I
silence.
vague profonde
qui déchire l’âme.
II
et tes questions
ont dansé
comme des amants
suspicieux.
III
la chaleur frissonne
ta chemise
est un drapeau
sans patrie
ton chapeau
un nuage sans ciel
ta tendresse tombe sur moi
comme un rêveur perdu.
I
silence.
vague profonde
qui déchire l’âme.
II
et tes questions
ont dansé
comme des amants
suspicieux.
III
la chaleur frissonne
ta chemise
est un drapeau
sans patrie
ton chapeau
un nuage sans ciel
ta tendresse tombe sur moi
comme un rêveur perdu.
Dans un automne qui tire à sa fin, l’été indien s’épuise. Il entretient encore un rayon de sourire sur ses feuilles déteintes. Elles, elles s’accrochent aux branches et dansent jusqu’au bout du vent sur les notes de l’avent d’hiver.
Et l’hiver me ramène à avant, avant quand je vivais dans des pays sans saison, ni printemps, ni été, rien que les pluie ou la chaleur, parfois les deux.
J’ai senti l’hiver au milieu de montagnes de sable en plein désert de Libye, inventant des histoires de voyages extraordinaires au cours desquels s’imaginait l’incroyable, derrière une dernière dune.
Toujours la dernière. Encore une. Pour voir.
L’hiver m’a évité parce qu’il s’était offert un safari pendant qu’en Ouganda, je parcourais les lacs du
Queen Elisabeth National Park au coeur d’une réserve à qui personne n’a retiré son nom de colonisé.
Moi j’étais invité à mettre les couleurs du vrai sur les Polaroïds de mon enfance.
Au milieu des vagues du lagon de Saint-Gilles, l’hiver était réunionnais. Il ne m’a pas empêché de courir après des demoiselles agitant leurs nageoires entre les coraux. La première année. Juste la première année. Après, il était trop froid.
L’hiver arrive. Encore. Et dans cet hiver de Provence, je prépare l’allumette qui enflammera la première bûche.
Le temps d’une éclaircie, l’heure des ombres, la lumière filtre.
Je pose l’écume, goutte, distillation. Douceur, le jour se teinte
Rasante lumière, rester pour elle, un peu plus tôt chaque jour. J’écris dans – la rasante lumière.
Particule d’encre, constitutive présence, échappent à nos mailles trop serrées.
Défaire la déglutition, dénouer le biais, sentir le relâchement du corps – brisure palpable,
copeaux soyeux.
Tintement de roche, la paume ouverte, j’écorsette les mots au jour qui penche.
Calfeutrer mes larmes, douces salaisons.
Équille
Cajole
Épanchette
Sous la table, les pieds à plat.
Mouvantes saisons pour l’écriture, carnets d’écorchures, papiers châtaignes.
Extinction du soleil : je ferme la porte du bureau.
Tu longeras une rivière
longtemps elle tintera
à l’orée des tympans
ses eaux seront fraîches
elles sonneront claires
quelques pierres ricocheront
en corps
sur ta peau diaphane
une pluie incolore
quelques échos de la terre
des giclures salées
elles seront flèches vives
dans l’œuf migrant
en ton ventre in-vasé
à la première contraction
un saule s’inclinera
deviendra chevelure
alors une dernière fois
tu renverseras ton visage
dans ses lianes filaments
tu plongeras dans l’eau
sans faire de remous
et laminaire tu seras
tes poumons | physalis
tes os de prêle
ton cœur|ginkgo
lamelles sombres
dans la clarté de l’onde
tu oublieras toute Ophélie
toute forme humaine
tu seras dissoute avant
d’être flux parallèle
sans résistance
sans demi tour possible
ils ne te demanderont rien
juste suivre le courant
parfois en oblique
le long d’une falaise
entre les strates karstique
les nageoires d’une truite
tu iriseras ton sang d’encre
toujours plus diluée
à la seconde contraction
une souche étrécira
tes orteils|tes écailles
tu percevras une résonance
suivi d’une déflagration
ton corps s’effilera
tes branchies s’ouvriront
ils te demanderont
de continuer de nager
sans chair|sans muscle
juste avec l’algue douce
tu chercheras en vain le sel
sur tes lèvres
tu seras lamelle obscure
presque révélée
à la troisième contraction
un esquif s’échouera
sur ton corps liquide
sans rame|sans proue
ondulatoire
en corpuscules infimes
tu couleras lentement
entre les flancs de l’eau
ils te demanderont
de frôler les fibres
semblable à toi
de sentir une pulsation
une lame de fond
tu seras multiple
vous serez multipliées
lamelles d’or
poissons brûlants
sur l’autre rive.
