Hiver

c’est la lumière d’un ciel d’hiver
à la fin du jour
température -25 degrés
*
c’est la blancheur qui recouvre tout
le lendemain de la première tempête
*
c’est le silence qui guérit
la force de se tenir debout
*
chaleur au-dedans
froid glacial au dehors
*
se creuser un été
à l’intérieur
*
recouvrir les os
des promesses de chaleur
*
Lentement
abriller sa peau
des ardeurs futures

Les murs volent

C’est la ville – ce va et vient incessant de corps articulés. Fourmis foulant le béton, fouillant les marchandises. Les visages défilent, défiant le temps, tentacules de corps pressés comme des oranges mécaniques.
Les gardiens grattent le ciel, griffes suspendues entre deux mondes naturels.
Les corps s’effacent dans les fumées de l’industrie. Les humains se trient par des regards furtifs.
Des corps défilent, s’empilent filent sur les lambeaux de la chair de la terre étouffée par le béton.
Les ponts font la roue, leurs plumes dressées se baignent pour se désaltérer de la chaleur humaine.
Un chien pisse sous un lampadaire un soir de clair de lune.
La journée a le feu aux fesses, elle brûle les yeux des gens aux terrasses d’un café.
Le parc pleut des enfants joyeux.
Un pigeon s’est perdu. Il traverse en dehors du passage piéton. Piétiné par les bottes de voitures, sur un champ de pantins désarticulés par une course contre la montre.
L’église entame sa chorale. Elle chante la paix. Elle apaise les grondements des gratte-ciels, effrités, prêts à s’effondrer sous une pluie d’humains.
Les rues s’ouvrent tandis que les yeux et les cœurs se ferment.
Une petite boutique aux couleurs de la nature tinte comme un rossignol.
Un havre de paix collé au port, lignes élégantes ouvertes vers l’horizon d’un départ vers d’autres destinations.
La danse endiablée des bateaux de pêches, vides mais plein d’espoir sous les vapeurs des petits matins brumeux.
Un banc attend à l’ombre d’un arbre, son conteur d’histoire, son moment de répit face à l’ennui.
Collés contre le mur du lycée deux amoureux enveloppés par leur désir, seuls au monde. Voilà que la ville devient une île déserte.
Le sable de l’innocence d’un bac dans la cour de maternelle gratte l’œil des solitudes.
Un arrêt de bus, habillé de ceux qui ne se voient pas, ne s’entendent pas, devient le symbole de l’arrêt de l’humanité.
Un vieux monsieur dessine des ronds avec sa canne. Il lance des fumées de détresse à des pieds chaussés de bottes de mille lieux
. Autour de lui, la crasse se répand. Les poubelles vomissent, les déchets sont des vautours qui rodent. Ils veulent tuer la terre. Ils se déploient. Une armée de puanteur attaquent tous les sens.
Invisibles sont les hommes, collés comme des chewing-gums aux pavés déformés. Déformés eux-mêmes par la course contre leur montre.
Chaque âme est un tictac incessant. Chaque corps est une bombe sans retardement. Le retard, c’est le bonnet d’âne.
Tout le monde se croise. Personne ne se respire, ne se voit. Pourtant tout le monde se touche de l’instant pas présent. Déjà passé, déjà peint sur la route par une ligne blanche.
Le feu rouge hurle l’arrêt.
Écrasées sont les secondes de celui qui stoppe sa course.
Un porche surfe sur la vague humaine. Il éclabousse de l’ombre aux passants qui patientent.
L’air est un acide de transpiration qui boue d’impatience. Il a envie de dormir.
Un arbre pleure, emprisonné derrière un grillage, coupable de faire de l’ombre et d’arrêter le mécanisme de la ville.
Une voiture embrasse un train trop fortement. Elle s’est coupée la langue et s’est cassé les dents. Il y a des morts. Il y a une fuite du temps, aussi dangereuse qu’une fuite de gaz. Ça pue la mort. Ça pue le temps qui s’arrête dans une ville. La voiture sera emprisonnée derrière des barreaux gelés. Des stalactites de regrets. Ne pas avoir de remords d’avoir ôté des vies. Juste un regret, celui d’avoir cassé les aiguilles du compteur électrique du temps.

