Armée et mère

L’indice est fait 

d’épines petites feuilles sombres 

au vert s’approche 

bien avant la forêt 

se plante alors un rang :

des ronces

.

Personne 

non personne ne croit qu’avant 

les milliers les troncs tous leurs fruits sur les branches une armée 

de ronces a pris le temps de protéger.

Cette armée est mère faite plante enracinée au sol elle arpente leur tient terre car elle seule fait force protège en irriguant les arbrisseaux ces monte-en-cieux toujours plus haut cette armée faite plante pique ceux qui voient tout en mâche pique ceux qui voudraient détruire

l’immense 

forêt des minuscules.

Dans un instant

Dans un instant
Tu ne seras plus la personne que je connais
Ta peau blanchira
Jusqu’à devenir aussi blanche qu’une craie trempée dans du lait
Aussi blanche que du talc sur un linceul

Dans un instant
Tu seras de la mousse
De l’écume
Un cachet d’aspirine
Dans la mer
Tu seras de la neige en enfer

Tu seras quelque chose mais
Presque rien

Dans quelques minutes

Un de tes cheveux va tomber
Un de tes cils va tomber

Une larme

Une dent

Une bague

Une tasse

Un pistolet chargé

Dans quelques secondes

Quelque chose

va quitter ton corps
et

tu ne le regretteras jamais
car

ta personne
sera
plus légère

que la personne
que tu étais

Trois

Il y aura cette journée
qui me rappellera

le ventre
plein

ton premier regard
ta première peau
ta première odeur

mes premières peurs

Il y aura cette journée
qui marquera la fin

des inquiétudes rassurantes
des distances intimes
des enfances vieillies

Il y aura cette journée
qui fera de toi

un silence tiède
une feuille lourde
un soulagement
amer

la maison
vide

Il y aura cette journée
qui nous mangera
toi
elle 
et moi

pour le moment
en bas

un jour
en haut

Ce que j’ai, ce que je crois

I. Ce que j’ai
J’ai une femme dans la gorge
Nouée gonflée serrée écrasée
Elle s’écoute et ne dort pas
Elle s’enroue et ne parle pas
J’ai une femme dans la gorge
Qui rêve d’expier, hurler, vomir
Qui rêve de cesser et d’agir
J’ai une femme dans la gorge
Qui depuis le 8 novembre travaille pour rien
J’ai une femme dans la gorge
Qui se déteste de
ne pas s’ouvrir
ne pas souffrir
Sévir Sourire
J’ai une femme dans la gorge
Qui ne passera pas au dessus
Qui ne rira pas aux blagues
Aux graveleuses du voisin
Aux graviers de leurs bouches
J’ai une femme dans la gorge
Qui traîne un trauma tout serré
Serré sur un plexus lunaire
Lunaire de ne trouver personne.
II. Ce que je crois
Ce que je crois c’est ma fatigue
Lestée au fond du lac épuisé
Je crois au plomb qui traverse mon corps
Je crois à la fin et au nouveau de mes chairs infimes
Je crois au ciel pétrole des nuits
Je crois aux froids gerçures qui s’invitent dans mes tanières d’enfance
Je crois aux voix rauques de mes chansons de vie
Je crois à l’asthénie qui dort tout au pied des tours d’ivoires
Ce que je crois c’est l’impossible
L’impossible retour d’être humaine
Humaine dévorée dans la forêt des non-dits
Ce que je crois c’est le froid qui me tord
Je crois aux lumières criardes d’une ville fantôme
Où je me verrai bien poser mes valises
Vides et trouées par tous les espoirs
Les lumières blanches des dernières demeures
Je ne crois que ce que j’ai

Entrer dans la salle prévue à cet effet
Entrer doucement pour ne pas réveiller la morte


Entrer doucement sans faire de bruit pour s’asseoir face à l’écran avec la photo de la morte
Être aveuglée par le blanc digital de ses cheveux finis terminés maintenant
S’asseoir sur les bancs disposés à cet effet du moment de la fin d’une personne
S’asseoir sur les bancs durs prévus à l’effet de ce moment dur


Ne pas trainer ses chaussures sur le sol, ne pas racler son banc, ne pas se moucher trop fort
Essayer d’écouter les paroles belles ou moches des personnes qu’on connait plus ou moins


