Je me suis accrochée à mon corps mais tout mon être intérieur s’est envolé.
Je me suis vue me soulever vers le néant.
La stupeur, tu sais, c’est un coup de poing invisible qui transperce tes tripes.
La stupeur c’est le bonheur qui s’en va, d’un coup, vois-tu, qui brouille tous tes sens comme un jeu de piste sans fin.
Je n’ai même pas eu le temps de respirer, de m’habituer que je n’étais déjà plus là.
J’ai basculé dans ce froid irréel d’une douleur imprévisible.
J’étais dans une vie, puis en une fraction de seconde, la stupeur m’a tout fait perdre.
Le goût de moi, le goût des secondes d’insouciance, la saveur de mes croyances, le repos de mes certitudes et la beauté de ma confiance.
Elle a crié à l’impuissance, à la désolation.
Sais-tu que je suis morte de mes espoirs, de mon bonheur?
Une fraction de seconde pour que le rose devienne noir.
La stupeur, c’est l’accident de ton présent alors que ce n’est plus toi qui conduis ta vie.
Oui, je suis sortie de mon corps, de mon âme, de mon présent pour une destination interrompue de connaissances, de contenances.
J’ai volé dans les ténèbres de l’autre.
L’autre m’a happée, m’a dévorée. Il était l’agneau, il est devenu le loup. D’un seul coup la stupeur a changé le conte de ma vie.
Enfance
Premièrement
Mes nuits-
Noires d’angoisse
Mon corps-
Un château hanté par mes peurs du silence. Le fantôme de la mort rode en moi.
Non je ne voulais pas dormir.
Deuxièmement
Mes parents-
Des morts-vivants.
Mes pleurs perçaient leur os, ils étaient invisibles d’amour. Pas le droit de les réveiller.
Leur lit-
Une tombe aux fleurs de l’égoïsme.
Je n’avais pas le droit d’avoir peur du noir.
Je n’avais pas le droit de me lever. Le froid de mes terreurs nocturnes embaumait ma couverture, linceul d’un abandon.
Troisièmement
Le jour se levait mais maman était resté dans sa nuit. Sombre, elle était transpercée par le spectre du soleil de mon existence. Elle en avait si peur, perdue dans le labyrinthe épineux de ses douleurs. Elle errait dans notre maison de glace. Je glissais vers elle mais jamais je ne la rejoignais.
Quatrièmement
Je mettais mes patins de courage à mes pieds mais je me changeais en statut de sel, figée par ses réactions violentes.
Cinquièmement
J’allais vers la lumière de l’extérieur, trop éblouie par le soleil des autres, je disparaissais. Je fusionnais avec le rien, l’air, le vide. Je devenais comme elle, comme lui. Un mort-vivant.
Sixièmement
Mes yeux refusaient de quitter mon monde. Ils étaient des crayons, des pinceaux, des feutres de couleurs de ce (et non ceux) qui m’entourait. J’avalais petit à petit la beauté qui ne crève jamais. Mes yeux m’ont ainsi raconté de belles histoires, auxquelles je crois encore aujourd’hui.
Portrait
Si je considère la génétique humaine, dès ma conception j’ai baigné dans l’alcool et les médicaments.
Je suis donc née droguée.
J’ai la peau lacérée des douleurs de mes parents. J’ai le poignard de leurs mots plantés en plein milieu de mon cœur. Il tourne en moi comme les aiguilles de leur malheur.
Tout ce que je suis est invisible à l’œil nu – un fantôme désarticulé – je m’évapore – quitte mon corps.
J’apparais et disparais. Je suis puis je ne suis plus.
J’ai l’identité des yeux vitreux de mon père et de la voix colérique de ma mère.
J’ai le nom déchiré de parents divorcés.
Mon prénom pourrait être celui d’un chien – pars- reviens – assis – couché – Médor? Mirza?
J’ai été baptisée à la puanteur des larmes – celles qui ne sèchent jamais et stagnent sur un corps trop petit de joies.
Je suis un habit de laine emmêlée – je gratte – je pique ceux qui me touchent et veulent me porter.
Je suis – non – je ne suis plus – un jour j’ai été….
Je suis une bulle de chewing-gum. Je sens bon les rires mâchés de l’innocence.
Je suis la peau sucrée au miel de mes envies de butiner partout la vie.
Je sens bons les pensées, les fleurs de l’écriture.
Je n’ai pas besoin de prénom. Je suis une succession de lettres, de mots, de messages et de témoignages.
C’est comme cela que j’existe.
A chacun de ces moments, je suis.