Plus près toujours plus près
les fleurs d’une graminée
infimes traits de pinceaux
strient la clarté
de commissures intimes
sous les paupières aussi
l’iris recousu à l’ourlet
des crépuscules
plus près toujours plus près
les couronnes au bord fin
se brisent dans l’eau
noire d’une mine d’or
se rétracte dans la vase
des milliers de pétales
une offense se dissout
des yeux se multiplient
plus près toujours plus près
des cernes bistres
bas-reliefs organiques
s’amoncellent en cavernes
préhistoire d’un visage
un cercle se colore d’écales
une mandorle horizontale
plus près toujours plus près
repose un corps blanc
des draps froissés de veines
une irisation tout autour
zone sensible|ductile
plus près toujours plus près
une mangrove entre les cils
des poissons brûlants
des flashs immémoriaux
piétinent les vaisseaux
la vue s’embrase
transfigurée
plus près toujours plus près
du noyau condensé|écorcé
où se resserre la terre
ultime sursaut avant de fondre
dans les bras jaunes
du soleil.
Voyez dans les rêves
ceux qui regorgent d’encre
voyez ces fantômes fardés
de signes noirs et rouges
ces fantômes nus
à la peau transparente
le front tatoué
de leurs vieilles mémoires.
Voyez comme ils nous visitent
la nuit sentez
comme ils cherchent
la chaleur de nos corps toujours
se glissent sous nos draps
fluides dans leurs mouvements
mais tellement habilles
qu’on les croirait vivants.
Les miens sont au nombre de tant
je les appelle par leur nom
mes bras doucement les enserrent
près de mon cou
contre l’oreille
je les serre un à un
afin qu’ils ne partent pas
tout de suite
pas tout de suite
pas encore
pas trop vite
je les écoute
j’entends leurs souffles
et leurs murmures
j’entends leurs rires
et leurs plaintes
jusqu’aux dernières lumières éteintes
je les écoute
ils sont là.
Et puis comme vous
comme toi peut-être
je ferme les paupières
quand ils me disent
« endors-toi, nous veillons.
Dans la pénombre
toutes les nuits
à la même heure
quatre heures –
dans la chambre
rodaient des loups.
Tournée vers le néant
ne pouvant ni toucher
ni atteindre personne
puisqu’il en est ainsi
de la distance qui se creuse
jour après jour
et agrandit les ombres
puisqu’il en est ainsi
des multiples écrans
qui s’élèvent entre les hommes
des murs si hauts
si hauts qu’ils deviennent
infranchissables.
Je vous tenais pourtant
dans mon regard encore
fidèle dans mon regard seulement
dans mon regard attentif toujours
à vos couleurs, à vos formes
à vos gestes, à vos tremblements
pour mémoire, je vous tenais
frissonnant sous les draps
jusqu’à l’aube.
Pour porter votre odeur
votre goût à mes lèvres
quelque chose de vous
quelque chose de doux
quelque chose d’humain
pour m’apaiser je soulevais
mes mains au dessus de mon visage
les faisant danser
ainsi comme des pantins
je remuais l’air statique
et tout l’éventail d’artifices
que les premières lueurs
du jour font danser sur les murs.
Parliez-vous ?
Non, vous ne disiez rien.
Du bout des doigts, je tendais
des lianes de branche en branche
des cordes de clocher à clocher
des guirlandes de fenêtre à fenêtre
j’inventais des ponts
suspendus pour sortir de l’ombre.
