Sois vive !

Sois vive oh ma fierté 
Plus vive que ta peur 

Facile sera la honte
Compagne de l’immobile

Sois vive oh ma fierté 
Grandir  c’est traverser
Montagnes et forêts 
Le plus souvent sans guide
Se perdre ou se blesser
Et risquer la relève 

Sois vive oh ma fierté 
Tu n’es pas seule sur ce sentier 

Sois vive oh ma fierté 
De ces égratignures 
Des chemins hors balises
Des branches qui craquent sous tes pas
Des monts trop hauts pour être gravis aujourd’hui 

Sois vive oh ma fierté 
D’avoir conquis seule ton visage relevé 
Tel l’enfant placé dans un lit sans histoire 
Dans un lit non bordé 
Blotti dans les bras de la honte 
Et non ceux des rêves souhaités 

Sois vive oh ma fierté 
De tout ce qui t’habite
Tout l’amour qui t’habite
De l’asphalte des cités arpentées 
Des mots qui te préservent des cauchemars de ton labyrinthe insatiable 
De ta famille bâtie 
De longue haleine rêvée 
Cette enfant farouchement portée 
Et tendrement bercée
De sa joie qui explose 
Sa gaieté qui désarme 

Sois vive oh ma fierté 

Ne prends pas cette chance pour un miracle
Ne t’en prive par habitudes 
Tu peux te l’accorder
Tu n’as rien à y perdre

Sois vive oh ma fierté 
Oublie d’être parfaite
La quête serait vaincue
Et nul ne te le souhaites !

Vertige

Combien de temps faut-il pour oublier un nom

Combien de temps faut-il pour oublier les yeux le nez la bouche la peau le sentiment ton sang entre mes lèvres après mes dents pincées 

Combien de temps il faut pour soutenir le reste des ans sans ta langue ta voix et le chant des sirènes 

Pour tenir la barre sans prendre l’horizon comme un mur et le ciel à l’envers et ta lune sans ma bouche et tes seins sans mes mains 

Combien pour que la pulpe des doigts ne retienne plus ton visage et la couleur des feuilles que les phalanges se démêlent de nos poils sans vertus 

Combien faut-il à mon être pour se dessaisir de toi sans chuter en néant dans un vertige béant 

Basculement

Comment marche la raison ?

J’ai perdu la tête et le cœur en un jour
J’ai perdu mes clés et la fenêtre des yeux 
J’ai perdu mon constat et tout ce que je suis 

Comment s’active le manque de distance ?
Comment se reconnaît la chute ? 

J’émerveille mes contours en les noyant de malte de rousse ou bien de blanc 
Je m’émerveille des cils qui me barrent la vue
Je m’émerveille stroboscopes qui marquent nos sourires
Je m’émerveille des foules et de toi au milieu 

Comment se regarder quand les pupilles éclatent ?
Comment trouver le lieu où le noir ne s’étale ?

Je n’ai rien retrouvé au chant des rues et des étés
Je n’ai rien retrouvé que des parfums légers volatiles et fugaces

Comment savoir encore ou se trouvent mes pieds ?
Comment poser le cœur quand on a tout raté ?
Comment semer le jour quand les nuits vous avalent ?

Je t’aime avec ma langue et mon système nerveux
Je t’aime avec l’intérieur de ma peau mes oublis et mes doutes 
Je t’aime avec mes ombres et mes incertitudes 
Je t’aime avec mes bris et les gouttes de rouge sur mes plis de poignets 

Comment retenir la vie lorsqu’elle veut tout quitter ?

Mirèio

Je n’existe pas 
Je suis une invention née de la poésie d’un homme et du monde 
Je suis sortie du ventre du vent sous le soleil et le crissement des ailes de l’été 
Je suis née affamée par le chant de l’enfant qui grimpe les collines au pied des falaises blanches dans le bleu des lointains déversés 
Je suis la craie calcaire et l’abrupte des mers la houle légère et le mistral cinglant 
Je m’élance du nord poussée par la vallée et le courant des fous 
J’ai un accent fragile et la peau des grands froids 
Je m’éprends des plus petites herbes et des pousses mauvaises 
J’ai l’injustice rageuse des pins courbés au sol pour tenir à la terre 
J’ai les yeux de garrigue et l’horizon azur 
J’ai dans le corps le feu des vagues qui avalent 
Je suis une brûlure sur un givre invisible 
Je suis la voix de l’or et le chant du silence 
J’ai la sonorité de celleux qui possèdent la lumière 
Mais je ne suis que l’ombre oubliée de moi-même

