le fleuve sans draps

A 6h
tu mets tes chaussettes bleues
comme ton pull
ma pochette
ta veste
la gourde

il est 6h
où sont mes gants
le froid
la pluie
le fleuve qui déborde
prends les grands draps
tu murmures
tu peins en blanc
l’enduit
les affiches
le chauffage

il est 6h
où sont mes gants
couper mes ongles
acheter des chaussons
ne pas dormir
oublier le réveil
le matin
la nuit
le soir
ton anniversaire
les bougies
les allumettes qui tombent
la poussière sur le toit
prendre le balai
nous coiffer
mettre un bonnet

6h
les gants sur la table
le coup d’éponge
senteur verveine
la tasse dans l’évier
que tu recolles

6h
descendre les escaliers
ton manteau à la main
le couvercle tombe
le carrelage, la glue
sur la liste de courses

il n’est plus 6h
le casque sur le coude
tu le mets sur la tête
l’essence
le plein
tu démarres
prends les grands draps
le renard qui traverse
le pont sous les pieds
le fleuve qui déborde
les draps dans le coffre
la clé pour ouvrir
la gouache au plafond

6h
tu lèves les bras
tu mets tes gants
les chaussons sur les pieds
le bonnet sur la tête
tout habillée
une carapace
un homard

6h
grandir
changer d’année
gratter la peau
mettre une chemise
et des boutons
puis
recoller le couvercle
la théière
garder au chaud
tout mettre dans le bain
l’éponge sur les ongles
les cheveux qui tombent

6h
tu as soif
tu n’es pas dans le courant
le fleuve
la noyade
et tu dors
tu plies les draps
la gouache est tombée dans l’eau

vanille-fraise

La maison pulse pulse pulse
______________ omniprésente

Elle vivante
__________ et toi
qui soufflé boursoufflé
___ t’affaisses de tristesse
___ en un râle affligeant
________________ L’aube se lève à peine


________________ Au loin
j’entends le plissement
____________ des monts schisteux
entends toi. qui vague orageuse
soupire
________________Je repose mon corps
__________ abruti
__________ de fatigue
dans la houle du souffle nocturne

Rose matinale
__________ aimante
les lueurs pâles
rose_______ dilue les cernures
creusées par l’air conditionné
__________ __________ __ La maison
__________ __________ _______ crac
__________ __________ _____ à nous

__________ __________ Tu demeures
et puis soudain la mer

__________ ____ Gouttelettes d’acier
__________ frient l’immensité bouffie

Toi si loin
dis-tu bouche
______ sertie de broussailles
dis les plaies les béances
qui s’accusent entre nous
_______tiraillent

Les œillets vanille-fraise
s’électrisent les jeunets
__________ Je dresse des listes
ma vie incarnée _______ avec toi
__________ qui paupières engluées
__________ __mâchonnes tes dires
La maison bruisse

d’ombres
Flottent les couleurs
__________ ____ changeantes
__________ _____ de nos alphabets

Fantasme à quatre temps

Espace

On dit que la distance entre Terre et Lune varie constamment selon la position de la Lune sur cette orbite – à l’échelle de l’Univers, l’unité de distance est donnée en seconde-lumière – Toi, tu serais la planète que l’on dit bleue comme une orange. Et moi, je serais ce satellite en rotation absolument synchrone avec toi. Toujours pâle et jamais même – tantôt gibbeuse, tantôt ronde ; parfois rousse, parfois blonde – je te montrerais continûment la même face. Tout l’univers serait à sa place. Et, en ce sens, nous irions parfaitement, main dans la main, comme de vieux amants.

Interface

Sur les écrans, oscilleraient deux images. Deux visages y figurent. Deux souffles, deux essences, deux chairs en puissance dans la constellation des cristaux liquides. Tu m’apparaîtrais ainsi dans un faisceau de lumière crue. Je te ferais face aussitôt, emprisonnée dans un rectangle quelconque. Pixelisés dans la zone magnétique, nous serions réunis le temps d’un mot doux, d’un baiser virtuel. Soudainement, le tunnel se refermerait et nous recracherait dans le néant. Fondus au noir, black-out, nous serions éjectés dans nos solitudes respectives. En exil.

Surface

Ce serait ce lieu, un serment sur la langue, rêvé de nuit comme de jour, dessiné sur la page à l’encre sympathique, pétri longuement entre nos doigts. Ce serait un lieu bâti par nous, pour nous, mot à mot, phrase à phrase, champs contre champs, pierre après pierre, au corps à corps, peau à peau. Ce lieu serait notre gîte quelles que soient les saisons. Un nid pour nos caresses. La canopée serait un ciel de lit étoilé pour nous. Ce serait un abri dans les feuillus sur la terre arable et fertile où je te dirais oui, toujours ; où tu me dirais oui toujours. Un refuge.

Profondeur

Un frisson à fleur de peau, un balbutiement de la chair, ainsi s’afficheraient l’amour et le désir. Venu des tréfonds, de la nuit des temps, de bien avant le langage parlé ainsi serait mon désir de toi, inextinguible. Mon amour de toi, infiniment. Tu serais ce feu en mon centre, les flammes du plaisir sur mes joues. Ton nom, absenté ici, serait inscrit sous ma peau frémissante. Ton nom, qui m’est cher et doux, je l’aurais écrit secrètement dans le noyau de mon corps tremblant.

