La foule végétale

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les
entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles,
disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs
griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les
gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure
de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour
capturer la bonne fortune.

Elle masse ses chaussons pour préparer les synapses. Une performance meilleure qu’une gorgée d’eau. Le soleil abouti sur la peau comme une vieille mère. Un relent dans le mouvement, des syllabes qui peinent à sortir. Dans le placard, les petites chemises sont pliées comme nos années perdues. Des souvenirs poussent entre eux, sans qu’on y prenne garde. Tu peux goûter les épis de blé, sans arrêter les interrogations qui fourmillent dans tes bras, tes orteils, tes cils. La voix est vide, ses notes sont les vêtements que l’on perd lorsqu’on quitte la mémoire des gens. La voix a sa propre trajectoire dans notre vie. Déroutes, absences, et humeurs tracent les rebonds de nos connaissances. Dormir à la cime des arbres doit ressembler à la manière dont un enfant naît dans l’eau. Le vent tisse sa toile invisible sous les cheveux, sous les tissus pour nous rappeler au monde. Qu’est-ce qui fait pencher le pommier ? Le poids de l’attente, le vent des danses contraires ? Parvenir à saisir la chute, c’est redoubler d’amour à chaque instant de perte. 

à présent

À présent,
tu marches
tu ne sais pas vers où aller
tu marches
simplement
sans t’arrêter
tu tâtonnes tu cherches
le mot juste l’endroit
la place où tu peux doucement te laisser glisser, suivre
le flux le courant
là où ça te mène là où ça te porte
là où tu pourras simplement
te laisser couler
dériver


tu tâtonnes
tu cherches à te rappeler
tes poches sont pleines mais tu ne sais pas de quoi
tu marches
persuadée que la répétition raconte
que la répétition révèle
que de la répétition pousse
autre chose
quelque chose
quelque chose d’autre
de toi


alors tu marches tu marches tu marches
tu suis cet élan
tu suis l’impulsion le mouvement flou du geste
le balbutiement, tu suis
cette envie farouche le décalage
un pas de côté un côté tout court un côté sous-côté
un côté bien droit même si un peu tordu
tiens il en vient un autre là
de guingois c’est peut-être ça
qui l’a dit déjà ?


tu marches
pour marcher,
pour cette torpeur pétillante
cette pointe dans le ventre
ce cri qui jaillit


quand ça rit
à l’intérieur de toi
quand tu écris aussi
ça rit
à l’intérieur de toi
quand ça se fiche de l’ordre des mots de l’ordre des phrases
quand ça se fiche du sens
quand ça parle quand ça bruisse quand ça vibre
quand ça jaillit
Alors tu te laisses glisser
tu laisses
glisser
ce qui dans ton ventre dérive
tracera
un sillon un sentier
un chemin
tu voudras voguer à contre-courant
pour sentir le courant
pour t’y laisser glisser
à nouveau
comme une enfant
tu défieras la pesanteur
tu courberas
le point la ligne
tout ce qui a fait ton regard
même le vocabulaire
tu apprendras à désapprendre
tu parleras dans des langues que tu croyais connaître
mais tu ne reconnaîtras pas
ces mots bancroches qui s’échapperont de toi


ce sera
comme un premier cri
comme un premier pas
qui s’avance sans savoir
juste parce que c’est


conne – ctée

une – fais chier
deux – c’est quoi ce bordel
au bout de trois ta sérénité s’évanouit
 
impatience
 
ton attention captive
est désorientée
 
tu loues tes neurones
comme pour t’isoler
survoler liker scroller
 
connectivité prise au piège
 
ton emprise révélée
par un défaut de réseau
 
te voilà enfermée dans ta bulle
quand
tu ronges la frustration
tu ranges l’écran bleu
sans pouvoir te mettre au vert
tu maudis la technologie
avant de
contempler ton addiction
 
tu recommences tu rebootes
tu préfères t’acharner
tu fais défaut de toute ton humanité
 
tu recommences encore
 
au service de ton sentiment hyper connecté
dont tu as besoin
tu boues du bout des doigts
 
tu te sens hyper conne
tu te mens finalement
devant un foutu de coucher de soleil

Nirgendwo

lieu inexploré
cet endroit quelque part
j’en rêve depuis toujours
Nirgendwo
situé exactement
entre nuages et lune
au point de non retour

jour de départ ?
libre
je tiens compte cependant
du décalage horaire
pour arriver
à temps
à une date ultérieure


je suis la rose des vents
soufflant
en toutes directions
je me fie au bon sens
suis celle que je préfère
et j’arrive nulle part
jusqu’à destination