Fendre la nuit

Dans chaque espace tu verras la lumière fanée des fenêtres à demi fermées 
Entrebâillement du soir sur la nuit en venue

Tu verras les brisures électriques de la ville sur ton sol lamé bois sur ton espace intime sur le corps de ton lit 

Tu improviseras la danse du noir la danse de la peau entre ta main et tes cuisses écartées

Tu trouveras les chemins qui mènent aux lisières et aux rêves éveillés 

Tu te soûleras des brumes et du silence en les rompant d’un soupir et d’un cri 

Tu élèveras ton cœur au dessus des forêts et des nuages avides 

Tu embraseras l’opaque des lunes sans nulle mesure ni un seul réverbère

Tu les mettras à terre de n’avoir pas vu naître dans le creux de tes lèvres l’épaisseur attiédie de tes moites extases

Pour qu’avant les soleils ton ventre palpite pour deux juste entre toi et toi

Ter la ba / en bas

Ter la ba, ban form lé dessiné
Ou sa cherche a li, ou sa fouillé, près de out keur
Sat roches fouettées, li sa aide a ou
Derièr li, ban vert li prolifère, ban voune humide ek son kor nu, anou la dépose un bekot, frazil
Aou naura pèr, mais sa lé normal
Aou nozera point touche a el, 
Do lo sa gid out pas, trankil ou sentira aou triste, ban souvenir li va remonté dan out jabot, li sa angrinn aou,
Mais sa lé normal, sat souvenir li sa debonde out kor
Aou sa guèt le kriyé cozé, par li, aou va trouver son musik ki kraz derrière ban lombraz

En bas, par là bas se dessinent des formes
Tu iras les chercher, les fouiller au plus près de ton coeur
Ces pierres battues, elles t’aideront
Derrière elles, du vert à foison, des mousses humides et son corps nu, on l’a embrassé, fragile
Tu auras peur et ce sera normal
Tu n’oseras pas la toucher mais l’eau guidera tes pas
Tu te sentiras lasse, envahit par tes souvenirs, ça grondera à l’intérieur de toi
Mais ce sera normal, ces souvenirs ils déborderont ton corps
tu attendras le cri, et par lui tu trouveras sa musique qui danse derrière les ombres

Si je t’aime encore

L’interdit m’a poussé si loin
Le ciel m’a secouée
dans tous mes sens giratoires
Le sort m’a secourue
L’issue m’a défendu de descendre
jusqu’à toi
C’est la rivière qui m’y a autorisé
dans ses flots tout est devenu possible
l’eau m’a charriée jusqu’à toi
elle m’a soulevée et portée
elle s’est infiltrée en nous a fait son lit
nous a creusés de rides caillouteuses
Les pierres m’ont basculée la première
elles m’ont suivi de si près que j’ai dormi avec elles (et cela voulait dire s’endormir avec toi)
elles m’ont remué m’ont fait vaciller
elles m’ont déroutée déviée de ma vie
elles ont déroulée toute la longueur de mon corps
elles m’ont chahuté m’ont chuchoté ton amour


Je t’aime avec mes os pointus mes dents mes griffes (où est ta peau)
je t’aime d’une force animale qui refuse de s’éteindre (où se trouve l’autel que je t’ai élevé)
une force qui s’éternise je t’aime à te dévorer (quand est-ce l’heure du déjeuner)
j’ai aiguisé ma faim ta finalité je t’aime avec ta propre force avec ton insatisfaction ton instabilité (quand
revient ton nom)
je t’aime avec les séismes les dessins à main levée de nos désirs (où gardes-tu tes couleurs)
je t’aime avec mes vagues mes densités douces mes éruptions (veux-tu seulement que je te submerge)
je t’aime avec ma bouche d’incendie et mes voies d’eau à inonder tes voeux à envahir tes chastetés (veux-
tu que j’ouvre mes cris que je disperse mes crues)
je t’aime avec tant et tant que je t’épuise peut-être (préfères-tu que je range mes armes)
je t’aime avec un reste d’indécision un reste d’indécence (dois-je vendre mes dernières volontés, si je dois
en tirer profit)
si je t’aime encore c’est avec ce que je n’ai plus, c’est avec ce que je ne suis plus

Le chemin m’a égaré
Mes pieds ont pali
Ma langue a rosi
Mes cheveux blondis
Mes ancêtres ont vu
Ma salive a coulé
Mes oreilles ont rétréci
Mes mains ont dansé, aussi
Le chemin m’a

