L’orgueil est pour les éreintés
Aux gravités tombantes
Aux terrassés du jour
Qui se noient dans un verre et le lèvent en riant
L’orgueil dans les pensées des accablés du soir
Qui savent encore qu’ils sont tenus bien droits
Par les yeux de leur mère
En pleurs
L’orgueil offert à ceux qui plient
L’échine, se plient en mille
Mais qui délient de leur langue
Les brumes obscures qui s’accrochent aux paupières
De leurs enfants dans les bras,
A leur femme contre leur torse
Qu’ils bombent encore avant que tout ça n’explose
L’orgueil est dans leurs pas rapides,
Dans le sein refusé alors qu’il était nu
Dans le rouge déposé sur des lèvres meurtries
L’orgueil sur la joue, essuyée d’un revers
D’une effacée du monde.
Peut-être existe-t-il
Peut-être entre les lignes
Peut-être derrière les mots
Peut-être
Peut-être faut-il aller chercher le grand couteau lapon
(Celui au manche en bois de renne)
Peut-être l’émoussé couteau faut-il
Le confier au rémouleur
Pour qu’il en prenne soin
Qu’il
Retende le fil de la lame
Aiguise, Aiguise, Homme, Aiguise
Peut-être avec la lame
Trancher le ciel
Ouvrir l’espace
Créer la faille
Peut-être, je dis peut-être puisque je ne sais pas, seulement je crois
Peut-être alors avec la lame
Crever le firmament, le temps, couper
Ouvrir, un espace
Fabriquer, un espace
Accoucher là, dans la brèche
D’un vide plein plein plein plein plein un vide jaillissant parce que résurgence
Un vide qui dégueule l’eau claire vive et vivante, transparente comme le premier lait surgissant d’un sein.
Un enfant qui voyage seul
S’arrêter à la petite gare au milieu des champs, descendre du train et marcher quelques kilomètres sous un soleil de pyramides, s’approcher de la rivière et se réjouir de retrouver les sensations vives, prendre le petit chemin de terre, quitter la route et avancer au milieu des hautes herbes ; à couvert des saules, sentir le parfum de l’eau et entendre les grenouilles, se rapprocher encore et retrouver l’endroit secret qui, autrefois, semblait n’exister que pour soi. Là, ôter tous ses vêtements, être nu dans la chaleur de l’air, être sans peur et, soudainement, enfoncer son corps libre dans l’eau froide, redevenir l’enfant au secret du trou d’eau protégé par les chênes lièges et se plonger dans la matière liquide comme dans le sommeil, oublier le dehors, le train, la vie brutale, et laver les chagrins dans l’eau mouvante, celle qui ne retient rien, tout pardonner et ouvrir les yeux, enfin, goûter l’eau à la saveur de terre.
Il y a des familles où ils se forment des précipices entre les êtres
tant les brèches y sont béantes
il y a des familles où la tristesse est un affront
tant l’effondrement menace
il y a des familles où la lumière ne perce pas
tant les fantômes saturent l’espace
et il y a celles où sans cesse l’on se blesse
pour attraper ce qui tend la main sous des paroles remplies d’épines
et dans une de ces familles il y a toi,
toi qui entends la nuit, à travers les murs de la maison, les pleurs,
sanglots millénaires – les histoires de famille nous précèdent et nous dépassent
et puis en ton sein
il y a la foi
il y a le désir de ne pas en rajouter
il y a la crainte, toujours, de déranger
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
vider tous les tiroirs
étaler les mouchoirs, les torchons, les serviettes
faire parler la trace d’une larme
versée dans le silence d’une pièce scellée
fossile d’une tristesse jamais partagée
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
soulever les tapis
recueillir la poussière
la tamiser pour en extraire l’or d’un mot
et ainsi s’approcher de la vérité
la frôler toujours seulement
car le drame qui s’est joué dans le petit salon rose
n’est qu’une comédie pour celui qui a élu demeure dans la pièce aux murs recouverts de gris
car les prières des nuits blanches de la chambre isolée sur le palier
sont les rêves doux et cotonneux de celle nichée à l’abri des parents
car le baiser qui n’a pas été donné, la gifle qui a soufflé une existence
n’ont le même écho dans aucune des vies qui auront habité cette maison
alors bouscule l’édifice
libère le du fiel sournois et acrimonieux
qui coule et s’infiltre depuis des décennies
ainsi tu en tariras la source
asséchant rancunes et rancoeurs
et peut-être à nouveau le surgissement d’une eau vive
on a les mains humides de désir ou de sang
les paupières pensantes vrillent à chaque frôlement
on a le temps
c’est la seule chose que l’on a d’ailleurs
c’est lui qui nous possède
on a le bon cœur
le dévouement sans faille
la satisfaction de la joie et celle de la souffrance
on a la nostalgie de ce qui est perdu et de ce qui reste à venir
on a la force de courir et toute une équipe pour se soutenir
on a les filles
on a les garçons
on a la juste ration du Tout
on a la langue qui se déplie et les joues qui s’enflamment
on a les poumons qui se vident et les jambes qui fléchissent
par dessus-tout, on a la volonté
on a la peur de l’abandon et la nausée d’abandonner
on a 2-3-4 heures de montée et une immense fierté
on a un hymne surféminin et une descente distraite
on a un prix
on a une cérémonie
on a la soirée et l’après-midi qui nous maintiennent dans cette gloire étrange de soi-même
et des autres aussi
On croit qu’il est impossible d’accumuler les joies, de les entasser sans les briser. Qu’il est impossible d’enlacer des fragments contradictoires, de serrer des visages illogiques chaudement dans la poitrine.