Ne pas pleurer trop fort pour ne pas réveiller la morte
Entendre de loin des anecdotes prévues à l’effet d’être émouvantes
Ne pas se trouver en colère de la façon dont on parle de la morte
Ne pas être en colère ou autre agitation entre des murs d’une couleur si calme
Ne pas pleurer trop fort pour respecter le calme de la couleur des murs prévus à l’effet d’anecdotes
émouvantes sur la morte


Ne pas laisser la morve couler sur les habits de couleur calme prévus à l’effet du deuil
Faire la conversation entre deux crises de morve et trouver le temps de boire du vin blanc en l’honneur de la morte
Ne pas se bourrer la gueule pendant le cocktail en l’honneur de la morte


Ne pas en l’honneur de la morte tomber par terre se rouler dans la morve déchirer les habits prévus à l’effet
du deuil par colère contre les anecdotes émouvantes et moches des personnes aux cheveux blancs pas
encore digitalisés mais bientôt dans une pièce dure prévue à l’effet de la fin d’une personne

J’ai une maison et deux enfants, une tondeuse et un compost, des rendez-vous
chez le dentiste
J’ai le permis B un travail un compte au Crédit Agricole
Le week-end parfois je bricole
J’ai du carrelage à poser
Un canapé d’angle
Un grand frère
J’ai des copines de lycée qui me souhaitent mon anniversaire
Deux ou trois rêves qui traînent au milieu des factures
Des opinions tranchées
Des livres de recettes
Un chat
Un monospace
Quelques kilos en trop
Des impôts à payer
Un poème à écrire
Dans mon sac il y a un carnet
Carnet d’or à spirales qui déroule des listes
J’ai une maison et deux enfants et tout un tas de trucs urgents à surligner


A l’heure des histoires
Quand ils respirent dans mon cou
Je crois qu’il y a des mues à portée de ma main
Je crois que dès demain
Dans la magie de l’aube
Je brûlerai mon carnet d’or comme mes sœurs leurs soutien-gorge
Mais le loup rôde
La voix grossit
Les enfants tremblent
Je soufflerai si fort que ta maison s’envolera

Ranger, faire machinalement les gestes, remonter la couette sur les oreillers rectangulaires, tapoter le moelleux, contempler un instant par la fenêtre les arbres nus qui tressaillent sous l’air vif de décembre, se dire qu’on est telle à ces arbres, dressée mais à poil de tout, fermer les volets, tirer les rideaux, s’asseoir un instant sur le bord du lit, sentir le bleu qui monte aux cils, se demander où sont les heures, si son vécu existe encore quelque part ailleurs que dans la cartographie d’un cerveau, retenir un soupir puis passer à la pièce suivante, refaire les gestes encore, passer la main sur la table de chevet pour y cueillir quelque poussière car au moins elle existe, ramasser des habits par terre, ici un pull, là une chaussette, sourire de l’inchangé et voir que pourtant rien n’est pareil, admettre qu’il n’y a pas d’autre marche que la marche en avant et que de toute façon, aller à reculons on ne saurait pas faire, essayer pour voir, une pointe derrière un talon et une autre encore, se cogner au chambranle et se frotter la tête pauvre insensée, se demander si pour eux c’est pareil, ce sentiment étrange d’une vie impalpable, comme un collant qui file, puis éviter le miroir qui nous traque dans le couloir.
Être à sang, celui qui palpite encore dans les tempes, bouillir de rage et de fureur contre soi, contre tout, contre les murs qui se rapprochent et contre les êtres qui s’éloignent parce que c’est la vie, parce que c’est comme ça et parce que nous-mêmes étions tellement heureux de faire pareil à vingt ans, sauf que là ce n’est pas pareil, répéter à l’envi mio figlio, mi fligli parce que l’italien c’est beau et qu’on rêve encore de péninsule, d’être au centre, au centre putain, et pas à la périphérie, pas juste une banlieue dortoir, marmonner pour trahir le silence et en même temps juger que les mots ça sert à rien, sortir la nuit tombée pour marcher dans le noir et s’il le faut les yeux fermés, parce que l’on veut sentir, parce qu’on exige de ressentir encore à travers soi l’intensité du froid qui transperce, la puissance des ombres et l’acuité de la lune, hurler au vent, lever le poing et maudire le ciel, être et laisser partir.