(je t’aime comme l’eau douce)

Je t’aime avec mes amulettes
Mes robes et mes fresques
Je t’aime avec mes couleurs
Mes traits mes feuilles
Je t’aime avec mes assiettes
Mes serviettes
Mes couteaux
Je t’aime avec mon sol
Mes tapis
Mes murs
Je t’aime avec mes draps
Mes oreillers nos armures
Je t’aime avec ma salopette
Mes chaussures crantées
Mon vernis à ongles écaillé
Je t’aime avec mon après-shampoing
Ma serviette de piscine mes palmes
Je t’aime avec mon disque dur externe ma clé usb
Ma colle en stick

As-tu reçu mes baisers ?
Où te trouves-tu ?
Où ranges-tu tes slips ?
Comment vont tes ancêtres ?
Quel(s) âge(s) ont-ils ?
Où est le monde ?
Comment s’appelle ton chat ?
Quelle langue aime-t-il ?
Que faut-il faire
Pour danser ?

Une prière sans église

Le bars – le barde, le troubadour – avait bâti des villes, peint cent visages, mille paysages !

Albert avait taillé le marbre et le granit et fondé un foyer dont j’étais – Charlotte – le dernier enfant.

J’ai cru en ce troubadour et en la lignée ; Au liens qui unissent la terre aux hommes et les fantômes aux vivants! J’ai cru au désir et à l’espoir ; Aux chemins à parcourir. Ainsi mon enfant s’est appelée Albertine. La foi est un passager clandestin.

Charlotte Le Bars, j’avais – enfant bardesse – pour porter ma voix les vibrations de ma harpe. Mais elle est devenue totem à qui tout sacrifier. Je ne pouvais lui rester fidèle.

Pour devenir troubadouresse, Charlotte est devenue Sacha : femme forte, femme protectrice et femme enfantée du chaos; Poétesse synesthésique.

Mais l’encre du destin sur le papier de nos peaux passagères ne m’appartenait pas ! Je ne pouvais que l’emprunter pour une prière d’écrivaine qui se passe d’église.

Je ne suis pas une prophétesse; Je ne porte que l’émotion de mes bribes de vie afin qu’elle deviennent votre le temps d’un récit que je ne saurais clore. Je n’en ai pas la clé; L’écriture me l’a dérobée.

Jalons

Le bruit des obus qui éclatent. 
Tu penseras que tes tympans ont explosé, eux aussi.
Tu entendras des cris qui s’éteignent dans la nuit pour finir dans la terre, où tout se rassemble et se récréée. 
Tu courras parce que tes jambes chercheront à se sauver.
Toi, tu ne sauras pas s’il faut te sauver, mais tes jambes, elles, le sauront. 
Dans le froid de janvier, il n’y aura aucune lumière. 
Tu traverseras des champs, passeras à travers des haies, chercheras un pont. 
En-dessous, tu entendras l’eau claire poursuivre sa route, inlassablement. 
Tu te demanderas s’il ne vaut mieux pas la rejoindre. Tu te pencheras au-dessus du pont, il y aura des odeurs de foin et de tourbe, l’humidité montante du lit de la rivière, et tu ne le feras pas.
Tu continueras à marcher.
Au loin, il y aura des maisons, peut-être une église. Tes pieds te porteront car ils n’auront rien d’autre à faire. Tu ne sauras pas bien s’il te reste de l’espoir, ou si tu as tout perdu en chemin.
Devant le village, qui sera une petite ville, tu avanceras dans le noir, te repérant à l’instinct, aux ombres, à la lune. 
Tu passeras devant des fenêtres brisées, des éboulis de murs qui n’ont pas tenu. 
Tu iras au hasard des rues, craignant autant les vivants que les morts, les fantômes qui surgissent et qui restent accrochés. 
En ces circonstances, mieux vaut-il être vivant que mort ? 
Tu n’auras pas la réponse.
Sur la gauche, il y aura une maison qui ressemble à toutes les autres maisons de ce village qui est en fait une petite ville. La porte de la grange, que tu pousseras doucement, comme si la douceur qu’il te reste était toute entière contenue dans ce geste, s’ouvrira sous tes doigts. 
Sur la paille, il y aura une femme, son regard fouillant le tien. 
« Qui es-tu ? » murmureront ses yeux. 
Alors tu t’approcheras d’elle, tu saisiras sa main froide et tendue, et tu pleureras.