On croit qu’il faut choisir. On croit qu’il faut renoncer. On croit que pour vivre il nous faut abandonner.
non non
je dis
tu peux tout avoir
L’amour, l’amitié, la sororité. Le matin, la journée, les folles soirées. On croit que l’existant ne se retourne pas, qu’il faut laisser s’échapper entre nos mains calleuses ce qui est gros et menaçant. Non, non. C’est la vie qui coule. Tu peux t’y agripper. Tu peux la saisir en tremblotant. Tu peux la fracasser sur ton genou, solide comme une pierre à feu. On croit que c’est vain et futile.
non non
je dis
inutile de renoncer
On croit que parce qu’on a les mains humides c’est que l’on a joui et trahi
Mais moi je sais
je sais toute la passion qu’il faut pour vivre
je sais que pardonner, jouir et trahir ne sont pas des humiliations
ce sont les marques de l’homme qui est ce qu’il a qui a ce qu’il est
on a
un amas de mains humides de désir et de sang
tendues vers le haut
on a
des paupières qui ne veulent pas se refermer avant d’avoir tout absorbé
la joie
la souffrance
l’humanité
on a
une sculpture de mains empilées les unes sur les autres
dégoulinant de bas en haut
depuis les paumes
on a
on a donné
on a
on a reçu
on a
on a vécu
comme une offrande
Les mains qui pensent et les yeux qui racontent
Nous avons des yeux étrangement verts, la voix qui tremble et des mains de labeur. Nous avons des rides au bord des lèvres et les voisins d’en face. Nous avons des rues, toujours les mêmes, les pieds nus, la peau blanche et des bruits dans la tête. Nous avons des morts qui nous observent et des vivants autour de nous. Nous avons faim. Nous avons le jour et la nuit, nous avons envie de dormir et la nuit à respirer. Nous avons les eaux muettes. Nous avons l’énergie des songes et la volonté des corps dans leur effort à vivre.
On croit que ceux qui nous regardent
nous écoutent,
tu sais toi qu’ils sont juste absorbés
par la couleur des yeux.
On croit que ceux dont les mains font,
répondent à la volonté des corps et,
dans leur effort à vivre,
ne pensent pas
On croit que ceux qui sont nos voisins
nous sont proches, toi tu sais qu’ils sont juste
les eaux muettes d’en face
dont les mots se figent au bord des lèvres.
On croit que ceux qui ont des rides,
la peau blanche
et les pieds nus
sont de pauvres malades inutiles
On croit que ceux qui ont des bruits dans la tête
sont des fous
qui parlent avec les morts
et ignorent les vivants
On croit que l’air est le même le jour et la nuit,
mais toi tu sais respirer l’odeur de la nuit
elle sent comme un chat endormi sur l’herbe fraîchement coupée
et tu peux, dans l’énergie de tes songes
caresser le dos de cette bête, douce comme une fourrure
Êtres en miroir
Se regarder dans le miroir.
Obstruer le miroir de nos deux corps, le mien ombrant le sien
Remplir le miroir de nos deux corps, le mien dans les creux du sien
Combler le miroir de nos deux corps, le sien pénétrant le mien
Et oublier le miroir.