Le sang de l’amour

Je t’aime avec ma peau
Mes sillons, mes cicatrices, mes ongles
L’amour m’a habillée
Tes petits doigts m’ont fleurie
Ta couleur rose pâle m’a ranimée.
Aimes-tu l’air que tu respires ?
Es-tu animal ou être vivant ?
Je t’aime avec mes espoirs, mes doutes mes peurs.
Je t’aime en rires, je t’aime en pleurs.
Ton odeur m’a déplumée
Ta légèreté m’a décoiffée
Tes mouvements m’ont affamée.
Je t’aime avec le jour et la nuit à l’infini
Je t’aime avec mes seins gonflés, mon lait coulant
Je t’aime avec les popcorns au cinéma
Je t’aime avec tes pieds sur les miens.
Je t’aime avec mes cheveux et mes dents brisés pour toi.
Sais-tu que je ne sais pas ?
Sais-tu que tu ne sais pas ?
L’avenir m’a noyée
Le passé m’a fondue
Je t’aime avec mes airs de ne pas t’aimer.

Pass-age

C’est la vieillesse – ses rides, chemins creux et tortueux foulés par des pas sur sa peau aux stigmates des restes de joies et de peines.
Ses dents, blanches puis cassées, lourdes de plomb, d’avoir trop mâché, sont des cailloux écrasant le crapaud mou de sa langue. Ses rires sont des gouffres rougis par le feu de l’air.
Ses ongles jaunis, feuilles d’un automne avancé, molles d’humidité stagnante dorment sur ses pieds déformés. Des fleurs fanées dans ses oreilles.
Un nez qui ne s’enivre plus de la senteur des arômes du plaisir.
Sa bouche bave comme un escargot sans coquille. Flasque et lent.
Son sourire toujours le même phare d’espoir. Il clignote de moins en moins mais il éclaire toujours la pénombre de son monde.
Ses yeux, des puits presque taris par les veines bouchées d’un temps assassin. Si l’on se baigne dans son regard, on peut encore s’envelopper d’amour.
On ne sait où est passé sa jeunesse. Il faudrait ouvrir son crâne. Le coffre-fort de ses années, couvert par l’argent de ses cheveux sent bon la fraîcheur. La clé de ce coffre, ce sont ces mots prononcés comme un courant d’air, rapidement avant qu’elle ne les oublie.
Elle attrape les silences pour gagner du temps. Le pinceau de ses souvenirs dessine dans son corps des arc-en-ciel immobiles.
Ils illuminent sa lenteur. Ils illuminent le tunnel. Ce qu’il y a au bout de ce tunnel, s’éteindra comme un feu de camp sous la pluie.
Dans son crâne, il y aura les cendres d’un vie écrite ravagée par l’incendie du temps.
C’est une prière- l’espoir tend des mains sales. La terre s’abrite des chapeaux de genoux croisés. Elle compte les doigts des pieds nus silencieux puis doucement s’endort.
Les offrandes chatouillent le nez de la nuit. Le ciel éternue des étoiles. La nuit se couvre d’un drap blanc de pureté. Les mots prononcés sont un silence de l’âme. Pendant un court moment tout ne fait qu’un. Les corps, l’invisible, les mots, les astres et la terre. Collés d’espoir, tout flotte dans la puissance du moment.
C’est un instant- posé là délicatement sur le temps, savoureux, doux, vaporeux, donne une saveur aux heures amères d’une journée. Une crème chantilly qui s’engouffre dans un café, des mains qui chatouillent le corps. Une vapeur s’échappe de l’air et anesthésie l’âme. L’enfant attrape l’instant de rires éclatants. L’amoureux attrape l’instant d’un regard puissant. Le pauvre attrape l’instant d’une main tendue dans le vide. Le malheureux ne veut pas toucher cet instant.
L’heureux lui l’enlace, se prélasse, embrasse les instants un par un pour former une chaîne de libertés partout autour de lui.

C’est un rocher. C’est une bouche de pierre. Le temps l’a pénétré de ses éclaboussures. Il s’est taché des marques du passé. Le sien certainement. Et celui d’errants de passage. Ou celui du mistral. Ou celui des orages d’août. La mousse l’a habillé après que la rivière s’en soit allée. Il y a des siècles.
Elle n’a laissé que cette trace en forme de chemin escarpé que j’emprunte chaque jour avec un chien.
Avec mon chien. Avec mon chien à demi loup, sauvage comme la vie au creux de ce rocher. Sauvage comme les pousses de chêne dont les tourments façonnent les feuilles. Et dans cette baume sans sainteté aucune, je pose mes mains pour jouer la fraîcheur minérale de la matrice. Je pénètre le ventre de la Terre. Je rejoins le ventre de ma mère. Ou d’une autre. Je ne sais plus. J’en suis sorti il y a tellement longtemps. Mon chien attend. Le loup veille en lui à moitié. L’esprit du clan se perpétue.
Alors, dans l’ombre du silence, je nais encore une fois en lançant un cri tribal que le rocher renvoie à travers les murs de broussailles sèches.
C’est l’été. Mon chien aboie. Il a chaud.

