Connais-tu ma tristesse ?

Elle me cloue au sol en des heures sans fin;
Et les jours sont semblables et les calendriers n’ont plus de sens
Si ce n’est de lier les jours inavouables 
De son départ et de ton départ !

Les orphelins sont-ils toujours aussi honteux ?

Connais-tu ma tristesse ?

Elle que je suis partout et qui me suit partout.

Connais-tu ma tristesse ?

Elle a le son du silence qui gronde en mon immobilité. Rien d’autre n’est au monde,
Ni mon souffle, ni celui de l’enfant d’hier,
Ni vos deux voix devenues si tôt indéfinies !

Connais-tu la tristesse ?

Fraternité damnée !
L’absence, amie en la chair scellée !
Et la joie incertaine,
Compagne de haute lutte,
Devenue seule dignité.
Et l’espoir plaie ouverte !
Comment le déserter quand le sourire des 
Ombres au cœur s’enchaîne ?

Connais-tu la tristesse ?

Houle vive conquérante où se noient les étrangers à la peine. Les esquifs du réconfort tour à tour s’y brisent.

Connais-tu la tristesse ?

Pour elle, on promet tout et par elle, tout advient.

Pour elle, de lui j’ai tout refusé .
Il ne pouvait demeurer que le vide.

Pour elle, de toi j’ai tout accepté, jusqu’au parfum que tu aimais, que je dépose sur ma nuque aujourd’hui.

Connais-tu ma tristesse ?

Ne l’ais-je criée à chaque ligne ? Puisses-tu me l’accorder encore un peu !

Connais-tu mon amour ?

Je l’avais ensevelie au plus profond de ma colère. Je n’ai pas su l’exhumer à temps !

Connais-tu mon amour ?

Il ressurgit aux cendres littorales alors qu’il se fait tard. Toi seule peut l’accepter, comme le peuvent les mères. Je le sens en mon âme à présent.

Connais-tu mon amour ?
Connais-tu ma tristesse ?
Connais-tu ma tristesse ?

Un chez toi

Les années passent 

Un village terne
Un arrêt de bus imprécis 
Des étreintes folles 
De rendez-vous en imprévus

Une maison austère 
Murs blancs
Façades blanches 

Au dehors un noyer 
Des mûres et des framboises 
Un banc pour déjeuner 
Au son d’une radio 

Personne n’y vient jamais 
Le temps y passe lent
Et nous aimons cela

En d’autre temps 

Les années passent 

Une façade de vigne-vierge 

Un clair-obscur à travers les vitraux 
Plume d’or à l’encre turquoise 
Sous-main de cuir brun
Que j’aime et qui m’effraie 

Des horloges à rebours 
Confinent aux aïeux 
On y cherche le jour 
Les jeux sont pétrifiés 

Devant la vigne-vierge 
On dessine une marelles 
À quoi bon la terre et le ciel
Quand on lance seul le galet 

Les papiers peints trop sombres 
Me guettent en insomnies
Et me mènent en rêve 
vers une autre maison

Une toute petite
Aux chambres mansardées 
Les lits à même le sol
De livres parsemés 

Au rez-de-chaussée 
Un vaisselier chinois antique
Une télévision obsolète 
Des cigarettes consumées 

Un café à partager
Pour des amis 
venus se réchauffer 
Au foyer des conversations 

Les années passent

Derrière les façades blanches 
Chacun a pris sa place
Toi le domaine des toiles immenses 
Moi l’étendue des cordes qui résonnent 

Peu de mots échangés 
Dans l’absolue complicité

Ils périront avec elle

Aube ne s’expliquait pas son prénom ; Aussi doux qu’Aimée ou Désirée; Ou même Étoile !

Elle aurait adoré se prénommer Étoile mais nul n’aurait ainsi nommé son enfant, du moins pas dans le monde où elle était née…

« Ma mère ne me dis jamais je t’aime; Ne me cajole pas plus; Ne m’offre pas ses bras. Ils me sont refusés tout simplement. Elle ne m’aime pas. Peut-être le tient-elle de la guerre qui l’aurait abîmée ; peut-être le tient-elle d’un père parti trop tôt…A-t-elle seulement aimé son ventre rond ? Peu m’importe. Seuls comptent le présent, la survie, et l’avenir un peu aussi. »

Cette rengaine battait les oreilles d’Aube; Tout comme les mesquineries, si peu masquées, dont tous étaient les témoins résignés! 

