Une prière sans église

Le bars- le barde, le troubadour – avait bâti des villes, peint cent visages, mille paysages!

Albert avait taillé le marbre et le granit et fondé un foyer dont j’étais – Charlotte – le dernier enfant.

J’ai cru en ce troubadour et en la lignée ; Au liens qui unissent la terre aux hommes et les fantômes aux vivants! J’ai cru au désir et à l’espoir ; Aux chemins à parcourir. Ainsi mon enfant s’est appelée Albertine. La foi est un passager clandestin.

Charlotte Le Bars, j’avais – enfant bardesse- pour porter ma voix les vibrations de ma harpe. Mais elle est devenue totem à qui tout sacrifier. Je ne pouvais lui rester fidèle.

Pour devenir troubadouresse, Charlotte est devenue Sacha : femme forte, femme protectrice et femme enfantée du chaos; Poétesse synesthésique.

Mais l’encre du destin sur le papier de nos peaux passagères ne m’appartenait pas ! Je ne pouvais que l’emprunter pour une prière d’écrivaine qui se passe d’église.

Je ne suis pas une prophétesse; Je ne porte que l’émotion de mes bribes de vie afin qu’elle deviennent votre le temps d’un récit que je ne saurais clore. Je n’en ai pas la clé; L’écriture me l’a dérobée.

Asile collectif

Combien de médicaments faut-il
pour assommer un fou ?
Quelle est la dose requise
pour me canaliser au sein de cette époque remplie de fous ?

Quels moyens financiers tant réclamés faut-il
pour humaniser la psychiatrie moderne ?
Combien de neuroleptiques faut-il
pour coudre des camisoles chimiques confortables
– rendre l’horreur supportable –
pour me libérer ?

Du manque de ressources humaines,
à l’indisponibilité des soins requis
jusqu’aux chambres capitonnées,
Des premières trépanations à Emil Kraepelin,
de -7000 avant notre ère à nos jours
des millénaires à vouloir soigner.
Moi, 37 ans, NORMAL et vivre à la marge.

Des siècles depuis l’Antiquité :
la curabilité de la folie en question
et ses chaînes pour les aliénés,
pour m’attacher à ma condition
Toujours sain d’esprit ?

Quand commence la raison de l’autre
et s’arrête la nôtre,
la folie, elle
blague pas.

On les adore 
Leurs sensibles couleurs 
Leurs poésies lisières en horizon 

On les adore 
Leurs sensibles musiques 
Sans boussoles à l’assaut de la vie 

On s’en revêt 
On prétend les saisir 
Drapés de 
Dignité 
Gangrenés 
D’ignorance 

Mais les nommer 

Cueillir d’instinct la force 

Mais s’emporter 

Embrasser l’intranquille 
Étreindre les distances 
Et ne pas les livrer
Au glas des forteresses 
Citadelles 
En nos marges
Où se rompent les latitudes 

Mais leur tendre la main 
À ces voix étouffées 
Mais leur tendre la main 
Aux larmes qui explosent 
Mais leur tendre la main 
Elles sont 
L’ultime 
Armée 
De la guerre que se livrent 
Les captifs 
De nos certitudes 

Ouvrir nos bras
Nous ne le ferons pas
Ouvrir nos bras 
Nous n’avons 
Jamais su

Aux chimères grandies 
Hors sillons 
Hors les âges 
Asilées en oubli
Nourries de leurs seuls 
Rêves 

Et ne plus fuir 
Accueillir l’évidence 
Et ne plus fuir 
Que des désarçonnés 
Foulés aux pieds de nos 
Frontières 
Et de nos miroirs clos
Dépend 
La puissante beauté 
De notre humanité

Regarde les martinets manoeuvrer entre les murs de la ville,
Regarde la mort dans le ciel se pencher pour tendre son électric feel

Attention à la pluie car les murs sont sans rebord
que l’eau qui coule, coule dans nos fenêtres

Attention à la famine et à sa courroie de pétrole
à l’air qui intensifie sa haine de l’humain
au navire unique, à l’appel du vide
aux portraits et aux traits qu’ils figent
à l’estampe qu’on lègue comme un souvenir

Regarde. Regarde les martinets.

Attention car « quand le bourreau s’ennuie, il devient dangereux »
comme un calme devant la tempête

Regarde comme les chèvres au bec d’asphalte se repaissent
de foudre et de magma,
le feu qui grille dans leurs yeux

Attention au zèbre qui se cache parmi les loups
car il n’existe pas.