Dans le soleil, je ferai pleuvoir des paillettes de colle à papier-peint sur la surface d’un seau plein de la Rivière des Galets.
Dans le soleil, j’y ferai danser un bâton en spirales. Ou je jouerai à imiter les vagues surfant la barrière de corail à Boucan Canot.
Dans le soleil, je ferai une charpie de l’actualité en noir et blanc étalée dans les pages de vieux journaux.
Dans le soleil, je ferai torsade d’une double page du Journal de l’Île en frottant le papier entre mes mains.
Dans le soleil, je ferai des colombins fripés. Il y aura peut être les couleurs des photos de la première page.
Dans le soleil, je ferai tremper des colombins dans l’eau gluante de colle. En portant mes mains au soleil, les colombins dégoulinants laisseront des gouttes épaisses sur la terre de mon jardin.
Dans le soleil je ferai naître des courbes pour un corps, des courbes pour un autre corps.
J’enchâsserai les deux corps par leurs sexes. Des corps actuels. Des corps en statue de recyclage.
Une femme. Un homme. Comme ces souvenirs du Kenya en pierre à savon. Ils auront la hauteur du coeur.
Dans le soleil, je ferai – à partir de serpentins de papier – des dreadlocks rastafari à poser sur la tête de mes corps. Les visages n’auront pas de figure. Pas de regard. Juste une silhouette. Et la coiffure.
La coiffure des soeurs, la coiffure des frères, la coiffure héritée des Mau-Mau kenyans, des sâdhus indiens, des marrons en fuite d’esclavage. Esclavage de plantation . Esclavage mental.
Dans le soleil, je ferai sécher ma composition en songeant à Mickaël Bethe-Selassié artiste éthiopien exilé à NYC, repéré par Real World, le label de Peter Gabriel.
Dans je soleil, j’attendrai des jours en pleine chaleur.À la tombée de chaque jour, je rentrerai mon oeuvre. Puis je me servirai un punch pour accompagner mon bâton de zamal.
Dans le soleil je ferai de ces corps – une fois secs – des dégradés de peintures vertes, or, rouges pulsés par une bombe à taguer le monde.
Dans le soleil, je poserai ONE LOVE – ce sera son nom – en exposition sur ma terrasse. J’attendrai le retour de la saison cyclonique.
Dans la tourmente, je verrai l’amour se déchirer, monter au ciel, disparaître dans les nuages jusqu’au retour de l’arc-en-ciel, jusqu’au retour du soleil.
Alors, dans le soleil, je ferai JAH LIVE, NO WOMAN NO CRY, THREE LITTLE BIRDS, IS THIS LOVE ? Une par an jusqu’à la fin des temps.

Je t’aime

Cette nuit, lorsque tu es parti
Le soleil m’a couchée
Son rayon m’a transpercée
Le couteau m’a plantée
Le froid m’a mordue
Je ne sais quoi m’a perdue.

Où es-tu ?
Que cherches-tu ?
Pour quelle langue te tais-tu ?
Je t’aime avec ma peau nue
Je t’aime avec mon vernis
Je t’aime avec mes cicatrices
Tout au bord du précipice.

Cette nuit, tu es parti.
Et la lune m’a levée
Et son croissant m’a basculée
Et le verre m’a dépolie
Et ce clou m’a rouillée
Et l’éponge m’a effacée
J’ai cessé d’exister.

Où rêves-tu ?

Qui penses-tu ?
Pour quelle langue es-tu toi ?
Je t’aime avec prière
Même sans préliminaire
Je t’aime avec ma rage
Même sans un présage
Je t’aime avec mes tripes
Même si tu m’étripes
Je t’aime.