cent fois sans

Sans foi ni loi – Sans gluten – Sans alcool – Sans lactose – Sans une goutte de sang – Sans colorant –Sans appétit – Sans glaçon – Sans façon – Sans contrefaçon – Sans conviction – Sans peur – Sans complication – Sans explication  – Sans reproche  – Sans culpabilité – Sans retour – Sans amour – Sans issue – Sans effort – Sans emballage – Sans papier – Sans voix – Sans logis – Sans abri – Sans domicile fixe – Sans savoir pourquoi – Sans trop y croire – Sans en avoir l’air – Sans raison – Sans couture – Sans effet secondaire – Sans compter – Sans poids  – Sans plomb – Sans fonds – Sans fondement – Sans problème – Sans filtre  – Sans emploi – Sans âge  – Sans bruit – Sans rire – Sans dire  – Sans danger – Sans laisse – Sans parti – Sans protection – Sans bouger –Sans masque – Sans casque – Sans culotte – Sans rapport – Sans lacet – Sans ceinture  – Sans soin – Sans réaction – Sans son – Sans image – Sans pouvoir – Sans soutien-gorge – Sans rature  – Sans batterie – Sans hésiter – Sans éducation – Sans famille – Sans arrêt – Sans arête – Sans bouillir – Sans frémir – Sans permis – Sans vergogne – Sans parole – Sans pression – Sans tambour ni trompette – Sans bord – Sans ourlet – Sans exagération – Sans préméditation – Sans suite – Sans appel – Sans à priori – Sans broncher – Sans phosphate – Sans nitrate – Sans avis –Sans vis-à-vis – Sans plier  – Sans ascenseur – Sans rancune – Sans commentaire – Sans limite – Sans frein – Sans pain – Sans alternative – Sans coup férir – Sans intérêt – Sans souci – Sans rien – Sans fin

j’ai dit que peut-être
j’ai fini par me taire de paroles sans cesse. 
vous dire qu’assurément,
ci-dessous,
une voix qui ne dit rien.

qu’est-ce dire on fait ? 

vous voudriez sûrement affirmer un truc 
balancer un bidule
et me poser réponse.
je le comprends, ou pas. 

ce à quoi je vous réponds sans répondre
avec une bouche en forme de rien.
si besoin se fait 
sachez : nulle part, c’est nulle part. 
et que j’y suis.

Combien chaque absence dessine le vide sans rien en retour
les mots rentrés dans les fantômes des pensées
le non-dit prend ses chemins sinueux
s’en va pour rien
accrocher le cœur en douce
abolir le non-lieu /non-lien des macros blancs

le dire rien me salue
dépose un léger d’existence
avance dans les faux semblants s’échappe /touche l’envers du décor
une question se pose : un lieu d’être rien peut être
en embuscade tapi dans l’heure de la nuit
je n’ai pas lieu d’être ?

le manque d’un vrai dire et comment je ne deviens rien
j’entre dans le rien dire comme mes pieds nus dans le sable encore froid issu de la nuit
j’entre dans le rien dire – le rien qui dit le manque
dévaste-résiste-s ’emmêle en douce au-delà de l’écho d’exil

apprivoiser le rien et
s’ouvre une révolution par l’effraction du vide et
s’entendre soi même dire rien
je m’offre nue à moi-même vide de désespoir

immobiles les paupières baissées
perdue dans le placard des absents
tomber dans le silences des cachettes fermées
faire apparaître ces riens qui n’existent pas

un rien vide -rien dire – rien faire

voir moins que rien – rien d’importance – rien vu de tel

quoique ce soit pas du tout sûr – un petit rien du tout – un petit peu comme avant

pas envie – pas grave
déjà le non vu de demain ne vaut rien

ne rien produire- le rien vrai non bâti – faux rien non construit

ne rien fabriquer – œuvre absente
ne rien ajouter

coincer sa bulle de vide – berdeller – glandouiller
explorer le vide à la recherche de non-objet
rien à ajouter – ne rien retirer
rien de connu
rien à voir
le non objet est rêve, temps arrêté parsemé d’intime
nourri de l’indifférence
le blanc des murs reflète silence et vide

et aussi la liberté d’être au monde
les vides ont leur mémoire
le silence prolonge le rien
le vide dit le plein invisible de tous ces riens

Tes doigts ferment les paupières
de cette personne qui n’a jamais
été
et qui n’a jamais su te voir
– mais si bien t’avoir, 
te posséder, 
t’émouvoir.
Sur leur peau, tu dessineras
des yeux
toujours grands ouverts
pour te regarder 
– refléter le vide 
de tes prières
sans échos.

Tu accepteras que tu as perdu
ce duel,
tu commenceras à faire
le deuil,
et tu revêtiras une voilette
de l’amour que tu as donné
– pas reçu –
qui allongera ton visage 
de quelques pieds
et obscurcira ton fard
de quelques teintes.

Mais surtout,
tu n’oublieras pas
– tu n’oublieras rien –
de te retourner,
pour voir,
le miracle
– on dirait un mirage –
des yeux dessinés
qui ricochent leurs faisceaux
– et tirent le rideau –
sur les étreintes du futur.

Maintenant
n’est pas vain,
– c’est une promesse
de l’instant où le bleu n’est plus nuit
mais jauni, comme l’iris
des yeux qui se tourneront 
vers ton soleil.

Demain,
c’est certain,
tu seras l’éclat
qui irradiera 
dans de nouveaux bras.