« Une souillon », entendaient les frères épargnés; « Une fille-garçon », les voisins bien indifférents…
« Elle ne tient que de toi! », le père tout aussi méprisé, rudoyé que la jeune fille…

« Dieux, que je voudrais la haïr ! Je manque d’imagination à ce jeu de la cruauté… ». Puis, pour un peu de réconfort : « Jamais, oh non jamais-je le jure !- je ne prononcerai ces mots maudits… Ils périront avec elle. »

Tu iras là où tu dois aller, tu iras à l’aveugle
Tu ne retourneras pas vers des yeux qui te garderaient prisonnier, immobilisé
Tu continueras d’avancer sans regarder en arrière
Tu avanceras là où te guident tes pas
Tu échoueras toujours mieux dans les chocs du chemin, dans les cahots de la route
Tu chanteras pour aller mieux, plus loin, tu ménageras ta monture
Tu t’abreuveras aux sources et à leurs origines, au ciel et à la terre, à la boue et aux fleurs
Tu ne t’assécheras pas parce que tu auras toujours soif

Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à
cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline.
J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle.
Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon

ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-
mère à faire semblant, à me confondre ?

Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux

ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-
être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère.

Avec ou sans

Le flambeau m’a fui
Le feu m’a fondue quand le bois m’a brûlée
L’oiseau m’a piqué de son bec avec de la cruauté dans le regard
Le renard a mordu mon ombre
La peau m’a trompée m’a tordue au bord du gouffre

Que veux tu me dire que tu n’oses pas ?

Je t’aime avec l’enfant qui flotte en moi
Je t’aime avec ma fureur et tous ses tremblements
Je t’aime avec les mains lourdes de sens
et de senteurs
avec ma peur de mal faire de ne plus savoir comment effleurer

Comment doit-on s’y prendre pour se défier ?
Où flotte le peu l’insuffisant l’insalubre ?
Où puis-je trouver l’insupportable vérité ?
Sur quel bouton reset où reloader ?

Je t’aime avec mon téléphone qui clignote et s’éteint qui ne dit rien de plus qui ne géo-localise aucune
logique ni aucune réponse
Je t’aime avec tous mes écrans fluides et non genrés
je t’aime queer quidam d’un amour maquisard qui l’eût cru
Je t’aime comme je te parle avec une langue insuffisante qui ne fouille pas assez qui rechigne à entrer dans les trous du monde

Où ai-je mis mes caresses où mes traces désertées ?

Je t’aime avec et je t’aime plus encore sans

I.

Les voix m’ont parlé
Les filles m’ont souri
Les hommes m’ont touché
La mer s’est retirée
Les souris m’ont grignoté
La parole m’est revenue
Le bâillon m’a enlacé
L’écorce m’a endurcie
Les backrooms m’ont attrapée
Le videur m’a embrassé
Les errances me sont revenues
La lumière m’a grattouillée
Les croûtes me sont tombées
Les lèvres m’ont saignée
Les yeux m’ont accusé
Le rêve m’a nuancée
Le réveil m’a assommé
Et la pucelle m’a câlinée

II.

Je t’aime avec tes collants, mon manque de slip
évident et mes pensées qui grésillent
Je t’aime avec mes doutes, mes catalogues de la
Redoute et mes premiers émois
Je t’aime avec mon ventre, gros, mes vergetures et
mes flasques d’alcools douteux.
Je t’aime avec mes cicatrices, mes combats perdus et
mes victoires.
Je t’aime avec mes doigts d’enfants, mes bonbecs
acidulés, et mon cœur parfois pur
Je t’aime avec mon corps, ses blessures, ses
tatouages, et mes regrets.
Je t’aime avec mes gueules de bois, mes flûtes
molles, et mes vers incrédules.
Je t’aime avec mon sexe adulte, mes épines pointues
et dures, mes lèvres saliveuses.
Je t’aime avec ma haine parfois, qui nous enivre et
malgré tout nous préserve.
Je t’aime avec mes mots, mes phrases incongrues, et
ma langue houleuse.

III.

As-tu les yeux ouverts ?
Les yeux bleus, verts ou noirs ?
Aimes-tu les cafards ?
Que portes-tu sous ta blouse blanche entrouverte ?
Portes-tu de la lingerie bleue ?
Ou verte ? Ou noire ?
Puis-je regarder sous ta blouse à demi ouverte ?
Manges-tu de dodus cafards au dîner ?
Bois-tu dans ce verre blanc une mélancolie bleue les soirs
de douces folies noires ?
Es-tu douce ? Seras-tu douce avec moi ?
Aimes-tu les douceurs ?
Quel calvaire bois-tu donc dans ce verre si bleu ?
Les idées noires te font-elles de beaux dessous bleus sous
ta blouse blanche à présent ouverte ?
Manges-tu des petits cafards au petit-déjeuner ?
Mangeras-tu mon cafard tandis que j’ausculterai tes si
délicieuses dentelles ?
Ta dentelle est-elle si fine que cela ?
D’où vient cette lingerie si fine ?
Est-elle noire, verte, ou bleue, ou bien encore moite et
blanche ?
Où voudrais-tu que je te la mange ?

