Voilier

VOILIER :

Je détacherais tes chaînes, tes chaînes en forme de cordes, tressées comme des nattes, des nattes de Cheyenne tissées sur une poitrine. Je hisserais ton drap à la force des bras le long de ton échine, je coifferais ton corps pâle de nœuds en huit, de nœuds de chaise, de cabestan, pare-battages sur les flancs.

Tu prendrais ton envol, chevaucherais les dunes, des dunes d’eau et de sel, au galop sans obstacles. Là où les eaux se perdent, où les tissus se délitent, où les temps se déchirent, j’apercevrais en toi la louve des forêts vierges. Tu pousserais un cri ; la bête inassouvie connaîtrait la jouissance. Au large, tu comprendrais que dans le ventre du monde le désir prend naissance. Dans le creux des tourments, la gueule tournée vers l’ouest, mordant les alizés, tu hurlerais à la lune, consciente de ta puissance, fière de ta solitude. Et au petit matin, auréolés d’une couronne de mouettes, les aigles des marins, tes crocs seraient caresses.

Une fois au port, je ferais coulisser autour de tes poulies des chaînes en forme de cordes, tressées comme des nattes, des nattes de Cheyenne. Sur le bois de la terre humide et incertaine, je sauterais à pieds joints, pare-battages sur le pont, cavalière sans monture.

Tu es un palais de cristal

Tu es un palais de cristal

Qui aveugle cellui qui le regarde

Nous n’étions pas seules, pourtant je sentais que tu ne t’adressais qu’à moi.

Tu es un manteau de neige perdu à l’horizon

Qui endort le corps de cellui qui s’y couche

L’album familial, perdu depuis, sur la table, tu le feuilletais avec une autre de tes filles,

Tu es le blizzard venu des Nords

Qui étouffe les poumons de cellui qui te respire

Lentement, assurément, sur une des photos, ta main droite s’est posée pour cacher la partie basse d’un visage inconnu,

Tu es un pain de glace

Qui brûle la langue qui le lèche

J’aurais aimé que mon souvenir s’arrête là.

Que je confonde à jamais la douceur de cette pièce, moi assise à terre t’admirant sur le divan marocain,

Beauté exotiquement blanche dans ce décor berbère,

Le vert et rouge du tissu, cette petite sœur, à la peau mate, assise à côté de toi qui te faisait mère,

Que tu étais belle, que cela me suffisait que tu le sois avec quelqu’un d’autre,

Tu es un célesta maudit

Qui perce les tympans de cellui qui l’écoute


« Tu vois, en fait tu ne me ressembles pas », en me pointant du doigt. « « Elle » me ressemble, on a les mêmes yeux. »

Était-ce « me » ou « nous » ? Honnêtement, je ne m’en souviens plus trop. Je me souviens juste qu’à ce moment, j’ai compris que je ne quitterais jamais le sol à tes yeux. Je ne serai jamais assise à tes côtés où que ce soit. Je ne serai jamais « ta » fille. Tu ne serais jamais « ma » mère, malgré l’apparente proximité de nos couleurs de peaux. As-tu essayé de me sauver d’une malédiction ? L’effet aura été tout Autre, évidement. Cela n’a fait qu’attiser le besoin de comprendre…et pour cela, j’utilise la même mesure, probablement un héritage du non-dit, une espèce de paradoxe de Zénon inversé, où la distance est multipliée à chaque fois que le centre brûle d’être trouvé. Achille parviendra-t-ille à ne plus courir pour se cacher de la tortue… ?

ÉPINGLER
Tu ramasserais une branche molle, avec ta canine en prélèverais la feuille coupante. Donc j’ouvrirais mon nombril pour lui tenir chaud et un liquide jaillirait comme du lait en plus âcre et la boue virerait iodée. Tu ouvrirais tes paumes en soucoupe comme pour récolter l’eau de la fontaine d’un certain parc puis je te regarderais t’engorger. J’agripperais ta carotide pour éviter de me répandre, éventuellement te léguerais un ongle tendre. Ainsi nous ne serions ni scellées ni prisonnières, mais épinglées.