Pour conjurer l’angoisse et l’insomnie
je poursuivais des chemins éreintants
où j’errais seule pour renouer
la soie de l’eau filante
entre deux rêves et recoudre
au ciel de la chambre un drap
brodé de milliards d’étoiles.
C’était loin.
C’était long.
Je cousais, je brodais
j’entrelaçais des rêves de paille
des fantasmes, des contes de Perse
usant mes yeux, mes doigts
allez savoir pourquoi
à ces enfantillages, ces mirages.
Seule, dans la nuit des loups
à quatre heure
j’avais peur, j’avais froid
j’étais redevenue petite
toute petite, si petite.
J’appelais.
Pas un mot.
Pas un murmure.
Personne.
M’entendiez-vous ?
Non, vous n’entendiez pas.
Je dansais, je pleurais
je riais, je cousais, je brodais
des étoiles, des mots, des astres
mais tout faisait silence
parfaitement.
Les feuilles chuchotent,
la rumeur court,
qu’à l’aurore pourpre demain matin,
l’automne éclaboussera mes tristes jours de teinte vermeille et ocre et carmin.
L’été termine sa course folle. Soleil ardent, nuits passionnées…
Et moi, si belle, si forte et si frivole, je ne veux pas le voir faner.
Mais c’est trop tard, tout flambe autour de moi, tout brûle,
jeunesse, amours et espoirs vains,
le monde vacille, le temps s’écoule,
s’enfuie, se dilapide et glisse lâchement entre mes mains.
Je cours et me débats sans cesse de cette cruelle fatalité.
Pour échapper à mon destin, je danserai toute la nuit jusqu’à voir l’aube s’embraser.
Cramer mes jours, flamber mon corps,
brûler d’ardeur d’ivresse et de bonheur,
se consumer jusqu’à redevenir cendre et poussière,
courir toujours, printemps, été, automne, hiver.
Extinction des feux
et le brasier intérieur s’allume.
Rejouer sa vie les yeux fermés
le cerveau grand ouvert.
Cette phrase que j’aurais dû répondre
ce rendez-vous qu’il ne faut pas que je manque
cette personne qui me manque
et qui n’est plus là.
Les ribambelles de pensées
attendaient patiemment
se déplient
font les chauve-souris
dans la cave de mon intimité.
C’est comme une douche
mais ici l’eau est tiède
et collante.
Elle coule
s’immisce dans chaque interstice de mon corps-fourmilière.
Et le corps
qui s’efforce d’obéir à la tête qui fait
pars – mmm non reviens – va t’en – non, reste.
Le corps
qui ne sait plus où donner de la tête qui lui dit
muscle par muscle
abandonne-toi
relaxe
malaxe
Mais elle n’en fait qu’à sa tête, la tête
tactiquement
insaisissable
elle le ghoste.
Et le portable
veilleuse comme un flash dans la tronche
désactive le mode avion
et la cohue du métro débarque dans mon lit.
Se plonger dans un autre bassin
couvrira peut-être
les voix de ma vie imparfaite.
Et les moutons
qui au début sautaient docilement la barrière
de fils en aiguilles se dérobent
disparaissent
échappent à l’attention de mon berger distrait.
Parfois, je lui tends la main
je le prends comme il est
on se disperse ensemble
on saute de pensée en pensée sans s’attacher
on goûte l’air et on repart
là où nous menons le vent
là où
le soleil couchant.
Cinq heures
s’écoulent dans ma bouche—-
n’importe laquelle ;
qu’elles le veuillent ou non
préservées des chants sourds de la veille.
Cinq heures
s’écoulent à travers mon silence—-
immémoriales ;
toutes à moi et si lointaines à la fois
aussi lointaines que le réel.
Cinq heures
veulent boire à la fontaine de mes rêves—–
avant qu’elle soit tarie ;
jamais ne me seront rendues
pas plus que les eaux rêveuses
de cette nuit.
Cinq heures
Filent comme un éclair—–
Hors champs ;
mais la clé de leur temps
restera toujours gravée dans ma mémoire
Quelque part