Errance d’esprit

Les mois me toisent du regard,
Ils sont les indécents d’un temps ambivalent,
Ou les graines d’une pelouse décérébrée.
Je me sens enchainée d’un instant hagard,
voilé par la certitude de vos vies.
Pourrais-je enfiler vos ailes, toiser le rapace d’une vitesse infinie,
Survolez le chêne de mon esprit,
Jusqu’à tournoyer de créance.
Nous étions les passagers d’une utopie vagabonde,
Je veux être conteuse de paysages,
Poser les verres ronds de beauté,
Pour admirer le hublot sur un monde qui se défile.
Au présent,
Je suis pressée par le fruit de l’errance,
Dans un panier qui ne m’inspire sagesse,
Que la vitesse d’un temps qui ne touche jamais terre. 

Comment devenir sauvage

un jour de grand soleil
tu vas rentrer
tu vas fouiller l’armoire la chambre à la recherche

sur le pas de la porte, tu vas contempler l’orage et son poids le tissu sur ta peau étiquette et contre tes biceps
besoin de soleil disparaître le voir
c’est le moment

tu vas marcher pieds à plat nus sur le béton craquèle quitteras les maisons les jardins rejoindras la trois-voies monte un rythme ventral et le pincement
halète

tu prendras ce choc dans tes os
le tempo de tes pas tes talons tes jarrets tu sens tu vas atteindre le point
courir là où les voitures

et là
délire des kilomètres
tu vas casser le pas et tes jambes c’est le sol et le sol
tu vas agripper tes hanches à tes obliques en chaloupe en syncope tu vas tout droit de côté penche à droite le vert
la verticalité des arbres

marron et brûlée et pleine de mousse, et sèche tu y rentres
tu rentreras dedans le tronc l’écorce avec tellement de force à t’y gratter comme une ourse casse les genoux les hiboux
c’est un effleur une écorche

heurte
maintenant tu vas fendre ton visage et la peau de s’ouvrir des tisons tes rotules et tu vas t’y chauffer
des feux de cour de récré de pleurs
viendront te chercher

maintenant tu vas perdre ton visage
courir le claquement et tu craques
allumée comme si la lourdeur ici prend tout tu as le t-shirt blanc la peau rouge et terre

à plat les paumes comme les talons ronge, tu rampes au centre

une belle voiture vers toi une belle couleur qui brille tu vas marcher dans elle en furie
bouche ouverte sur l’air
ta salive, ton état de nature

accidente

ensuite, ailleurs, plus tard,
dans l’eau du bassin d’enfant l’eau bleue sur ta peau diffractée
les cinq doigts de ta main le creux
de ton oreille interne

la tête renversée remplie de piscine
et c’est là où flottent les blessures pansées sans les corps tu vas renverser le front d’un geste de baptême
les jambes battant le chlore et entre elles les buses

la pute
tu vas la devenir
en accoucher
pute née de ta côte
se dégager de l’élasthanne

retour du rouge

tu vas te tourner tout à fait comme les fruits du labeur comme leur cri tu vas
et puis
tes cheveux en filet sur les yeux tes rétines

dévorées de soleil et de mouches yeux se ferment et tes lèvres
de recevoir
le sang

tu vas sentir le sifflement vermeil dans tes oreilles et sur ta langue le goût
ce goût de fer sucé léché de fer rouge qui marque c’est ton liquide

qui coule sur ton sein juste entre les triangles qui s’accroche au duvet

tu vas montrer ton cul à tout le monde
à tout le monde le toboggan la guêpe et ton corps à chacun et chacune
hors de la transparence
graisse et peau et mal sous les plantes

des enfants bousculés grelottants mais ils rient goutte froide et métal
se mettent le maillot en string pour la vitesse tu vas

passer l’entrée des mâles
glissants cheveux ébène épais ensuqués de savon tu vas te cacher dans l’alcôve admirer
ton visage de fille

le sang le long des bras du corps les coups de feutre
tu vas nettoyer en conscience
en questions
passer l’eau claire du jet si sauvage comme une envie de dans tes narines le circuit plus haut secret le rose en vie agité

tu vas soigner rincer scarlata se dilue venu du trou vers le trou tu vas naître et tomber