ardeur et lui feignait de préparer
le livre de chants pour l’observer en toute impunité.
Certains matins elle finissait ses heures de ménage en allumant un cierge qu’il venait éteindre
sitôt la porte de l’église refermée sur elle.
Certains matins, elle ne travaillait pas et lui froissait sa soutane de colère de n’avoir personne
à maudire.

Le rouge à lèvres

– rouge coquelicot absolument rouge –
s’étire sur un large sourire.

Un grand sourire
qui ne quitte pas mon visage
et marche dans les rues.

Mes regards accrochent
ceux des passant.es
cherche leurs yeux.

Il s’agit d’une marcheuse.
Une promeneuse
qui va
dans les rues de la ville
sous la bruine
les cheveux perlés du brouillard qui descend.

La marcheuse sourit.
La marcheuse fixe.

Son sourire et son regard
ne parlent pas de moi
ne disent rien du moi qui,
tapi à l’intérieur
de ce corps qui marche,
éclate en mille morceaux
et se fend d’un sanglot.

la meute

Il est tôt. Il fait froid. Le jour n’est pas encore levé.

En fait, tout cela est simple :

  1. Il faut endurer si l’on veut accomplir des choses dures. — Alex Honnold.
  2. En travaillant profondément trois, quatre heures par jour, on avance vite. — Un entrepreneur à succès pendant que je passais l’aspirateur.
  3. La première — et pratiquement la seule — condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. — Schopenhauer
  4. Il faut essentiellement veiller à maintenir le super-objectif et la ligne d’action principale et se méfier de toute tendance extérieure et de tout objet qui soient étrangers au thème principal. — Stanislavski
  5. Les lecteurs y croient jusqu’à ce qu’on leur donne une raison de ne plus y croire. — Robert Mc Kee, certainement d’après John Gardner.

Et aussi : Il y a des journées moins pourries que d’autres. — Mud.

Allez, au travail maintenant.

Après quelques mots à peine, l’immeuble dans lequel il besognait, de même que toute la ville, toutes les autres villes et tous les paysages furent effacés par l’explosion. Le ciel vira à l’orange, puis au violet. Peu d’êtres vivants survécurent à cette matinée : quelques bactéries, aucun métazoaire. À trop combattre, la meute avait fini par perdre.

Un jour viendra je le sais
où tu disparaîtras totalement
comme un lièvre
devant un chasseur
enfui devant
un fusil

Un jour viendra je le sais
où ton visage se repliera
sur la ligne d’horizon
en petits carrés
des enveloppes
avec tous tes messages
à l’intérieur

Un jour viendra je le sais
où ta bouche diamantaire
ouverte sur le sel
le cristal de tes mots
sur la saveur boisée
de mes lèvres
se taira morcelée
absente

Un jour viendra je le sais
où ton œil refluera
hors de ma lumière
un soleil se tournera
derrière les cils une brisure
dans mon œil ton œil
fermé

un jour viendra où alors
je m’éteindrai un peu
comme chaque jour
depuis que je sens glisser
ta haute stature d’arbre
que je la sens se craqueler
son écorce brute
fissurée