Lumière

lueurs saillantes de la lumière
séquencées selon le point du jour
ne faiblissent pas
se renforcent dans chaque puits où
le souffle est surenchère
se sont caillassées jadis de rivières
rougies – marées de coquelicots
(à quatre pattes pour les cueillir)
lueurs animales sans défense
se fortifient d’air tendre à l’heure du blé
crépiteront bientôt de paillettes de givre
rase dérivée vers un autre axe
embrasseront une terre dure et pierreuse
hier la lumière lévitait aujourd’hui trône
bien assise son bras levé vers demain
silencieuse elle impose
ses éclipses – sa respiration
terrifie quand elle brille
par son absence
aux arbres ramassera leurs ombres tombées
en tension de feu ses fumigènes
la lumière se décalque
s’écoule goutte à goutte
son filtre de forêt piqué d’aube
elle signe chaque clignement sur des troncs éclatés
d’un tatouage à vif – sa vision des choses
je la rêve d’un seul œil
évadé de son enclos noir de nuit
je la bois avant la brûlure de plein été
l’autre reste muet et flou
pour mieux accueillir la chaleur
quelques degrés supplémentaires
l’inclinaison dans l’angle droit de la paupière

Premier son peut-être indécelable pour l’une des deux oreilles peut-être la traversée de l’os comme un gémissement sourd une griffure dans la jointure


Deuxième son amplifié dans la pliure du genou un craquement la course des nerfs leur galop en surface quelque chose flotte à l’intérieur qui prend feu


Troisième son la plainte gravit la pente jusqu’au crâne le choc s’entend loin au cœur centaines de bêtes à l’œuvre la plaie vive brûlante tout le corps irradié

Des mots

Premier mot quasi muet murmuré comme dit pour soi-même ce souhait du jour que l’on aurait arraché à la nuit comme une plume

Deuxième mot plumé papillonne clairsemé bordure de lèvres susurré sorti de son nid tout ébouriffé pouffant ses heureux hasards dans l’attente ou la promesse à venir

Troisième mot souvent promis jamais tenu décline ses prédictions ses aventures le son produit chantonne un air que l’on respire de la bouche à la bouche

Quatrième mot déraciné s’accroche à la langue qu’un flot brutal fait dévaler sa pente inversement proportionnelle la durée de vie écourtée rentré dans la gorge

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.

Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.

Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.

Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.

Tu es celui
qui va loin devant moi.
Tu es celui
qui a de grandes jambes.
Tu es celui
qui ne m’attend pas vraiment.
Tu m’as dit : Les Pyrénées c’est beau.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu es celui
qui porte sur son long dos,
notre abri pour la nuit,
notre toute première nuit.
Dans ta poche un altimètre,
une boussole,
dans la mienne, un petit caillou
ramassé sur le sol.
Tu m’as dit : La nuit va tomber.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu allumes le feu,
je te regarde faire.
Quelques branches de bois,
ton souffle sur les braises,
au-dessus de nous, le ciel grand étoilé.
Je t’ai dit : allons maintenant nous aimer !
Tu le savais déjà, et tu as dit oui.
Au petit matin, la rosée à nos pieds.

Course

Nom féminin. D’abord « corse » 1205, puis « course» 1553

J’aurais gratonné gentiment avec toi à Bleau. Je me demanderais comment je t’informerai de mon fantasme d’escalader en solo, la face nord de l’Eiger par la voie Heckmair. Tu opposerais, angoissée, des tonnes d’arguments à ce projet de course mythique. Tu m’exposerais tes réticences : le risque mortel, l’absence de guide, la solitude, les intempéries, le bivouac éventuel dans la paroi, la lourdeur de l’équipement. J’insisterais, je me connais, et te dirais que c’est mon ardent désir, d’autant que j’ai à mon actif des sommets himalayens. Je noterais la pâleur de ton visage aussi blanc que neige.

Le lendemain tu me raconterais ton cauchemar nocturne où tu aurais vu mon corps chuter pendant 1500 mètres sur les rochers. Alors je te répondrais pour vaincre ta résistance, que j’engagerais un guide suisse et rechercherais un compagnon de cordée extrêmement entrainé pour cette course.

PORTANT

Je me serais égaré au Bon Marché devant un portant en acier chromé en forme de dinosaure. Attiré par son design et la beauté des habits présentés, j’aurais pris une photo. Ce faisant j’aurais charmé la vendeuse affectée à ce stand qui m’aurait tutoyé familièrement, l’œil souriant. J’en aurais fait immédiatement autant. Tu m’aurais fait remarquer à juste titre que je n’avais pas le droit de photographier cette œuvre d’art. Immédiatement je t’aurais proposé de poser pour moi. Tu aurais alors pris mon bras familièrement comme pour me manifester le début de notre histoire. J’aurais bien voulu te demander ton numéro de téléphone, mais tu m’aurais devancé.

C’est pourtant important les portants

REVE

Je t’aurais donné rendez-vous sous l’horloge de la gare à vingt heures et je t’aurais attendue, attendue, tu ne serais jamais venue, comme dit la chanson. Tu m’aurais donc oublié et tu aurais décidé de me larguer. Très-très tard je serais rentré, harassé. Et, ô miracle tu m’aurais téléphoné. J’aurais alors osé te demander si tu pourrais rappliquer. Et ce rêve inaccessible, je l’aurais réalisé !

chat
tu serais dans un corps poilu et doux, pas très grand et tu me ferais des câlins et moi je serais dans un corps humain-beaucoup moins poilu et je te regarderais miauler et faire tout ce que tu fais et je te donnerais à manger et quand tu aurais faim tu me mordrais

écriture
je serais dans mon corps et je noterai les mots qui me passent par la tête qui feraient des phrases qui feraient des histoires et toi tu me lirais

miracle
tu ferais des trucs qu’on t’a dit que tu ne serais jamais capable de faire et moi je les regarderais

tendresse
tu me prendrais dans tes bras et moi je te prendrais dans mes bras et on recommencerait jusqu’à ce qu’on en ait marre!

nudité
tu porterais des tissus cousus sur ton corps pour le couvrir et quand tu les enlèverais tu serais nue (et moi je te regarderais)