CERVEAU-FLAQUE

je porte une maison vide sous une pluie battante
car une limace bleue a poussé sous mon crâne

j’habite une maison nue au bord du marécage
car ce matin la mort a volé mes sandales
je brûle une maison muette sous le chant de l’oiseau d’octobre
car la pensée du fleuve m’est insupportable

quand un lombric épais se promène sur ma langue
seul-seul dans la nuit vaste

et
que j’ai envie de choses très belles
et
de choses très vivantes

quand un drap blanc coule sous un tas de cendres
que la main de ma mère me paraît vieille

et sale

et que sur ma tête repose le pied de ma grand-mère

quand l’arc-en-ciel brise le toit qui ne protège rien
car tous les occupants ont autre chose à faire
alors

je pose ma maison-malle sur un nuage noir

et je remplis ma bouche
de petits cailloux nus
et
de petits cailloux froids

alors je dis

patience
c’est juste un trou
juste un cri
juste une flaque

et je dis

lune

je dis

chien

je dis

pluie

J’entre dans la mer.
Je sillonne des kilomètres de lianes molles qui dessinent des rhizomes et scrute les dépôts gris turquoise que mon air pénètre avec une fulgurance incroyable, je n’aurais pas cru. J’ouvre grand. Je pénètre l’eau, je fais des bulles. Je sors de ma bulle, tu as vu. Je vais voir ailleurs si j’y suis. La mince pellicule saute et je ne suis plus qu’un fœtus aux pieds palmés mouvants. Je mute par le mouvement. J’accède à une autre qualité. N’étant plus rien, je suis un peu le sel le soleil son reflet le ciel les alluvions qui s’additionnent pour former le mot monde dans ce qui reste et se dissout.
Ainsi nous disons l’espace en excédant les frontières. Ainsi, nous sommes immensément.

Perdue dans ce monde

J’ai refermé la porte derrière moi.
Il faisait nuit, encore. 
C’était le bout de la nuit, le moment le plus noir. Le moment où personne ne sait. Le moment suspendu. Suspendus les souffles dans le sommeil, certains ne se réveilleront pas. Et pour les autres, le jour.
Encore.
Mes pas m’ont amenée ici, ce n’était pas prévu. Si j’allais quelque part je ne crois pas que je le saurais. Nous allons tous quelque part, personne ne sait. 
Comment pourrais-je savoir ?
J’ai fermé la porte doucement et j’ai commencé à marcher. Il faisait nuit sur ce monde, et jour de l’autre côté. J’ai pensé que si l’on se trompait de sens, on pourrait passer une vie entière dans la nuit à poursuivre le soleil.
Il y avait le noir profond, celui qui ressemble à l’éternité. Il y avait le silence de la nuit, qu’on appelle silence car il est fait de sons que l’on ne sait pas nommer. Un silence palpable, qui nous enrobe, qui nous berce. Il n’y avait pas besoin de marcher, ni de choisir une direction, c’était la nuit qui me portait. Le corps sait. Tous les corps savent marcher la nuit. Ils marchent même mieux que le jour, les corps, enrobés. Dans l’obscurité mon âme ne connaissait plus de frontières et je pouvais aller partout, de ce côté du monde et de l’autre, je ne voyais ni le bout de mes bras ni le bout de mes pieds, mon corps était un arbre parmi les arbres, un bruissement de feuilles, le vent doux sur les tiges. 

Qui es-tu ?
Mes pas m’ont amenée ici, ce n’était pas prévu.
Qui es-tu ?
Je suis parfois l’ombre de moi-même et parfois ma propre lanterne.
Qui es-tu ?
Je suis faite de toutes celles qui m’ont faite et je suis entièrement mienne.
Qui es-tu ?
J’erre sur les routes, je ne sais pas où je vais.
Qui es-tu ?
Je vis sans raison et sans but, et partout je suis chez moi.

Demain il fera jour, encore. 
Demain il fera toujours nuit.