FONDRE
Un individu pourvu d’une large bouche en forme de ténèbres. Tu le verrais la première et évidemment tu t’y précipiterais. Je n’essaierais pas de te retenir par crainte d’abîmer le paysage, à cette heure tu adorerais les précipices plus que d’ordinaire. Ton besoin de chaleur m’intimiderais beaucoup. J’en serais réduite à te deviner, et ce vide étrangement préciserait tes contours. Je pourrais dire : je l’ai vu fondre, cela n’avait rien à voir avec moi, désormais je la connais.

OEIL
J’aurais un creux au niveau de la cheville droite. Je penserais d’abord à la canicule, alors tu frotterais un glaçon à l’endroit du creux. La chair autour du creux palpiterait, tu penserais d’abord au coeur d’un oiseau minuscule, peut-être en rapport avec une promenade en forêt. Tu cautériserais à l’aide d’un cil, le creux aspirerait le cil qui proliférerait. Un os soyeux, finalement. Un os soyeux, finalement un globe lisse, animé d’une pupille vacillante. La première pupille de cheville du monde, la naissance d’un oeil à l’endroit du creux, cet endroit où je n’ai d’oeil que pour toi.

CHAMPIGNON
D’humeur fongique je ferais fi de ma pudeur et je cueillerais une petite chose à la peau élastique. Je l’enroberais de ma salive sans te quitter des yeux, le champignon remplacerait la pomme, on rirait beaucoup.

REPOS
Un tissu moelleux déployé sur une surface aléatoire. Tu déposerais dessus une épaule et ta bouche, je n’oserais pas t’en demander plus. Dans le fond, je voudrais simplement me reposer et toi tu serais bien désolée. Une épaule et une bouche effilochées à force d’être triturées comme lorsque, enfant, je m’agrippais au bout de tissu pour retrouver le monde intact au réveil.

CIGARETTE
Tu agirais bizarrement à cause du temps maussade soi-disant, sauf que je ne serais pas stupide. Tu sortirais acheter des cigarettes, yep, je saurais de quoi il s’agit. J’ouvrirais à peine les rideaux et ta silhouette opacifiée traverserait la route. Je m’épuiserais à t’attendre et je fumerais trop, sans doute.

Vapeur

On dit que l’alcool est une ivresse, une évasion. Pourtant, je te vois, enfermé derrière sa prison de verre, noyé dans ses eaux troubles.
Tu deviens alors si minuscule, comme les tiques que je trempe dans du vinaigre après les avoir retirées à leur hôte. Toi aussi tu t’es décroché de notre monde.
Tu flottes dans un néant. Inerte, présent mais absent, tu navigues entre réalité et illusions.
Fantôme de ma vie, tu fuis, errant comme une âme en peine dans ton propre corps.
Tu deviens ce que tu ne peux pas être.
Il paraît que l’alcool donne du courage.
Il aide à parler, à se dévoiler, à être soi-même. Pour moi, il n’est que mensonge.
Ce mensonge t’endort mais me percute en plein cœur.
Reine de ma vie, les pieds bien ancrés dans mon sol, les yeux perdus dans les étoiles, j’erre à présent dans le trouble obscur de ta nuit, je piétine, je me fatigue à essuyer les flaques de toi, à souffler sur la fumée d’une vérité qui m’échappe.
J’ai entendu dire que tu m’aimais.
Pour aimer il faut s’aimer soi-même, comme une paire de charentaises douces et confortables dans lesquelles on aime se reposer et se protéger du froid des tempêtes de la vie.
Nous naissons tous fragiles et ballottés par le vent des autres et du monde.
Quand la cruauté coupe notre envol, comme le lézard nous devons attendre au soleil que repousse notre cœur.
La rumeur crie que le monde est une jungle.
Dans la savane, le sol est si aride que les animaux font des kilomètres pour boire.
Boire pour survivre.
Pas d’artifices dans ce monde.
Pas d’échappatoire si ce n’est accepter d’être le plus faible ou le plus fort et s’y adapter. De la protection dans les troupeaux. De la présence dans le groupe. Chacun à sa place.
Chaque animal à sa propre condition humaine.
Je ne sais lequel tu pourrais être, perdu dans ta fuite, mis en danger par les vapeurs de l’alcool, inerte, oublié de toi-même, présent à mes yeux embués de détresse, à protéger cet enfant qu’est ta bouteille de liqueurs mensongères.
J’ai entendu dire que cela se soignait.
C’est une histoire que je ne peux connaître mais j’aurais aimé ne pas y être mêlée.
Je suis le personnage d’une partie de ton livre mouillé par les illusions, je flotte dans tes récits décousus, tu fais de moi ta chose animée.
Il paraît que tu es réel, en chair et en os, le cœur battant. Je t’ai perdu.
On m’a dit que tu étais toi. Tu t’es perdu
Il paraît que nous nous aimions. Tu nous as perdu.
J’ai entendu dire que notre vie était un cadeau. Il s’est perdu.
Il semble que j’étais heureuse. Je me suis perdue.