Regarde. Regarde maintenant. Les martinets.

Et maintenant que fais-tu ?

Ta Mère n’a plus de lait. Alerte !
Ses seins flottent au vent
La rivière verte s’est tue
Sa crinière d’écume ne se cabre plus

Alerte ! la Skokomish est en cru
Les saumons enjambent le pont
Et meurent en chemin
La terre tremble – le corps résonne
On est en vigilance orange

Alerte ! chairs mutilées
On virucide on soigne
à coup de scalpel
et de lance flamme

Ton grand père le savait
Quand les vignes remplaçaient
Les arbres de leur uniforme monotone
Que les feuilles se teintaient de bleu
Céruleum sur sol desséché ocre jaune

Le grand chêne n’est plus
Le silence métallique de l’air
Hurle l’absence. Alerte !
Où sont passés les oiseaux ?

Alerte rouge

Alerte ! Alerte rouge !
On me dit qu’il n’y a plus rien. Nada.
Plus de rouge… A la diète ! C’est niet ! Je donne
aussitôt l’alerte générale immédiate au Colonel sans citron.

Sec. Car qu’allons nous carafer du coup si point de picrate ?
On alerte vite, dans le vif, plus vite bon dieu ! Je reste alerte diantre que diable! Et sonne alors l’alarme. On épie de près, toujours plus près, jusque dans le verre… Vide de sens et de rouge.
Alerté par cette insolite sécheresse soudaine, on a pris tout le rouge, en vain, c’était des bouteilles poreuses… On sonne donc le tocsin. On doit vite se réveiller.

Alerte quoi ! Sinon, maline et astucieuse, cette boisson délicieuse, qui à elle seule connaît le secret de
l’évaporation heureuse, disparaît joyeusement. On l’affirme. Mais bon sang de bois !

Alerte quoi ! Ce n’est pas heureux mais au contraire malheureux au possible. Triste à en pleurer sans fin. Car qui perd la soif erre alors l’esprit non alerte aux aguets mais sans aucun but. Stérile quoi ! Nul, ineptie perpétuelle des révolutions consensuelles, le néant une fois de plus.

Alerte quoi ! On est prêt à tout ! Tant mieux ! Mais prêt à quoi exactement ? On le demande bien. Sans cesse. On n’écoute surtout pas la réponse. Et on vend des bouteilles pré-vidées qui ne tiennent pas la charge de surcroît !
Infâme dictature du vide, on crie à l’obsolescence programmée des flacons, et ce peu importe l’ivresse.
Alerte mondiale ! La timbale à sec, on s’inquiète pour notre capacité à contenir. Toujours. Sans frémir. Jamais.

Alerte bon sang de bon rouge ! Hein quoi ? Plaît-il ?
Alerte ! Alors ça suffit !
Arrête donc de me faire peur ainsi quand il te reste au frais deux kil de rouge bien frappés, de quoi se pinarder peinard jusqu’à la prochaine accalmie ! Ou du moins jusqu’à sept heures et demi.

Ah bon ? Et oui. Arf, et bien du coup, mea culpa, toutes mes condoléances, l’homme lucide n’est plus.
Fausse alerte.

Le vieil homme et la jeunesse

Et toi vieil homme, poursuivie la folle jeunesse, que crois-tu boire ? Que veux-tu boire ? Il faut que tu boives pourtant. Il le faut. Pense à bien t’hydrater par ces temps de sécheresse collective. L’eau d’ici n’est pas bonne pourtant, et au-delà de ce que tu devrais absorber, l’odyssée infinie des liquides qu’il te serait agréable de goûter reste en suspens dans les verres fragiles pourtant si féconds. Il faudrait que tu t’imbibes des ces précieux nectars. Le sais-tu ? Les fleurs ont ces parfums enivrants qui te permettront de rester lucide dans toutes tes ivresses. Te rappelleras-tu de cela ?

Les frigos nourrissent les corps, certes, et les salières salent les corps morts afin de les conserver. Pour t’accompagner sache que les cendriers préservent les erreurs volatiles du passé. Les fenêtres ouvertes laisseront entrer ce vent du nord qui redonne la soif. Les mouchoirs dépliés garderont secrètement les rires assassins du temps qui s’écoule sur le bord de tes lèvres ridées. Les versets poétiques seront capables de te réchauffer quand ces alcools meurtriers te feront trembler. Les bourses arides auront toujours quelque menue monnaie afin que tu sois ivre même dans l’eau plate.