Pourquoi

Pourquoi
Trop jeune pour les questions
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Encore moins pourquoi moi ?
Elle pense, c’est comme ça
C’est ainsi, c’est ma vie
Une toute petite fille qui n’avait pas compris
Juste quatre ans, un bébé presque
Alors elle a baissé la tête
Ça a duré dix ans.
Elle n’imaginait pas sa vie autrement
Un peu comme on se brosse les dents
Elle savait compter le temps
La porte s’ouvrait sur lui
Maman était partie
C’était ainsi
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Ni pourquoi moi ?
Quelques minutes et ce sera fini
Serre les dents
Trois petits tours et puis s’en vont
Combien d’enfants dans la pièce du fond ?
Combien d’enfants aux aguets ?
Combien ?

Sans cris, ni pleurs
Juste des corps
Des petits êtres inertes, survivants
Mais comment ?

Comme un mirage

Elle est apparue comme un mirage, un jour de février… L’été et le soleil brûlant ne pouvaient pourtant pas troubler nos vues.

Elle m’a émue de sa présence et j’ai lancé mes bras vers elle pour la bercer.

Elle est apparue sept ans après moi ; Comme un radeau dans la tempête ; Comme une chance à ne pas lâcher…

Elle était belle et je pressentais qu’elle ferait de grandes choses ;  par notre amour portée ; Par l’audace qui émanait d’elle à chaque instant ; Son rayonnement.

Elle apprît le violon, la guitare, le piano; le théâtre aussi…Mais surtout le savoir d’être au monde; sûre mais sans prétention , à l’écoute et tellement gaie!

De mon côté, j’appris moi aussi bien des choses : la harpe, le dessin, un peu de chant; l’art d’écrire…Mais je me sentais malhabile; dans une bulle protectrice mais une bulle de fer hermétique au monde.

Cette sœur adorée ; enviée, jalousée parfois – l’esprit se fait souvent mesquin – je l’ai choyée comme je pouvais ! Je l’ai surprise par de petits présents ! J’ai tenté de l’aimer malgré l’absence, en somme. Je crois que j’y suis parvenue…

Puis, le départ d’un père, qui fend la terre plus sûrement qu’un séisme, nous a pour un temps séparées. J’aurais aimé, ma toute petite, t’épauler. Mais murée dans mon propre deuil, je n’ai pu que t’abandonner à l’âge singulier de l’adolescence.

Adultes, réunies, nos liens se sont resserrés et la petite s’est muée souvent en protectrice telle une grande sœur. Les liens changent parfois ; j’essaie de l’accepter ; L’esprit est souvent orgueilleux !

Ma sœur est devenue, mon adorée, plasticienne ; Créatrice d’œuvres apaisantes qui nous suspendent hors du temps ! Je suis un peu fière d’avoir pressenti cette force en elle!

Il me reste à aimer mes propres œuvres pour mieux encore vivre les liens que nous avons, beau temps et mauvais temps, su préserver.

La Pierre et les planètes m’ont confiés leur secret

M’aimes-tu quand ça crie ?
Je t’aime avec ma voix !
Le verbe m’a terrassée.

M’aimes-tu quand ça pleure ?
Je t’aime plus encore !
Les paupières m’ont cachées.

M’aimes-tu quand nos corps se serrent ?
Je t’aime avec ma peau !
Mon ventre m’a essoufflée,
L’air échangé l’avait atrophié.

M’aimes-tu par le rythme de nos deux pas unis ?
Il m’apaise de son jeu si gai !
Notre marche m’a égratignée
Je n’aime vraiment, je crois, que la lande seule à seule.

M’aimes-tu quand la pluie bât fort à nos fenêtres ?
Elle me rend si confiant !
La pluie qui ruisselle sur ma peau m’a enchantée.

M’aimes-tu avec ma folie ?
Je ne peux que l’aimer !
Les pierres et les planètes m’ont confié leur secret. Je le préserverai !

M’aimes-tu avec ma folie ?
Bien plus qu’avec leur santé !
Ils m’ont lacérée la bouche et les yeux ; et tant de choses encore que je ne saurais les nommer.

M’aimes-tu pour la tendresse de mes yeux ?
Leur couleur brune m’a sauvé!
Et lorsqu’ils se voilent ?
Ils me sauvent de même !

M’aimes-tu quand ça n’essaie plus ?
Je ne pourrais me résigner !
Ta force m’a renversée,
Portée vers un ailleurs perdu 
Plus clément que ce monde 
Que je ne comprends pas !

M’aimes-tu sans raison ?
Tes mains m’ont toujours recréées !
Tes mains ont toujours su me regarder.