Stupeur

Je me suis accrochée à mon corps mais tout mon être intérieur s’est envolé.
Je me suis vue me soulever vers le néant.
La stupeur, tu sais, c’est un coup de poing invisible qui transperce tes tripes.
La stupeur c’est le bonheur qui s’en va, d’un coup, vois-tu, qui brouille tous tes sens comme un jeu de piste sans fin.
Je n’ai même pas eu le temps de respirer, de m’habituer que je n’étais déjà plus là.
J’ai basculé dans ce froid irréel d’une douleur imprévisible.
J’étais dans une vie, puis en une fraction de seconde, la stupeur m’a tout fait perdre.
Le goût de moi, le goût des secondes d’insouciance, la saveur de mes croyances, le repos de mes certitudes et la beauté de ma confiance.
Elle a crié à l’impuissance, à la désolation.
Sais-tu que je suis morte de mes espoirs, de mon bonheur?
Une fraction de seconde pour que le rose devienne noir.
La stupeur, c’est l’accident de ton présent alors que ce n’est plus toi qui conduis ta vie.
Oui, je suis sortie de mon corps, de mon âme, de mon présent pour une destination interrompue de connaissances, de contenances.
J’ai volé dans les ténèbres de l’autre.
L’autre m’a happée, m’a dévorée. Il était l’agneau, il est devenu le loup. D’un seul coup la stupeur a changé le conte de ma vie.

Enfance

Premièrement

Mes nuits-
Noires d’angoisse

Mon corps-
Un château hanté par mes peurs du silence. Le fantôme de la mort rode en moi.

Non je ne voulais pas dormir.

Deuxièmement

Mes parents-
Des morts-vivants.

Mes pleurs perçaient leur os, ils étaient invisibles d’amour. Pas le droit de les réveiller.

Leur lit-
Une tombe aux fleurs de l’égoïsme.

Je n’avais pas le droit d’avoir peur du noir.
Je n’avais pas le droit de me lever. Le froid de mes terreurs nocturnes embaumait ma couverture, linceul d’un abandon.

Troisièmement

Le jour se levait mais maman était resté dans sa nuit. Sombre, elle était transpercée par le spectre du soleil de mon existence. Elle en avait si peur, perdue dans le labyrinthe épineux de ses douleurs. Elle errait dans notre maison de glace. Je glissais vers elle mais jamais je ne la rejoignais.

Quatrièmement

Je mettais mes patins de courage à mes pieds mais je me changeais en statut de sel, figée par ses réactions violentes.

Cinquièmement

J’allais vers la lumière de l’extérieur, trop éblouie par le soleil des autres, je disparaissais. Je fusionnais avec le rien, l’air, le vide. Je devenais comme elle, comme lui. Un mort-vivant.

Sixièmement

Mes yeux refusaient de quitter mon monde. Ils étaient des crayons, des pinceaux, des feutres de couleurs de ce (et non ceux) qui m’entourait. J’avalais petit à petit la beauté qui ne crève jamais. Mes yeux m’ont ainsi raconté de belles histoires, auxquelles je crois encore aujourd’hui.