Je suis spectrale dans la ville. Je crois que je ne suis pas une identité remarquable. Les cieux du Truman show ne sont pas réels. Le bruit des cours d’école est celui que je préfère. Je ne sais pas si ces enfants font partie du jeu.
Il existe des rues où je ne rencontre personne et il y a les autres.
Il y a les rues peuplées d’individus qui ne détournent pas le regard. Il y a ces rues où des individus semblent me voir. Ces rues où sont interdits les fantômes. Ces rues me font du bien ou du moins ces regards de ces individus dans ces rues me font exister et me font du bien ou du moins pas trop de mal. La plupart du temps je peine à exister parce que toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là, dans ma tête, m’empêchent d’être dans mon corps et quand la matière de la matière de la matière reste inchangée et spectrale elle aussi, vos yeux sont un remède à mon exode. Exister, se tenir en dehors de soi en survivant précaire devient doux et même si je doute des nuages des écorces scellées aux mornes vagues, vos iris de cristal me donnent parfois la force de participer au carnaval de façon courtoise ; pour cela je vous dis merci.

pas trop vite

Un mot après l’autre

pas trop vite
ne va pas trop vite vers la connaissance

écris ce que ton coeur chuchote à ton cerveau
écris la mâchoire serrée
le ventre serré

pas trop vite
ralentis le rythme de la larme qui coule à l’envers du cœur vers le cerveau

ne va
pas trop vite sur ton vélo la nuit

ne quitte
pas trop vite le corps des ailleurs, des ailleurs

tu laisses à l’intérieur de ta tête les mots rebondir trop fort
ils cognent ta tête comme la grêle explose les vitres de ta maison

tes mots fusillent les petites cellules dans ton crâne

et crâne est un mot qui ne va pas trop vite
qui ne sait ni courir ni rebondir

le crâne de mon frère n’a pas rebondi quand il a heurté le béton

sang est un mot qui ne sait pas rebondir

le sang de mon frère n’a pas rebondi quand il a giclé l’intérieur de son crâne

mort est un mot qui ne sait pas rebondir

la mort n’a pas rebondi quand elle s’est emparée de mon meilleur ami

écris la tête en bas, marche sur les mains

défie les mots d’apprendre à rebondir

défie les morts d’apprendre à lire

mets toi à courir mais

pas trop vite

ne va pas trop vite.

Je ne sais pas écrire sur la nature,
longtemps une évidence qui ne vallait pas la peine d’être mentionnée.
Aujourd’hui, il ne reste qu’une expérience effondrée à l’intérieur d’un mot.
(Oh la tendresse que j’ai pour cet espace renoncé…)
J’ai tout oublié de la véritable nature de la nature.

Je ne comprends plus les poèmes sur la nature.
A quoi ressemblent un frêne ou un geai ?
Aucune idée.
Je sais seulement que l’un est un arbre et l’autre un oiseau.
Et que dans certaines conditions, ils signifient liberté, attente, surprise ou désir.
Enfin, je suppose.
J’ai tout oublié de la nature des choses.

Parade sous la vie

______________*
Le grillage du jardin fait le tour de ta vie
Faite de fleurs odorantes,
______________de couleurs alléchantes
Qui résonnent au monde comme autant de pensées,
Inversées,
____________________soupesées, épuisées.
Il y a tant de beauté à vivre dans l’ennui.
______________*

Le bon mot.
Celui qui ouvre le monde d’un seul regard
Celui qui respire le souvenir
Celui qui fait grandir
__________________________Et qui…Et qui ?

…Le poète est en retard.

*

On reconnaît les gens qu’on aime aux petites tâches qu’ils ont dans les
yeux.
Comme si de la poussière de pluie s’y était glissée.
Et, mélangée au soleil, pailletait les iris, d’un message qui diffère, selon si
l’on aime ou si l’on aimait.

*

Il criait dans l’immensité vide du champ de coton, au milieu des quelques
fleurs que le vent faisait danser.
________« Marguerite », appela-t-il.
Mais non, ce n’étaient que des pensées.
______________
______________*

« Tu me manques ».
Elle avait prononcé ces mots avec dans la voix la peur de l’éternité.
Comme si le fait de le dire, de l’avouer, de le penser même, aurait pour
conséquences de figer ce sentiment.