Déambuler !

Tu es le clandestin 
Tu es l’aventurier 

Le nomade-inventeur

Toutes les rues
De toutes les villes 
Sont les tiennes 

Tu en fais la lumière 
Et les obscurités 

Je garde les jardins ; J’en créerai les méandres invisibles !

Dans tes empreintes, solitaire, je suis passée. Comme toi, j’ai senti le mouvement de la vie ! Je n’ai pas erré au hasard; J’ai aboli les lois dans ma traversée!

Tu me disais 
N’écoute 
Ni les itinéraires 
Ni les destinations 

j’ai marché aussi longtemps que le corps l’exige ; Sans crainte de l’éprouver par la fatigue…Suis-je devenue ta compagne anonyme ?

Flâneurs 
Unis
Universels
Vagabonds le temps d’exister 
Sommes nous des démunis 
Ou 
Est-ce le monde 
Qui nous appartient un peu 
Le temps de déambuler ?

Le royaume de Saber

Tu t’engageras sur le minuscule sentier. Il s’élargira sous tes pas. Tu veilleras bien à ne pas le quitter sinon ses bas-côtés meubles et marécageux t’engloutiront ; ils t’empêcheront de réfléchir et tu ne pourras plus retrouver le chemin qui mène au royaume de Saber.
Tu observeras bien tout autour de toi. Tu scruteras le sol sur lequel tu trouveras, au bout de quelques temps de marche, une clef. Surtout, tu ne la ramasseras pas, mais tu t’accroupiras pour repérer si elle comporte un code secret. Si elle n’en a pas, tu devras poursuivre ta route sans te décourager pour en trouver une autre. Lorsque tu poseras tes yeux sur la clef que tu cherches, tu ne t’en saisiras sous aucun prétexte. En revanche, tu prendras ton temps pour mémoriser son code secret à vingt-cinq caractères.

Lorsque tu l’auras mémorisé, tu verras la haute tour du royaume de Saber se dresser devant toi. Elle est gardée par tous ceux qui ont échoué dans leur quête. Ils te parleront sans cesse et tenteront, par leur palabre, de te faire oublier le code pour t’empêcher de parvenir à ton but. A ce moment là, tu fixeras un point devant toi pour rester concentré.

Tu arriveras alors en bas d’un étrange escalier dont les marches de papier essaieront à leur tour de t’étourdir de leur charabia pendant que tu les graviras. Pour les en empêcher, tu diras ton code à vingt-cinq caractères sans jamais interrompre ta récitation, Tu crieras le plus fort possible afin de couvrir les voix des marches de papier.

Enfin, tu arriveras en haut de cet escalier où deux énormes portes te feront face. L’une te mènera au royaume de Saber tandis que l’autre t’emportera à jamais dans les ténèbres de l’ignorance, Pour parvenir au bout de ta quête, tu devras bien observer chacune des deux portes. Seule l’une d’entre elles porte le caractère qui manque à ton code secret. Tu devras te fier à ton intelligence pour le retrouver. Il te suffira ensuite de le toucher pour ouvrir la porte.
Alors, le royaume de Saber sera à toi.

Homme-Oiseau

Le chemin m’a déroutée
La route m’a désorientée
L’Orient m’a enchanté
Les chants m’ont transporté
Les transports m’ont rattrapé

D’où venez-vous ?
Où vont les oiseaux à l’automne ?
Où vont les hommes migrateurs ?
Où sont les routes ?
Aiment-ils les pays qu’elles traversent ?
Où bien voyagent-ils dans leur tête ?
Et dans les rêves qu’ils construisent ?
Où sont leurs espoirs ?
Sur leurs ailes ?
Les camouflent-ils dans leurs bagages ?
Ou les abandonnent-ils dans leur exuvie ?

Oiseau,
Homme,
Homme-Oiseau,

Je t’aime avec
mes mots,
mes hiatus,
mes apostrophes.

Je t’aime avec
mes yeux,
ma peau,
ma bouche.

Je t’aime avec
mon cœur,
ma tête
et mon souffle comme une tempête.

Je t’aime avec
mes nuages d’or et d’argent
et mes étoiles au firmament.