C’est un texte

C’est une obscurité. Ou une lumière. Mais cela se déroule de nuit. Dans la pénombre ses yeux lumineux éclairent. Son odeur est noire, profonde. L’air circule calmement, sûrement. Le bruit s’effrite contre les pales du ventilateur.

C’est une fenêtre de toit, une fenêtre ouverte. Qui laisse peu à peu la nuit partir à travers. Qui laisse peu à peu le jour revenir à travers. L’espace entrouvert, filtre le monde extérieur, l’univers entier à vrai dire. Il n’entre que ce qui a la place d’entrer.

C’est une longueur. Ça prend tout son temps. Le luxe suprême en somme. Les oiseaux peuvent siffler. Les balles de fusils aussi. La terre peut imploser avec toutes ces femmes qui ne restent pas. La guerre peut exploser dans le cœur de tous ces hommes. Oui. Mais ça prend tout son temps.

C’est un matin. Qui arrive enfin. Sa lumière qui crache sur la nuit. Sa vertueuse répétition qui jusqu’à quand ? Peu lui importe, il est là. Toujours au rendez-vous. Et si ce n’est par pour lui ce sera pour elle. Il reste humide ce matin sur elle, la terre sèche.

C’est un café. Son amertume est adoucie par du lait entier. Entier. Entièreté des douceurs non imposables en ce monde. A l’instant T le liquide blanc imbibe la noirceur. Mais cela ne fait pas du gris. Mais du marron clair couleur crème. Le fou mal réveillé peut le boire lentement.

C’est une minute. Sans fin. Que l’on répète à l’infini pour vouloir la stopper. Elle ne se fige pourtant point. Jamais. Elle défile avec une insolence immonde. Mais cela fait aussi toute sa beauté.

Ce sont des cigales. Qui chantent. Qui annoncent que ça va barder. Que le temps n’est plus aux aurores. Cela se tasse finalement. Il faut tourner la page. Les ires ancestrales ne sont pas de mises. Surtout pas.

C’est une odeur. Chaude et suave. Les cheveux blancs poussent quand même. Peu importe ce qui la retient, elle arrive. De manière pertinente elle assène la réalité. Sa réalité. Les cloches sonnent au loin. Il est midi maintenant.

C’est infini. Ni le temps, ni la tasse, ni le vent, rien ne passe, tout s’étale, sur les tartines périmées qui ne se
mangent d’ailleurs pas. L’oiseau siffle. Trois fois. Non, il n’a pas compté. Il fait chaud en dehors des corps. Il ne compte pas. Il fait froid en dedans des cœurs.

C’est une idée. Qui rigole quand il pleure. Qui pleure quand il pense. Les contrastes discordants sont aux affûts de la moindre incertitude. Telle une chatte à pas de louve elle se faufile les dents longues et le regard perçant. Et le pire dans cette idée calme et folle, c’est qu’elle persistera quoi qu’il advienne et quoi qu’il en pense.


C’est une fin. Pas une finalité. Juste une formalité. Les contours s’effacent au profit d’un mauvais concours de circonstances aggravantes. L’air y est doux et sent bon. Les fleurs poussent sur ce tertre qui renferme toutes ses certitudes. Et à la fin il n’en reste aucune. Et c’est immensément beau et serein. Cela lui fait du bien, et il peut, enfin, s’arrêter de respirer.

Et c’est…

C’est un escalier. Ça se voit à ses volées de marches qui mènent toujours plus haut. Ça s’entend au son des pas qui le gravissent quatre à quatre. Il n’en finit pas de s’enrouler comme un escargot. A double révolution, il fait monter en même temps deux personnes, qui n’auront jamais l’occasion de se rencontrer. Parfois, roulant, il tourne et monte sans arrêt jusqu’à en être étourdi. Parfois dérobé, il n’évente nul secret.

C’est une île. Ça ne se voit qu’avec une longue-vue de haute précision tellement c’est minuscule sur une carte. C’est ensoleillé comme une splendide journée de juillet. Ça se rêve comme un voyage, comme un nuage, comme un mirage. Parfois elle disparaît pour que d’île on continue à rêver. Toujours entourée d’eau, l’île n’a l’air de rien, mais elle cache en son sein des oiseaux et des animaux beaux comme tout. On la repère à ses parfums de fleurs qu’elle donne pour rien aux méduses qui nagent tout autour.

C’est un parfum. Ça ne se voit que dans le sillage de la personne qui le porte. Il se met alors à danser. Il fait des petits pas, tourne parfois sur lui-même et, dans les courants d’air, fait même des arabesques. Ça s’entend dans le rire et la voix de celle ou de celui qui le porte. Tu l’entends ? … Eclatant, espiègle, capiteux, envoûtant, il s’exprime, il s’exclame ou il explose. Quand on le vaporise, sortent soudain du flacon des gouttelettes suaves, mélodieuses, poétiques qui enveloppent de rêve, de songe ou d’interdit.