« Tu me manques », il ne reviendra plus.

« Tu me manques », il ne sera plus là.

« Tu me manques », elle mit sa main devant la bouche.
Elle le voyait danser, devant elle, et ce n’était qu’une preuve de plus,
______________que tout cela n’existait plus.

les cheveu des clowns sont fait d’azote
le carbone attire les moustiques
les oies grossissent à vue d’œil
les vautours planent

les cheveux des clowns sont faits de peinture
il y a des jours avec et des jours sans
je tue
des petites et des grandes histoires


je deviens quelqu’un qui m’a plu
j’ai ses cheveux et son regard
quelqu’un qui m’a plu n’a pas de téléphone
je n’ai plus grand chose à voir avec un téléphone

dans un livre, les nomades disent au revoir sans se retourner
mais ils reviennent à la moindre rumeur
les mariages sont des pièges
la mémoire ment
on ne passe que des miettes ensemble, s’il vous plaît
laissez des miettes


j’ai rangé l’univers dans le regard d’un chat préhistorique
tout ce que tu penses de quelqu’un il le pense de toi
le chat a pensé que j’étais préhistorique
croyez-moi

Été. Nous marchons le long du quai. Tu parles sans t’arrêter, je regarde les bateaux et leur coque polie par le sel. Parfois, c’est toi que je regarde. Tes cheveux sont sales et un bouton déforme ta lèvre supérieure. Tu es quelconque. Je m’en veux immédiatement de le penser. Nous marchons de deux pas différents. Je n’aime pas le mouvement. J’adapte mon pas au pli de ta voix. Quelque chose se fissure en-
dedans. Je fais comme si je n’avais rien entendu.
Automne. Nous rejoignons les autres à une terrasse de bar. Nous sourions dans nos verres, nos peaux cousues sous la table. Ils n’entrent pas dans notre royaume. Les liquides n’ont pas de contour. Nous n’avons pas de contour. Nous sommes vivantes et infinies. Nous sommes ce qui existe. Les chairs bues, les bleus effacés. Chaque surface à toi est moi. Chaque surface à moi est toi.
Hiver. Nous dormons côte à côte. Le matelas est glacé. Je sais mais je ne veux pas que tu le dises. Je mets des mots dans les espaces. Je les empile les uns sur les autres jusqu’à ce qu’ils se brisent. Je mets des mots sous un microscope pour pouvoir mieux les voir et mieux les prononcer. Ton café a le goût des décisions raisonnables. Mon corps a des cavités en forme de toi. Il ne peut rien contenir d’autre. Je vomis jusqu’à ce que mon reflet apparaisse à nouveau.
Printemps. Tu n’es plus là mais tu es partout. Je vis avec l’idée de toi. Ce n’est pas toi, mais je l’ai façonnée pour qu’elle le soit. Je lui ai donné ton nom et ton rire. C’est suffisant pour ne plus jamais être seule. Je n’avais jamais aimé comme ça. Je n’aimerai plus jamais comme ça. Les travaux ont repris dans la rue d’à côté. De nouveaux voisins s’installent. Il fera encore très chaud cet été.

Je n’ai pas besoin de froisser les draps pour me voir nue
La peau laisse des traces que je n’ai pas préméditées
et qui me force à me voir

Le corps, c’est toujours lui. Qui lâche
Le corps trop bavard et personne à qui parler
Je lui dis passe-moi le sel ou le piment
ou n’importe quoi pour ressentir

Une main se perdrait par dessus mon épaule
comme un œil articulé
ou une langue

bref moment de calme
dans les chevilles
la douleur se roule en boule
et le silence ne veut rien dire

Je me calfeutre dans mon corps
c’est façon de ne plus parler
taire le mouvement de trop
le verbe qui tombe à plat et qui t’arrache la chair
(et la gueule)
en gros qui te condamne