Portrait

Si je considère la génétique humaine, dès ma conception j’ai baigné dans l’alcool et les médicaments.
Je suis donc née droguée.
J’ai la peau lacérée des douleurs de mes parents. J’ai le poignard de leurs mots plantés en plein milieu de mon cœur. Il tourne en moi comme les aiguilles de leur malheur.
Tout ce que je suis est invisible à l’œil nu – un fantôme désarticulé – je m’évapore – quitte mon corps.
J’apparais et disparais. Je suis puis je ne suis plus.
J’ai l’identité des yeux vitreux de mon père et de la voix colérique de ma mère.
J’ai le nom déchiré de parents divorcés.
Mon prénom pourrait être celui d’un chien – pars- reviens – assis – couché – Médor? Mirza?
J’ai été baptisée à la puanteur des larmes – celles qui ne sèchent jamais et stagnent sur un corps trop petit de joies.
Je suis un habit de laine emmêlée – je gratte – je pique ceux qui me touchent et veulent me porter.
Je suis – non – je ne suis plus – un jour j’ai été….
Je suis une bulle de chewing-gum. Je sens bon les rires mâchés de l’innocence.
Je suis la peau sucrée au miel de mes envies de butiner partout la vie.
Je sens bons les pensées, les fleurs de l’écriture.
Je n’ai pas besoin de prénom. Je suis une succession de lettres, de mots, de messages et de témoignages.
C’est comme cela que j’existe.
A chacun de ces moments, je suis.
Un jour car j’ai fui,
Car je n’ai pas suivi,
J’ai pu enfin dire : je suis

Sous ton ciel bleu

Tu es bleue, toute bleue,
Toi qui es assortie à ses yeux
Tu reposes sur sa tête,
Toi qui lui donnes cette allure de marin
Tu es sobre et discrète,
un simple cordon blanc sur ta visière,
Toi qui caresses son front
Tu es son premier visage,
Toi qui étais là au premier RDV
Tu es reconnaissable entre mille,
Toi qu’il emporte partout avec lui

Tu es là
Ce soir-là
Tu es là

Toi qu’il ne veut plus quitter
Tu tiens chaud à son crâne
Moi je brûle
Je brûle si fort

Et je crève d’envie de goûter ses lèvres

Je m’approche
Tu ne dis rien
Toi qui le connais si bien
Toi qui te colles à ses pensées
Je m’approche
Tu ne dis rien
Je t’attrape

Tu me couvres désormais le front
Toi qui me donnes, à moi cette fois,
ce petit air de capitaine
Provocatrice
à demi-nue

C’est lui maintenant qui s’approche

Tu ne dis rien
Tu attends
Il m’attrape
Il m’attrappe moi
pas toi
Par la taille
Tu demeures silencieuse
et tu brûles toi aussi
Toi qui sous ton ciel bleu
l’instant d’après
Abrites notre premier baiser

Rêve

Tu es un rêve redouté

Qui  révèle une terne réalité.

Tu es un rêve obsessionnel

Qui exagère toujours et encore.

Tu es le rêve envié

Qui permet de m’évader.

Tu rêves de ce  jardin luxuriant

Qui ne permet pas de  cueillir le fruit défendu.

Tu te rêves, port marin peint par  Claude Lorrain

Qui accueille un galion chargé d’or à ras-bord.

Tu rêves de  ce quai de gare de banlieue triste

Qui  ne voit   jamais s’arrêter ce train-fantôme.

Tu  rêves d’être un chien lapon dans la neige

Qui talonne les sabots des rennes en troupeaux.

Tu es trappeur du Grand Nord arctique

Qui troque ses peaux contre de l’alcool de contrebande.

Tu rêves d’être ce journaliste dans un salon

Qui soufflette un ministre  au milieu des officiels.

Tu rêves d’être le héros victorieux

Qui affronte les forces obscures.

Tu rêves minuscule moustachu, de chaparder ce  gruyère

Qui est accroché sur ce piège à mâchoires en bois clair.

Tu rêves de dériver sur ce fleuve sombre

Qui te conduit lentement vers ce palais désert.

Tu rêves d’accueillir Jacques Chirac

Qui vient diner d’un plat de cochonnaille.

Tu te demandes  éveillé, si tu peux vivre au-delà de tes rêves ?

Toi, tu n’es qu’un module de réservation
qui affiche complet pour les mois à venir
Tu es la pâle page web
qui joue la blanche indisponible
Tu es la boîte de réception vide
qui attend les invités de la fête
Tu es l’auto-reply bilingue
qui traduit ton absence dans toutes les langues

Tu es le signal électrique
qui éloigne ta réalité de la mienne
Tu es le corps dépossédé
qui physiquement n’est qu’une main
Tu es ce bureau de bois pâle
qui t’étreint davantage que je ne le ferai jamais

Il est serré contre tes genoux
là où se lovent les amants
Il n’y a plus de place pour nous
dans ton monde tout est plus grand