Le silence

Au secours ! On me chasse,
On me poursuit, on me fuit,
On me cherche dans le moindre insterstice.
Au secours ! J’ai besoin qu’on m’entende,
J’ai besoin d’exister.
Laissez-moi respirer !
Laissez-moi vous parler
et vous m’apprécierez.
Au secours ! J’ai besoin d’une pause
Même juste d’une demie
J’aime la couleur blanche,
les hiatus et les points.
Au secours ! Vous tous, je vous supplie,
Arrêtez la musique, arrêtez tous les cris,
Arrêtez les messages, les sonneries infinies,
Arrêtez le tapage et tous les bavardages,
Arrêtez les humains et tous leurs bruits pour rien.

Le silence

Tour de magie

Là-bas
le soleil brûle
la peau se craquelle
la cloque est une complainte
elle pleure dans l’herbe sèche
se love dans l’escargot
égaré | aréique dans l’arène
elle trace des spirales
avec le blanc des yeux
et le doigt de son pied
elle fixe le soleil
dans un sens
les coquilles sont vides
un trou pur dans le gaz
des solitudes
elle est nue avec le soleil
un grand disque de sable
brûle ses fièvres | ses insectes
dans l’autre sens
elle s’enfonce elliptique
dans le désert de Gobi
la chaleur dilate sa pupille
elle jette ses fulgurites
en sens inverse | de l’autre côté
seule une pluie de verre
la ramène à l’abri
des yeux clos.

Un lieu calme

C’est une valise
les gravats se sont jetés dedans.
les yeux clos
le dormant sert d’assise
aux visages en quête de langues
éperdues | concassées
c’est une valise
elle fleurit dans les paumes
c’est l’exil des derniers lierres
sur les ruines des paupières
le fil des pousses florifères
se tord | se tarit | s’assoit
sur le velours rouge
de carapaces initiales
imprimées | tatouées | ornées
de l’oubli des racines.

Les recueillements

Il faut qu’elle se recueille
dans la fissure du mur
qu’elle se recroqueville
dans les brindilles
être si infime| infirme
dans la foule des plumes
il faut qu’elle se resserre
entre les griffes du crépi
qu’elle laisse sa main
en négatif à l’intérieur
prête à s’envoler
sur la joue du rôdeur
le poids en étain flotte sur son ventre
le lichen en brisure recouvre son dos
une feuille rouge écarte ses os
des fils d’insectes entrent en elle
une brassée d’herbes étouffe son visage
défait le nid des quiétudes
enlève une à une les effloraisons
reviens au bourgeon tuméfié
au fœtus diaphane blessé
fusionné au soleil
perte souveraine | dissolution
accorde le corps à la mort.


Elle effeuille ses recueillements.

Les pétales de l’acanthe

Comment l’impact a fendu
les pétales de l’acanthe
gueules ouvertes
mille langues blanches
supplient les fils
partis à la lisière
des exactions perpétuelles
au jardin des oliviers
Comment la torture a tatoué
l’aveu des coquelicots
petites flammes rouges vifs
sur les robes à pois blancs
des mères à la taille serrée
les seins comme des grenades
allaitant les coccinelles
Comment dans l’angle mort
le milan noir a obscurci
l’ivoire des os éparpillés
petits tas amoncelés
brûlis resserré à l’orée
des plumes et des entrailles
un souffle entre les doigts
Comment les disperser?
Comment les papillons
ont conquis le pollen
dans les recoins des fleurs
poussière de météorite
pluie de miel cristallisée
collée à leurs corps
ils atterrissent transparents
Comment compter les débris
de verre sur la terre ?

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans ?

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
dont le mari est mort
dont les filles ont fui
dont le fils a été tué

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
et celles de ses frères
et celles de ses sœurs

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
fille de Hongrie
fille d’un village à la lisière entre deux pays

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
descendante d’opprimé·es
née ici et grandie ailleurs

Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
qui porte un nom lourd comme un sac de briques
Combien pèse ta vie, Gisela, mon amour ?

Le meurtrier

Il était 3h20 environ. Il n’a pas particulièrement cherché à être discret. C’est la vérité, on ne s’occupait pas assez d’elle. Les yeux ne la regardaient plus vraiment, je veux dire avec amour. La vérité c’est qu’on ne regardait plus par là depuis déjà longtemps.