Un jour car j’ai fui,
Car je n’ai pas suivi,
J’ai pu enfin dire : je suis
Sous ton ciel bleu
Tu es bleue, toute bleue,
Toi qui es assortie à ses yeux
Tu reposes sur sa tête,
Toi qui lui donnes cette allure de marin
Tu es sobre et discrète,
un simple cordon blanc sur ta visière,
Toi qui caresses son front
Tu es son premier visage,
Toi qui étais là au premier RDV
Tu es reconnaissable entre mille,
Toi qu’il emporte partout avec lui
Tu es là
Ce soir-là
Tu es là
Toi qu’il ne veut plus quitter
Tu tiens chaud à son crâne
Moi je brûle
Je brûle si fort
Et je crève d’envie de goûter ses lèvres
Je m’approche
Tu ne dis rien
Toi qui le connais si bien
Toi qui te colles à ses pensées
Je m’approche
Tu ne dis rien
Je t’attrape
Tu me couvres désormais le front
Toi qui me donnes, à moi cette fois,
ce petit air de capitaine
Provocatrice
à demi-nue
C’est lui maintenant qui s’approche
Tu ne dis rien
Tu attends
Il m’attrape
Il m’attrappe moi
pas toi
Par la taille
Tu demeures silencieuse
et tu brûles toi aussi
Toi qui sous ton ciel bleu
l’instant d’après
Abrites notre premier baiser
Rêve
Tu es un rêve redouté
Qui révèle une terne réalité.
Tu es un rêve obsessionnel
Qui exagère toujours et encore.
Tu es le rêve envié
Qui permet de m’évader.
Tu rêves de ce jardin luxuriant
Qui ne permet pas de cueillir le fruit défendu.
Tu te rêves, port marin peint par Claude Lorrain
Qui accueille un galion chargé d’or à ras-bord.
Tu rêves de ce quai de gare de banlieue triste
Qui ne voit jamais s’arrêter ce train-fantôme.
Tu rêves d’être un chien lapon dans la neige
Qui talonne les sabots des rennes en troupeaux.
Tu es trappeur du Grand Nord arctique
Qui troque ses peaux contre de l’alcool de contrebande.
Tu rêves d’être ce journaliste dans un salon
Qui soufflette un ministre au milieu des officiels.
Tu rêves d’être le héros victorieux
Qui affronte les forces obscures.
Tu rêves minuscule moustachu, de chaparder ce gruyère
Qui est accroché sur ce piège à mâchoires en bois clair.
Tu rêves de dériver sur ce fleuve sombre
Qui te conduit lentement vers ce palais désert.
Tu rêves d’accueillir Jacques Chirac
Qui vient diner d’un plat de cochonnaille.
Tu te demandes éveillé, si tu peux vivre au-delà de tes rêves ?
Toi, tu n’es qu’un module de réservation
qui affiche complet pour les mois à venir
Tu es la pâle page web
qui joue la blanche indisponible
Tu es la boîte de réception vide
qui attend les invités de la fête
Tu es l’auto-reply bilingue
qui traduit ton absence dans toutes les langues
Tu es le signal électrique
qui éloigne ta réalité de la mienne
Tu es le corps dépossédé
qui physiquement n’est qu’une main
Tu es ce bureau de bois pâle
qui t’étreint davantage que je ne le ferai jamais
Il est serré contre tes genoux
là où se lovent les amants
Il n’y a plus de place pour nous
dans ton monde tout est plus grand
le fleuve sans draps
A 6h
tu mets tes chaussettes bleues
comme ton pull
ma pochette
ta veste
la gourde
il est 6h
où sont mes gants
le froid
la pluie
le fleuve qui déborde
prends les grands draps
tu murmures
tu peins en blanc
l’enduit
les affiches
le chauffage
il est 6h
où sont mes gants
couper mes ongles
acheter des chaussons
ne pas dormir
oublier le réveil
le matin
la nuit
le soir
ton anniversaire
les bougies
les allumettes qui tombent
la poussière sur le toit
prendre le balai
nous coiffer
mettre un bonnet
6h
les gants sur la table
le coup d’éponge
senteur verveine
la tasse dans l’évier
que tu recolles
6h
descendre les escaliers
ton manteau à la main
le couvercle tombe
le carrelage, la glue
sur la liste de courses
il n’est plus 6h
le casque sur le coude
tu le mets sur la tête
l’essence
le plein
tu démarres
prends les grands draps
le renard qui traverse
le pont sous les pieds
le fleuve qui déborde
les draps dans le coffre
la clé pour ouvrir
la gouache au plafond
6h
tu lèves les bras
tu mets tes gants
les chaussons sur les pieds
le bonnet sur la tête
tout habillée
une carapace
un homard
6h
grandir
changer d’année
gratter la peau
mettre une chemise
et des boutons
puis
recoller le couvercle
la théière
garder au chaud
tout mettre dans le bain
l’éponge sur les ongles
les cheveux qui tombent
6h
tu as soif
tu n’es pas dans le courant
le fleuve
la noyade
et tu dors
tu plies les draps
la gouache est tombée dans l’eau
vanille-fraise
La maison pulse pulse pulse
______________ omniprésente
Elle vivante
__________ et toi
qui soufflé boursoufflé