Se souvenir de la chambre, sentir le carrelage froid sous les pieds, garder les yeux fermés, éviter le papier peint laid, les fleurs séchées, la poussière. Éternuer.
Marcher vers le lit derrière, s’embrasser, continuer, sacrifier nos corps d’amants aimantés sur l’autel confortable de l’horizontalité, se regarder.
Voir l’autre en miroir.
Seuil
Un seuil
Pour une architecture de séquelles
Pour ceux qui archivent leurs gestes dans les murs
Pour les gravats des sismographes
Pour ceux dont le soleil déferle des boues
Un seuil, une frontière
Une pierre levée dans ses contours de lumières
Pour des lits de poussières
Des pluies de salpêtre
Pour ceux qui ont le regard qui rouille
Ceux qui lapident la nuit sur des canots de fortune
Un seuil, une marge
Une périphérie broyée dans un tonnerre de bitume
Pour des voix de passage
Des vents aux rides d’enfance
Pour ceux qui voûtent leurs pas
Ceux qui déchirent leur ombre à la lame de l’aube
Un seuil, un toit
Pour les hontes sous la langue
Pour celles qui mangent leurs peurs
Pour les ailes pliées sous les colères
Pour celles dont les blessures sont nues
Au poignet je porte des incantations
des tremblements de mirage
la langue des villes de sable
des reflets d’argent en rétroviseur
d’une vision nostalgique
une manchette de poésie portative
en corde d’argent tressée de pâturages fertiles
estampée d’effets protecteurs
ce disque solaire stoppe les hémorragies de mon âme
écarte la foudre
c’est ma seule fortune
une identité en carte bijou au poignet
reçu le jour où je suis devenue femme par le sang qui s’écoule
*
Tout le jour tu me conférences
ta jeunesse fabuleuse en héritage
que je porte dans mes transhumances
comme une amulette
une rose des sables dans mon herbier de turbulences
ta brillance en joie est une porte d’entrée à chaque matin
une lettre aux images de dentelles
je ne sais pourquoi c’est comme un trousseau de clefs
un mode d’emploi de réconciliation
un remède pour que chaque jour dessine
une mise au monde pour chaque demain
tes cliquetis en tribale potion pour les situations d’urgence
dans tes filigranes se tresse ta bénédiction
coule dans mes veines radiales ton énergie métallique
cisèle sur mon corps des souhaits de barakah
Petite lutte
Mes gestes transpirent la colère
Je porte l’agressivité à bout de bras
Comme un colis piégé
Je l’évacue en urgence
mais elle me dégouline entre les doigts
C’est incessant
Un récipient percé
Une fuite en avant
Je me dresse pourtant de tout mon corps
Je fais front
J’écope
Dona Quichotta
moulinant toujours
Je dois la porter au loin
Sans qu’elle me coule sur les pieds
Atteigne mes racines
Contamine mon sang
De tout ce nerveux
Sinon les tensions me dérapent
Et je m’abime avec eux
Petite secouriste inutile
Devant tous ces corps-tornades
Alors je crie
Juste à l’intérieur
Je crie en silence les bruits du dehors
Et tout ce qui gronde dans leurs dedans
Comme je peux je veille
Leur corps est trop petit pour la contenir
en faire quelque chose
Et ils n’ont pas choisi leurs drogues
Ils n’ont rien choisi
Ni les états chaotiques du monde
Ni ceux de leur petite sphère
Des écrans sucrés vomissent toutes leurs frustrations
Des écrans trous noirs mangent les yeux tout autour
Ils forment une entité « hostile et fragile »
Difficile à protéger
Il y a tout de même une ouverture
Très fine au milieu
Dans toute cette dispersion-explosion
C’est ça là
C’est leur regard-spirale
leur regard-comète
Ils peuvent encore s’éclairer
Derrière
leurs gestes maladroits
leur bonhomme-têtard
leurs genoux raides
leur cerveau chargé
toute leur attention qui s’échappe sans fin vers ces pacotilles fourbes
et aussi tout ce que les masques ont mangé des sourires-paroles
Les étincelles persistent
Toujours
Et c’est exactement pour ça qu’on reste
On ne lâche pas l’affaire
On tient la barre
On se fait contour
Je reste
et je trace
je lis et je relie
Parce que dans ma poche
Même fatiguée
J’aurai toujours des allumettes à craquer
Et leurs yeux si vivants