Le vieil homme pleurait à gorge bien serrée et la jeunesse s’essoufflant ordonna :

Oui ! Bois ces larmes que tu ignores être celles du bonheur. Bois ! Ne te retourne pas et fuis ces verbes qui ne savent pas. Juger, savoir, être, avoir. Réponds liquide au solide. Toujours. Hurle cette souplesse qui ne demande qu’à s’adapter aux contenants de toutes sortes. Et surtout, avale cul sec! Quoi qu’il en coûte, couleuvres comme mets indélicats. Puis ensuite, savoure ce délicieux vin de serpent, ainsi que ce fin dessert raffiné. Rappelle-toi bien du prix de la consigne. Cela te sera utile les jours de vaches maigres. Mais après tout, vieil homme, tout cela tu devrais déjà le savoir…

Puis telle une fuite qu’on ne peut étancher la jeunesse alors s’en alla boire ailleurs avec d’autres vieux fous. Sans se retourner sur la solitude, elle pris la direction d’un aller sans retour.

Ailleurs

Pars. N’importe où. Mais efface tes traces. Pose ton regard au loin. Impulse un mouvement, choisis une mesure. Un rythme qui t’est propre. Respire, à fond.
Souris tout le temps. Surtout quand c’est difficile. Donne-toi du lest. Lâche. Absorbe. Jusqu’à ce que tu trouves, de la force. Évite les pistes sombres. Saute les barrières. Alpague des inconnus. Pendant les heures creuses. Demande aux gens qui vivent vraiment dehors. Comment ils font, eux. Quand tu manques de courage ou te plains. Ta douleur contre la leur. Tu échanges ?

Tu es plus fortuné que tu ne crois, si tu as un toit. Écris ce que tu vois. Ou tu as marché, à qui tu as parlé. Aujourd’hui, et hier, et avant-hier. Et demain. Surtout demain. Comment c’était et quelle sera la prochaine route. D’abord, vérifie tes mains, tes pieds, tes pas sur le sentier. Comment le temps passe, tu ne t’en soucieras plus. Dessine des étoiles, pas sur un écran. Cherche la compagnie de ceux qui te veulent du bien. De tes épaules alors tomberont des pierres, des gouttes, du tonnerre. Peut-être. Qui sait ? Même toi tu ignores, tout ce que tu peux laisser derrière.

Quelque chose va grandir, d’énorme à l’intérieur. Va pousser, te guérir un peu. Pas complètement. On ne guérit jamais complètement. C’est un leurre. C’est ce qui compte le plus. Ce qu’ils nomment « sauvage » en toi. Qu’est-ce qu’ils en savent. Tu erreras en silence, vers des jetées, des forêts, des océans, peut-être. C’est beau. Un beau cliché. Ne le partage pas tout de suite alors. Garde tes images. Elles deviendront des visions. Tu absorberas tout ce qui n’est pas communiqué.

Cela nous concerne tous. Sinon ils te couperont en morceaux. D’un mot, d’un commentaire. Ils agripperont tout ce qu’ils peuvent. Et immoleront ta Foi. Pour la jeunesse, c’est encore pire. Dès la naissance. Se hâter de vivre. Peut-être passons-nous notre temps à attendre. Quelque chose qui n’arrivera jamais. Mais qui nous meut, jusqu’à la fin. Pour chercher ailleurs, ce qui se trouve, ici.

Fragile beauté

On les adore
Leurs sensibles couleurs
Leurs poésies
Dont on sait ce repaître
Drapés de dignité !

On les adore
Leurs sensibles musiques
Que l’on prétend saisir
Rongés de peur, d’orgueil
Gangrenés d’ignorance !

Mais les nommer.

Leur accorder un nom.

Et ne pas les livrer
A ces geôles d’oubli !

Mais les nommer.
Ces geôles de mépris !

Mais leur tendre la main
A ces cris étouffés
Mais leur tendre la main
Aux larmes qui explosent

Mais leur tendre la main
Elles sont l’ultime armée
De la guerre que se livrent
En nos marges
Les fous que nous avons créés.

Ouvrir nos bras
Nous ne le ferons pas
Ouvrir nos bras
Nous n’avons jamais su.

Et ne plus fuir.

Accueillir l’évidence
Que de ces oubliés
Dépend
La fragile beauté
De notre humanité.