___ t’affaisses de tristesse
___ en un râle affligeant
________________ L’aube se lève à peine
________________ Au loin
j’entends le plissement
____________ des monts schisteux
entends toi. qui vague orageuse
soupire
________________Je repose mon corps
__________ abruti
__________ de fatigue
dans la houle du souffle nocturne
Rose matinale
__________ aimante
les lueurs pâles
rose_______ dilue les cernures
creusées par l’air conditionné
__________ __________ __ La maison
__________ __________ _______ crac
__________ __________ _____ à nous
__________ __________ Tu demeures
et puis soudain la mer
__________ ____ Gouttelettes d’acier
__________ frient l’immensité bouffie
Toi si loin
dis-tu bouche
______ sertie de broussailles
dis les plaies les béances
qui s’accusent entre nous
_______tiraillent
Les œillets vanille-fraise
s’électrisent les jeunets
__________ Je dresse des listes
ma vie incarnée _______ avec toi
__________ qui paupières engluées
__________ __mâchonnes tes dires
La maison bruisse
d’ombres
Flottent les couleurs
__________ ____ changeantes
__________ _____ de nos alphabets
Fantasme à quatre temps
Espace
On dit que la distance entre Terre et Lune varie constamment selon la position de la Lune sur cette orbite – à l’échelle de l’Univers, l’unité de distance est donnée en seconde-lumière – Toi, tu serais la planète que l’on dit bleue comme une orange. Et moi, je serais ce satellite en rotation absolument synchrone avec toi. Toujours pâle et jamais même – tantôt gibbeuse, tantôt ronde ; parfois rousse, parfois blonde – je te montrerais continûment la même face. Tout l’univers serait à sa place. Et, en ce sens, nous irions parfaitement, main dans la main, comme de vieux amants.
Interface
Sur les écrans, oscilleraient deux images. Deux visages y figurent. Deux souffles, deux essences, deux chairs en puissance dans la constellation des cristaux liquides. Tu m’apparaîtrais ainsi dans un faisceau de lumière crue. Je te ferais face aussitôt, emprisonnée dans un rectangle quelconque. Pixelisés dans la zone magnétique, nous serions réunis le temps d’un mot doux, d’un baiser virtuel. Soudainement, le tunnel se refermerait et nous recracherait dans le néant. Fondus au noir, black-out, nous serions éjectés dans nos solitudes respectives. En exil.
Surface
Ce serait ce lieu, un serment sur la langue, rêvé de nuit comme de jour, dessiné sur la page à l’encre sympathique, pétri longuement entre nos doigts. Ce serait un lieu bâti par nous, pour nous, mot à mot, phrase à phrase, champs contre champs, pierre après pierre, au corps à corps, peau à peau. Ce lieu serait notre gîte quelles que soient les saisons. Un nid pour nos caresses. La canopée serait un ciel de lit étoilé pour nous. Ce serait un abri dans les feuillus sur la terre arable et fertile où je te dirais oui, toujours ; où tu me dirais oui toujours. Un refuge.
Profondeur
Un frisson à fleur de peau, un balbutiement de la chair, ainsi s’afficheraient l’amour et le désir. Venu des tréfonds, de la nuit des temps, de bien avant le langage parlé ainsi serait mon désir de toi, inextinguible. Mon amour de toi, infiniment. Tu serais ce feu en mon centre, les flammes du plaisir sur mes joues. Ton nom, absenté ici, serait inscrit sous ma peau frémissante. Ton nom, qui m’est cher et doux, je l’aurais écrit secrètement dans le noyau de mon corps tremblant.
Lumière
lueurs saillantes de la lumière
séquencées selon le point du jour
ne faiblissent pas
se renforcent dans chaque puits où
le souffle est surenchère
se sont caillassées jadis de rivières
rougies – marées de coquelicots
(à quatre pattes pour les cueillir)
lueurs animales sans défense
se fortifient d’air tendre à l’heure du blé
crépiteront bientôt de paillettes de givre
rase dérivée vers un autre axe
embrasseront une terre dure et pierreuse
hier la lumière lévitait aujourd’hui trône
bien assise son bras levé vers demain
silencieuse elle impose
ses éclipses – sa respiration
terrifie quand elle brille
par son absence
aux arbres ramassera leurs ombres tombées
en tension de feu ses fumigènes
la lumière se décalque
s’écoule goutte à goutte
son filtre de forêt piqué d’aube
elle signe chaque clignement sur des troncs éclatés
d’un tatouage à vif – sa vision des choses
je la rêve d’un seul œil
évadé de son enclos noir de nuit
je la bois avant la brûlure de plein été
l’autre reste muet et flou
pour mieux accueillir la chaleur
quelques degrés supplémentaires
l’inclinaison dans l’angle droit de la paupière