Elle a déboulé dans la cuisine comme une furie. Elle avait les cheveux éclatés. Dios mio, ses beaux cheveux ! Elle les a toujours gardés long et noirs. Sa chemise était auréolée par la transpiration d’une nuit d’insomnie. C’était le déshabillé qu’il lui avait offert pour son anniversaire, en soie véritable. Il lui faisait toujours des cadeaux luxueux, ça aussi c’est la vérité.
Elle s’est jetée sur nous. Je pourrais témoigner Monsieur le juge. Avec tout le respect que je vous dois, elle criait Perra! Perra ! Basura !, en français c’est Salaud ! Ordure ! Elle hurlait et elle frappait le visage, le
torse, les épaules, tout. C’est là que j’ai réagi, je me suis dressé pour parer les coups. Mais elle a continué.

Je pourrais témoigner, on ne voulait pas lui faire mal, juste se protéger, mais elle ne s’arrêtait pas, au contraire, on dirait qu’elle frappait encore plus fort si c’est possible. Et elle criait, elle hurlait Monsieur le
juge, tellement que les oreilles souffraient.
Elle a pris le couteau sur la table. On dirait qu’il lui a sauté dans la main tellement c’est allé vite. Et le couteau s’est mis à nous frapper partout. Nous portons encore des entailles, c’est écrit dans le rapport.

Je ne l’ai pas touché ce couteau, sauf pour la désarmer. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il répétait No me
mates ! No me mates ! Ne me tue pas, mais on dirait que ça ne s’arrêterait jamais. En vérité tout le corps
se tendait de plus en plus, c’est là que je l’ai repoussée. Mais on est plus fort, on est un homme. Elle est
tombée par terre. Santa Madre, elle avait l’air égarée, entièrement perdue. Ce qu’on voulait c’est la prendre, la serrer contre le torse, mais quand les pieds se sont avancés vers elle, elle s’est relevée et elle a littéralement bondi. On ne la reconnaissait plus, elle avait en elle une puissance, et même on dirait une légèreté. Dios, cette femme que les grossesses et aussi la peine, c’est la vérité, avaient rendues lourde.

Elle était devenue folle. Comme si toute la rage contenue depuis des années avait explosée d’un coup. En vérité on lui était infidèle depuis des années. Je sens encore sur moi les peaux fines, les cheveux soyeux et el sexo mojado das otras mujeres, des autres femmes. Monsieur le juge il veut être puni pour ça. Il n’a pas été un bon mari. On est coupable. On est impardonnable. Dios mio ! Mais pas de meurtre. Ça non ! On ne l’a pas fait.


Elle frappait et il répétait No me mates ! No me mates ! Ne me tue pas. Mais plus rien ne l’arrêtait. On l’a ceinturée et on l’a plaquée au sol. C’est moi qui lui ai arraché le couteau mais je n’ai pas frappé, je l’ai seulement jeté plus loin. Dans le rapport c’est écrit qu’elle n’a pas pu se porter elle même le coup qui l’a tué. C’est peut être en la plaquant au sol, quand j’ai pris le couteau…Avec le poids des corps il s’est peut- être enfoncé…Santa madre ten piedad !

Aujourd’hui tout le tribunal voit, corps et âme, un meurtrier. Mais moi, moi qui ne suis pourtant pas ses oreilles, j’entends l’homme. C’est de moi qu’il parle : Es el, es este brazo, c’est lui, c’est ce bras, je voudrais le couper, arrebatarlo, l’arracher. C’est la voix de l’intérieur, celle que je lui ai toujours entendu, mais je ne la reconnais plus comme elle ne me reconnaît plus. Moi qui ne faisait qu’un avec lui comment allons nous cohabiter maintenant ? Monsieur le juge ? Maintenant qu’il est parti ?

Je pourrais témoigner, cet homme est parti avec sa femme. Et dans ce tribunal ce que vous voyez
aujourd’hui ce n’est plus que des morceaux de corps.

Avalé

Ma cuisse gauche

L’avant de ma cuisse gauche juste au dessus du genou

Le bombé souple encore tendu par le pli de la jambe accolée au mollet rond écrasé 

Dessine l’intérieur de ma main 

Du pouce latéral droit à l’index latéral gauche 

.

Encercle autour de la phalange du premier doigt d’une main 

Argent brossé sous l’éclat de la lampe apposée au bord du corps détendu

Retient les bribes du jour passé de l’autre côté du ciel pâle 

Finesse de l’entour enfilé parallèle aux traits repliés dépliés

.

Une cheville inclinée rose sous un velours kaki

La trace de l’élastique laissée par une chaussette trop juste

Creuse la chair douce et tendre qui se laisse entrevoir dans le déclin des heures  

.

Deux baguettes sur un œil vide 

Dans un pot plastique transparent

Des perles vrac retenues en discussion sonore avec la main charnue du petit, doigts tendus 

L’entre aperçu empli de pénombre 

En station assise dans la clarté filtrée du petit salon

L’enfant en avant avalé par le bleu virtuel, l’allée de Tori et le kimono rouge de la fillette aux cheveux détenus par deux billes brillantes 

Je retiens mon souffle et le temps qui s’y pend